RAISONNEMENT
J’ai su très tôt qu’il n’était pas raisonnable d’être raisonnable. Pourtant, je me flatte souvent d’une pensée guidée par la raison. C’est à vrai dire fort simple : L’adjectif raisonnable est le faux ami de la raison.
Le raisonnable s’il était un substantif serait proche du renoncement.
La raison ne dit pas qu’il faut être raisonnable. Elle admet cependant que dans certains cas – toujours discutables – il peut être préférable, dans son intérêt immédiat bien compris -d’être « raisonnable ».
A noter que si déraisonnable peut parfois être le contraire du raisonnable-renoncement, il est aussi dans une autre acception le qualificatif de l’absence de raison de l’esprit, ou de sa perte. Dans ce cas, il n’est pas faux-ami, il reste proche de la racine raison.
La raison dit-elle qu’il faut être raisonnable ? Certains nombreux esprits le pensent et le démontrent par tous les avantages qu’ils en acquièrent dans leur vie. Ils en oublient bien souvent la brièveté de la vie et la mort qui peut les prendre à tout instant, se classant automatiquement dans la catégorie de ceux qui vivront très longtemps et même – dans une inconsciente déraison – dans une éternité de vie sans vie.
Dans cette perspective, ils en omettent de jouir des avantages – matériels et financiers – que leur vie raisonnable leur a permis d’accumuler. Ce faisant, ils font la démonstration de la déraison de leur comportement raisonnable.
Il semblerait que la raison indique qu’une vie aux comportements déraisonnables, c’est-à-dire ne se soumettant pas aux injonctions systématiques de la plus grande prudence à chaque occasion, est la seule vie possible pour l’équilibre des humains qui aiment respirer, le monde en leurs bras. Surtout, pour le cas où ils ne meurent pas prématurément, elle leur évite les remords et les regrets qui rongent la vieillesse et laisse aux lèvres une nausée torturante.
Mais possiblement l’être raisonnable qui est en nous sait-il aussi se montrer compatissant et sans rancune quand il sait aux moments difficiles assumer son relai de vie. Il prend alors son frère ennemi aux ailes brisées dans ses bras et lui indique le goût de la fleur aux lèvres douces. Parfois.
L’approche de la mort est peut-être le moment ou les deux comparses se retrouvent le mieux : Nous n’avons pas demandé à naitre ni à mourir, et, dans cette absence de liberté sur nous même, il n’est pas question d’être raisonnable en acceptant gentiment la mort, ni d’être déraisonnable en la niant ou la craignant. La raison implique donc, dans notre impuissance et en raison, de lui pisser posément à la raie, dans une souriante dignité.