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Pépé

 

BOUTS DE MEMOIRE

                                            PEPE

 

Pépé était le surnom donné par ma mère à Alberte, ma sœur ainée.  Contrairement à mon autre sœur, Monique, surnommée Nouton, elle a perdu cette appellation à l’âge adulte.

Alberte est née en 1933, elle est morte 58 ans après.

 

Son prénom, pour le moins surprenant, est du à une dispute entre mes parents pour le choix du prénom de leur première fille. Mon père, parvenu au service de l’état civil de la mairie pour y déclarer la naissance, ne se serait plus souvenu du prénom de compromis choisi.

Alors, énervé, il a décidé de faire selon la tradition, de l’appeler comme lui, Albert. Si ce n’est que la tradition voudrait plutôt qu’un garçon porte le prénom de son père ou un prénom masculin fréquent dans la famille, et qu’une fille porte un prénom féminin de la famille. Cette conformation à la tradition fut donc plutôt une transgression.

Il est regrettable que mon père n’ait pas persisté dans la tradition pour le choix du prénom de ses fils : J’aurais bien aimé me prénommer Alfred, Hippolyte ou Nazaire, voire Albert …

 

L’étrange prénom de ma sœur choquait concernant une petite fille. Mais adulte, Alberte portait son prénom avec une réelle classe.

Alberte était une brune aux yeux marrons, avec une ossature épaisse, comme notre mère et moi même.

Monique et Jean-Pierre étaient des blonds aux yeux bleus comme notre père, plus élancés bien que pas plus grands, plus gracile concernant Monique.

Les filles mesuraient environ 1,67-68, les garçons 1,80.

Mes parents avaient visiblement un juste sens de la répartition équilibrée des caractéristiques physiques et sexuelles.

Un point commun aux quatre toutefois : Nous étions tous gauchers, plus ou moins contrariés par l’école. Alberte écrivait donc de la main droite, mais utilisait sa main gauche pour d’autres fonctions.

 

A part ce qu’indiquent des photos, je connais peu de choses de l’enfance de mes sœurs qui avaient 13 et 12 ans de plus que moi : Les premiers souvenirs vivants que j’en ai les situent à l’âge de 16-18 ans environ.

Je sais que jeune enfant, Alberte m’aimait beaucoup alors que Monique s’est beaucoup plus intéressée à moi vers mes 12-13 ans.

Alberte était naturellement maternelle : Elle n’a eu que deux enfants mais je crois qu’elle aurait pu en avoir plus si les circonstances de la vie l’avaient permis.

 

Il m’est resté une image d’été de mes sœurs : Le week end dans la maison familiale, portes et fenêtres ouvertes sur le jardin de devant, les filles sont sur le perron et dans le jardin avec des robes évasées comme à l’époque (on dit à volants je crois), mes sœurs, mes aussi leurs copines, des garçons arrivent en scooter attirés comme des mouches, il y a du mouvement, des rires, des cris, du gringue, des filles qui montent en croupe sur un scooter, les bras autour de la taille du garçon, pour aller faire un tour, plus ou moins long  selon affinités…

 

Je ne sais pas si Alberte a quitté le collège au certificat d’études ou au « brevet ». Je sais qu’elle a fait une école de secrétariat, probablement à Saint Denis, et qu’elle a travaillé très tôt. Elle fut par la suite une secrétaire qualifiée et appréciée comme cela existait autrefois.

 

A l’adolescence, Alberte était ronde, trop ronde. Il faut dire que dans ce genre de famille ouvrière, on se nourrit mal : On y mange largement à sa faim mais de manière déséquilibrée. Le phénomène est connu et aujourd’hui largement analysé. Ma mère disait : je n’aurais pas voulu qu’on dise que mes enfants n’avaient pas assez à manger.

Et puis, mon père, un chti, exigeait des frites à tous les repas, ce qui n’était pas pour déplaire aux enfants. A tel point que lors des dimanche de fêtes où il y avait gigot avec flageolet et haricots verts, il fallait aussi faire des frites.

Et pourtant, le potager de mon père produisait haricots verts, tomates et salades.

Je crois qu’en dehors de ces circonstances, il y avait une prédisposition génétique à bien manger et à grossir chez les quatre enfants : A des degrés divers,  des âges de minceur et d’autres de grossissement, et une capacité à le rester selon les volontés, ce qui fut le cas de mes sœurs qui restèrent minces depuis leur adolescence jusqu’à leur mort mais qui étaient des grosses contrariées.

 

Un exemple : Cherchant le beurrier dans le placard et ne le trouvant pas, je demande à ma mère où il se trouve. Elle monte alors sur une chaise et va chercher l’objet sur l’étagère du haut.

