CONFUSIONS
De quand date l’invention du « big bang ? Ce n’est pas si vieux, d’ailleurs j’étais né et adulte, c’est dire. Enfin oui, ça fait quand même quelques années. Et c’était aussitôt devenu très énervant.
D’abord parce qu’on a de suite considéré comme négligeable, voire inutile, de préciser que c’était une hypothèse, très vraisemblable et communément admise, mais qu’enfin on ne pouvait affirmer tout à fait qu’il s’agissait d’une certitude.
Ensuite, parce qu’à ces mots « big bang » on a abusivement accolé les mots « début de l’univers » ou sa « création » ou son « origine ». En oubliant de préciser que puisqu’il s’agissait de l’explosion d’une petite chose, peut-être une tête d’épingle, devant ensuite se déployer et devenir « univers », eh bien cela signifiait qu’avant ce big bang, il existait bien quelque chose, ne serait-ce que cette tête d’épingle, qui par hypothèse, en valant bien une autre, contenait peut-être tout un univers antérieur qui se serait rétréci en elle, et que donc le début de l’univers n’était nullement le big bang, mais se situait fatalement avant, à supposer que la notion de début ait un sens s’agissant de l’univers.
Et enfin, on a également balayé d’un revers de manche, la possibilité qu’au-delà de notre univers connu se trouvent d’autres univers que nous ne soupçonnons pas et qu’ils sont même très probables et peut-être aussi sont-ce des infinités d’univers, ce qui donne le vertige.
Vertige donc, contre lequel l’affirmation d’un début de l’univers par le big bang a rassuré, par compatibilité avec nos esprits humains exigeants de concepts carrés et bien finis et bordurés.
Même les sages savants à barbe vulgarisateurs s’y sont mis (genre Hubert Reeves), se contentant de reconnaitre, quand on les harcelait trop, que oui, bon, ce bang big n’était peut-être pas vraiment un début.
Plus récemment, on a assisté au même phénomène de confusion volontaire avec la notion de « protection de la planète » quelquefois de « combat pour la survie de la planète ». De la même manière, les spécialistes les plus consciencieux ont tenu à discrètement préciser que la planète n’était pas en danger, que ce que les hommes y faisaient n’étaient qu’une vague égratignure sur sa peau et qu’elle avait des milliards de vie d’existence devant elle et que lorsqu’elle mourra, les hommes auront depuis longtemps disparus de sa surface. Le problème n’était donc pas la protection de la planète, mais la protection d’un environnement sur cette planète permettant la survie de certaines espèces de vie, dont tout spécialement les hommes.
A ces deux confusions de la pensée sur des sujets jugés essentiels, s’en est rajouté, dans la même lignée, une troisième, avec cette distinction entre « nature » et espèce humaine.
Par cette partition, on affirme une spécificité de l’homme sur cette terre, un être à part qui ne serait pas issu de la « nature » mais d’extraction extérieure et en charge justement de la nature, qu’il juge bon de l’exploiter, la protéger ou la détruire, à sa guise. On voit bien comment cette perception apparemment neutre et laïque, rejoint toute la conception religieuse de la conception du monde et de l’homme. C’est spécialement vrai pour les trois religions du livre qui prospèrent dans nos contrées (je ne connais pas trop bien les religions exotiques) pour lesquelles le monde a été créé il y a 6500 ans par un dieu barbu assis sur un nuage. Dans cette fantaisie, il est clairement expliqué que l’homme est une création à part, la dernière d’ailleurs, après tout le reste de l’univers et de la nature.
Ce n’est pas du tout un apparentement sans conséquence, un hasard : Il y a priorité de l’homme, le reste du monde est un terrain de jeu dont l’homme a la gestion. Et, de fait, sa curiosité, son intelligence -exceptionnelle sur cette terre - le lui permettent. Dès lors, de même que la survie de la planète n’est pas un problème, la survie de la nature qui s’y développe n’est essentielle que si elle continue à permettre la survie et la prospérité de l’espèce humaine. L’homme, dans cette vision de l’univers, n’a comme souci essentiel que de préserver la part de nature qui lui est utile pour survivre, et non pas toute la nature. La survie du dodo » de l’ile Maurice n’était d’évidence pas indispensable, on se passe très bien de lui.
Les hommes vont donc continuer à éradiquer des dodos divers. Parce qu’ils sont issus de la nature et en font parti et que la nature évolue, de cent manières, y compris de par l’action de ses habitants les plus actifs, dont les hommes. Les utopistes parlent d’équilibres naturels, d’écosystèmes, qu’il faudrait protéger. Ils sont bien réels, mais, action de l’homme ou non, ils ne sont pas éternels. Certaines formes de vie, créations de la nature, sont des prédateurs nuisibles qui se rient des harmonies éternelles. L’homme en est un, du moins dans son collectif, il détruit et s’autodétruit, dans une fuite en avant et une apparente politique guerrière de terre brûlée derrière lui. Son génie semble lui permettre de toujours s’en sortir, et d’évidence, sans pitié pour lui-même, il devrait continuer à trouver les solutions de sa survie, même si cela passe par la destruction d’une grande partie de son environnement et des neuf dixièmes de sa population si nécessaire.
Au vu de l’expérience du passé, la « nature », le reste de la nature hors homme, devrait vaincre comme elle semble le faire ordinairement, par patience ou par hasard, et donc finir par éliminer les hommes, laissant la place à d’autres expériences de vie, peut-être moins destructrices, peut-être plus. Auquel cas il serait bien clair que l’homme est un élément ordinaire – version nuisible - de la nature laquelle finit par s’autoréguler en ayant le dernier mot contre ses créatures aberrantes qui viennent l’agacer en lui grattant la couenne.
Mais si l’espèce humaine devait triompher longtemps et se perpétrer encore plusieurs dizaines d’années, voire des siècles, alors on pourrait se demander si le concept du dieu barbu créateur sur son nuage ne serait pas une explication plausible, à ceci près que ce serait plutôt son pote rival le diable qui pourrait vraiment se réjouir de son succès.
Cette explication déïque demeure cependant hautement fantaisiste. Si on se contente de ce que nous savons, c’est-à-dire que l’espèce homo est un élément de la nature, alors tout est plus simple et paisible : Elle disparaitra comme le dodo, ce sera à déplorer sans plus, ou se perpétuera quelques temps encore (ou mutera), ce qui démontrera sa capacité à survivre : Mais au fond, c’est sans importance, nous sommes un épisode.