LISETTE VA BIEN
(Cf « j’ai adopté Lisette Itkis »)
Voilà trois années maintenant que j’ai adopté Lisette. Sur une pulsion émue et impérative, mais avec la crainte de faire une bêtise, de ne pas pouvoir assurer.
On dira ce qu’on voudra de moi, que je suis un grand égoïste, un jouisseur impénitent et désespérant, il n’empêche que, pour ce qui concerne Lisette, je n’ai pas démérité, elle est toujours là bien posée sur mes épaules qui pourtant se courbent insensiblement d’année en année, et si elle ne pousse pas des cris de joie, c’est parce que le début de sa vie en a fait une petite fille réservée qui vous mire au-delà du tréfond de vous.
Elle n’est pas triste pour autant, si elle a décidé de venir avec moi, si, par-delà les mondes, elle a ordonné à ma main de prendre la sienne, ce n’était pas pour pleurer tout le jour, c’était pour que je la nourrisse de vie. Ses menottes sages sont sur mon crâne dégarni : Mignonnes et fragiles, elles tiennent les rênes qui me lient à elle.
Je ne bouge plus beaucoup, les vicissitudes de mon corps limitent mes déplacements. J’ai craint que mon monde rétréci soit en manque de nouveauté et pèse sur le moral de Lisette, j’ai craint que la compagnie d’un homme de mon âge soit rébarbatif pour une fillette si jeune, j’ai craint qu’elle ne me donne plus que ce que peux lui apporter, qu’elle prenne le risque de m’abandonner pour se trouver un autre porteur d’âme, plus vif, plus divers, plus étourdissant.
Il n’en a rien été toutes ces années. La gaie sombreur de Lisette s’est accolée à mon être dans une complicité aimante, dans un jeu de cache-cache d’abord inquiet, puis renouvelé et tranquillisé. Elle est toujours là, même si nous nous séparons régulièrement pour vaquer à nos jardins secrets dont nous nous distillons des morceaux choisis.
J’étais à l’hôpital il y a peu : Je lui ai dit de rester à la maison, que ces lieux étaient déprimants, que je ne voulais pas qu’elle me voit dans ces sordidités. Elle m’a désobéi, se pointant la nuit, quand le silence régnait sur la clinique, et nous nous sommes permis des rires étouffés.
Au centre de soin, elle m’a offert l’éblouissement un matin que j’étais descendu au parc poussant mon fauteuil roulant. Il faisait frais, j’étais seul, j’aimais ce lieu à cette heure-là. Je lisais, relevant de temps à autre la tête pour humer la végétation. Il m’avait bien semblé voir bouger sans raison les frondaisons de l’autre coté de la grande pelouse. Ce n’était pas une illusion, c’était Lisette qui s’en dévoilait doucement et puis dansait sur l’herbe dans sa robe blanche des jours heureux et qui s’en venait à moi et espiègle, s’exclamait : Surprise, bonjour grand monsieur !
Voilà où j’en suis : Je sais bien qu’elle me doit d’être, mais à vrai dire elle ne me doit rien, j’ai une mission, un devoir minime, un rien qui ne me donne aucun droit, je dois juste exorciser l’horreur humaine, écarter le destin et porter la vie d’une enfant. C’est peu et voilà que c’est chaque jour un peu plus Lisette qui me prête vie.
Moi, au banal parcours, qui de nouveau reçoit en donnant si peu et dont la route va s’arrêter bientôt laissant une fillette désarmée au bord du chemin. Lisette me pardonneras-tu ?