Elle le cachait là car elle s’était aperçu qu’Alberte venait en cachette manger du beurre à la petite cuillère !

J’ai fait beaucoup d’excès alimentaires dans ma vie mais là, je m’incline, battu.

 

C’est ainsi qu’à l’adolescence, Alberte s’est fait larguer par Jean, le voisin de la rue Emilie. Follement amoureuse, elle fut persuadée que son surpoids était la cause de son malheur.

Elle n’entreprit pas un régime mais décida tout simplement de ne plus manger, en fait de se laisser mourir.

Elle s’y tint et perdit ainsi ses kilos jusqu’à devenir décharnée, je crois qu’elle pesait moins de 40 kilos. Ce fut le bruit et la fureur à la maison. Alberte subissait supplications et menaces sans répondre, dans un abandon total. Mes parents étaient totalement impuissants, elle refusait toute alimentation quoi qu’on lui présente à manger.

J’ai le souvenir de ma mère dans la cuisine, un grand couteau à la main, hurlant sur Alberte : « tu vas manger où je te tue ! »

Alberte, appuyée à la porte de la cuisine lui répondit : « oui, oui, tue moi ».

Et alors, petit enfant spectateur, j’ai vu ma mère lever le couteau, frapper, et le ficher dans l’encadrement de la porte. Raté…

 

Bien que donnant l’impression d’un abandon total, Alberte avait de la ressource dans son entreprise morbide. C’est ainsi qu’elle allait déjeuner chez différents membres de la famille, lesquels assuraient que, chez eux, elle s’alimentait tout à fait normalement.

Dès lors, se développa le soupçon que quelque chose n’allait pas à la maison, quelque chose de non dit. Cela ulcéra mes parents ainsi désignés comme responsables.

Cela ne dura pas. Un jour qu’Alberte était restée à dormir chez elle, la tante Agnès découvrit dans ses vêtements une poche plastique.

Au cours des repas, Alberte la dissimulait dans son soutien gorge, et à chaque bouchée y introduisait subrepticement la nourriture qu’elle venait de mâcher.

 

Je ne sais comment cela se décida et se fit mais peu après Alberte fut internée dans un établissement psychiatrique.

J’ignore lequel, peut être Sainte Anne. Je me souviens que c’était sous les toits, quelque chose d’hallucinant. L’espace était parcouru de couloirs étroits autour desquels étaient aménagés des cases (tenant lieu de chambre) contenant deux fois deux couchettes minuscules superposées, avec un petit espace au milieu. Là où se trouvait Alberte, le plafond était très bas, car la case se trouvait en soupente. Il n’y avait aucun sanitaire dans ces espaces permettant tout juste d’y dormir. J’imagine qu’il devait y avoir des sanitaires collectifs quelque part. Dans les couloirs, les « fous » circulaient sans cesse, criant, gesticulant, courant, se bousculant. Ca a bien existé, je ne l’ai pas rêvé, mon souvenir est précis.

Sans doute était ce la misère des installations de santé de l’après guère. Il est probable aussi que les maladies mentales ne paraissaient pas requérir une priorité.

Ma mère m’emmenait quand on allait voir Alberte à l’HP. Mais je ne pouvais pas monter tout de suite. Ma mère me laissait dans la cour et allait se renseigner à l’intérieur. Si Alberte avait mangé correctement, je pouvais entrer : j’étais une récompense.

On montait tout en haut, on parcourait un couloir en circulant au milieu des déments, et là Alberte apparaissait assise sur la couchette du bas, elle était maigre, elle souriait avec tristesse et me serrait fort dans ses bras en m’embrassant. J’en chialerais.

 

Je ne sais ce qui détermina la guérison d’Alberte : Drogues diverses, ultime réaction de vie, envie  de sortir de l’enfer ?

 

Quoi qu’il en soit, elle réintégra la maison où ce fut le temps de la surpopulation, ce dont je garde un chaud souvenir.

Je dois avouer que je n’ai pas en tête une chronologie bien précise.

Par exemple, à quel moment Monique se marie, quitte la maison, fait un enfant, divorce, réintègre la maison, repart, son enfant restant.

La maison était assez grande, mais déjà étroite pour deux parents et quatre enfants. A cette époque, s’y ajoutent, dans le désordre, un enfant dans son berceau, une copine de mes sœurs, Nicole, fuyant sa méchante belle mère, une cousine du nord, Renée, fuyant les coups de son père.

C’était un peu la maison du bon dieu mais ma mère était en pleine forme, elle assumait tout cela en chantant. Cela faisait des tablées joyeuses autour du père taciturne, toujours en retard pour finir le repas, alors on se levait, on débarrassait autour de lui, il ramassait les bouts de pain abandonnés et les trempait dans son vin, c’était son dessert.

En fait, les choses avaient changé.  Pendant cette courte période ma mère n’était plus seule, elle avait plusieurs jeunes femmes pour l’aider, finalement c’était peut être plus facile pour elle.

Le soir ma mère s’allongeait pour regarder la télé, Nicole se blottissait à coté d’elle.

A la fin du film, ma mère s’inquiétait du sort des personnages : « Mais alors il ne va pas pouvoir la retrouver ».

Nicole lui fournissait la réponse : « Mais si, parce qu’après il va la rencontrer par hasard à Saint Malo qu’ils aimaient bien tous les deux. Il va lui expliquer pourquoi il a du partir, et elle va lui pardonner et ils pourront enfin se marier »

Ma mère était rassurée : « Ah oui comme ça, c’est bien ».

 

Pendant ce temps, Alberte s’installait à la table de la salle à manger. Elle avait devant elle un bol rempli d’eau, et tous les bigoudis, qu’elle fixait sur sa tête l’un après l’autre. Un boulot quotidien pour être belle le lendemain matin. Je n’arrive pas à me souvenir s’il faut mouiller le bigoudi avant de le ficher sur les cheveux où s’il faut mouiller les cheveux au fur et à mesure.

A la fin de la cérémonie, elle mettait une  sorte de bonnet sur sa tête.  Elle dormait avec.

Il fallait tirer la table de la salle à manger pour pouvoir déplier un canapé qui faisait un couchage supplémentaire, toutes les chambres et même le lit du salon étant occupés. C’était le bordel, c’était la vie.

 

Rapidement les filles sont parties. Monique de son coté. Alberte et Nicole prirent un appartement rue saint Lazare dans le neuvième arrondissement.

C’est d’une grande banalité aujourd’hui, mais à cette époque là, deux filles seules qui s’installaient ainsi étaient facilement soupçonnées d’y mener « la mauvaise vie ».

J’y suis passé plusieurs fois. C’était dans mon périmètre territorial, d’autant qu’à coté j’avais aussi à visiter la tante Germaine rue des Martyrs et l’atelier des oncles rue Mogador où travaillait Monique.

 

J’y ai pour la première fois vu Pierre, le grand amour d’Alberte.

Je pense qu’ils se sont rencontrés dans un cadre professionnel.

Rapidement, ils ont vécu ensemble, d’abord en banlieue parisienne, à Antony il me semble, puis en Bretagne, près de Vannes, probablement en raison du travail de Pierre.

Pierre était un bel homme au cheveu noir, aux yeux gris verts, à la peau mate. Je l’ai connu mince. J’ai eu l’impression qu’il a grossi soudainement en l’espace d’un an ou deux. Mais peut être est ce parce que je suis resté parfois longtemps sans voir ma sœur et son mari à partir de leur installation en Bretagne.

Pierre était ingénieur du BTP. Il a longtemps travaillé chez Bouygues. Je crois qu’il a longtemps cru à l’esprit maison : Je l’ai entendu narrer ces fêtes de chantier et ces décorations du « minorange » sorte de légion d’honneur interne à Bouygues.

Il s’y croyait immuable, protégé, et soudain on l’a viré sans ménagement, sous un prétexte quelconque, il approchait de la cinquantaine, normal.

Ca ne l’a pas rendu amer, je l’ai trouvé au contraire plus humain, plus distancié, voire plus amusé. Il n’a jamais été franchement antipathique, mais il pouvait agacer par sa tendance à la ramener, avec un manque absolu de psychologie, un égoïsme non dénué de tendresse maladroite.

Quoi qu’il en soit, c’était une grande gueule, et Alberte ne l’étant pas moins, cela donnait chez eux des  échanges verbaux bruyants et  hauts en couleurs.  J’aimais bien, ça me rappelait ma mère.

 

En tout cas, ils s’aimaient, c’est certain. Ils ont eu deux enfants.

Pierre avait déjà été marié et avait quatre enfants de ce mariage.

Ils cachèrent cela longtemps à leurs enfants.

Je me souviens l’avoir appris involontairement à leur fille, ma nièce. J’étais persuadé qu’elle était au courant de la vie antérieure de son père et j’y fis allusion à propos de ses relations avec lui.

Elle tomba des nues.

Etonnant qu’on puisse garder aussi longtemps un tel secret.

 

J’ai peu vu Alberte pendant tout ce temps. Au début, il y eut encore des réveillons de Noël à Pierrefitte et puis cela tomba en désuétude. Je me suis rendu à Vannes quelquefois, souvent entre des visites aux bureaux Allostop de Nantes et de Rennes.

Je me souviens des visites au bateau, « à bord » : cette expression faisait sourire ma mère. Alberte et Pierre s’habillaient en marin et on allait à bord… pour y déjeuner, au milieu de centaines d’autres bateaux à quai.

Une fois tout de même, Pierre entreprit de sortir du port…50 mètres plus loin, on faisait demi-tour. Le temps n’était, paraît-il, pas propice, je veux bien le croire, je n’y connais rien. Je crois surtout que Pierre fut officier de marine marchande, mais que ce titre ne donne pas automatiquement la compétence nécessaire pour la conduite d’un voilier.

 

Bah tout cela était plutôt sympathique et je crois qu’ils vécurent heureux.

 

Et puis Pierre mourut d’un cancer. Dans son obstination amoureuse, Alberte voulut garder le corps chez elle. C’était l’été.

Au moment des funérailles, du liquide coulait du cercueil, cela sentait. Il fallut entourer le tout d’une bâche.

 

Alberte, s’installa dans un veuvage morne, uniquement préoccupé de ses enfants, déjà grands. Elle jouait au bridge, s’ennuyait doucement.  Elle n’avait plus l’envie de la vie - de nouveau - sans pour autant la rompre volontairement.

 

Elle vint plusieurs fois, pour plusieurs semaines à Pierrefitte, s’occuper de notre mère, malade en fin de vie, se relayant avec Monique. Je venais souvent,  je passais la soirée avec elle, elle était douce alors.

 

Elle tomba malade, quelque chose au ventre (j’appris plus tard qu’elle était déjà malade quand elle soignait notre mère). On craignait un cancer. Elle fut hospitalisée et opérée.

Deux jours après, je suis venu la voir à la clinique, à Vannes.

Elle était dans son lit, toute pimpante, souriante.

« Je suis contente, me dit-elle, on vient de me dire que je n’ai pas de cancer ».

 

Quelle femme, quelle folle, on venait de lui dire qu’elle avait un cancer.

Mais aussi quel con pour ce qui me concerne. Mais comment ne pas croire quelqu’un qu’on aime qui vous annonce une bonne nouvelle avec un air aussi radieux !

Pourtant, ca ne tenait pas debout : Si elle avait un cancer du colon, elle était par ailleurs en pleine forme, elle n’était pas en phase terminale. Alors si on avait commencé à opérer, pourquoi n’avoir rien fait ?

Parmi toutes les hypothèses qu’on peut émettre en pareil cas d’ignorance de la réalité, je pense qu’on lui a tout simplement diagnostiqué après examen (coloscopie ou autre) un cancer du colon et qu’elle a décidé de ne pas être opérée.

Elle a profité de l’occasion pour partir.

 

Et toujours aussi folle, elle a réussi à circonvenir le médecin de la clinique pour qu’elle puisse s’automédiquer par la suite.

Elle est rentrée chez elle, et au fur et à mesure de l’évolution de la maladie, elle écrivait au toubib de la clinique pour qu’il lui envoie une ordonnance prescrivant les médicaments qu’elle estimait nécessaires.

Je me demande si elle a cru vraiment pouvoir tenir ainsi jusqu’à son dernier jour, et je crois qu’elle l’a effectivement pensé.

Ce ne fut évidemment pas le cas. Mais ce ne fut pas compliqué : Un médecin du voisinage fut contacté et il n’eut pas grand chose d’autre à faire que de prescrire de la morphine autant que nécessaire.

Monique et une amie d’Alberte se relayèrent pour ses soins quotidiens. Vers la fin, je vins passer une dizaine de jours. Je ne servais pas à grand chose, je me sentais un peu bourdon. Mon utilité consistait à prendre Alberte, toute nue,  dans mes bras pendant qu’on refaisait son lit ou pour la mettre sur un siège de commodités. Elle ne pouvait déjà plus se lever. Elle mettait sa tête sur mon épaule, j’étais devenu le grand frère et elle ma petite sœur. Elle n’était pas bien lourde.

Et puis quelqu’un apprit à Monique et son amie comment on bougeait un malade dans son lit sans effort et sans avoir à le soulever. Du coup la force de mes bras ne servait vraiment plus à rien.

 

Après l’hopital psy, Alberte a remangé.  Mais combien de maigres grillades, combien de salades au citron et au vinaigre pendant 40 ans… j’ai souvent pensé qu’on pouvait se tuer les intestins en leur déversant une permanente acidité.

Elle n’a jamais regrossi. Elle a toujours gardé un ventre plat, mais ne pouvait effacer son cul et ses cuisses malgré tous ses efforts.

Il était bien inutile de lui dire que cela la rendait appétissante.

 

Quand je pense à ce petit corps blanc et frêle que je soulevais de son lit, je me dis qu’elle a alors atteint son rêve, qu’elle est peut être partie rejoindre son amour pour s’offrir telle qu’elle se voulait, heureuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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