Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Tang

 

BOUTS DE MEMOIRE

                                            TANG

 

L’école… Je n’ai pas le moindre souvenir de la première fois où je franchis le seuil d’une école, d’une maternelle en l’occurrence.

On m’a rapporté à plusieurs reprises que je ne voulais pas y aller et que je versais toutes les larmes de rage et de peur que mon corps pouvait contenir.

C’est ma petite copine Annie, pour qui l’école était aussi une première fois, qui en me trainant par la main, finit par me faire entrer.

Bah, j’étais dans mon cocon familial, choyé par ma mère et mes grandes sœurs, j’étais le petit dernier.  Je ne connaissais pratiquement que ma cour, la rue Emilie, le monde extérieur m’était inconnu.

De plus, on ne m’avait guère inculqué le goût du courage viril et de l’aventure, bien au contraire.

Mes parents avaient eu d’abord deux filles dans les années trente.

Huit ans plus tard en 43, ils eurent un garçon, mon frère. Mon père était satisfait, il avait un fils, et il estimait qu’il n’avait pas besoin de plus d’enfants.

C’était compter sans ma mère qui, couturière, rêvait d’avoir une troisième fille pour lui faire des petites robes.

Avec ses arguments, elle parvint à circonvenir mon père, mais, las, elle fit une fausse couche, qui aurait été une fille. Elle persévéra et ce fut moi, une erreur de quatre kilos et demi.

 

Qu’à cela ne tienne, ma mère me fit souvent essayer les petites robes qu’elle confectionnait. On me garda les cheveux longs, ce qui se faisait peu à l’époque, et au prétexte de mater un épi rebelle, j’avais toujours une barrette dans les cheveux. (L’avantage de perdre ses cheveux, c’est qu’on perd aussi les épis.)

Enfin le jeudi après midi, avec les deux Annie, nous allions souvent chez une dame de la rue de Paris (mère de Nicole, une amie de mes sœurs, dont je reparlerai), qu’on appelait « Toti ».

Chez Toti, nous faisions de la broderie et de la couture. C’est dire combien les sports virils comme le football étaient loin de mon univers, je crois bien que j’ai ignoré longtemps que ça existait.

Ces petites séances ont eu pour conséquence que je sais coudre un bouton, faire un ourlet de pantalon, et si un jour on n’avait plus de chaussettes pas chères fabriquées au Bangladesh, et qu’on recommence à habiller nos pieds avec des chaussettes couteuses fabriquées en France, alors je saurais comment en réparer les trous, que ce soit par un suçon ou par un reprisage soigné.

 

Quant à mon père, je crois que, au moins pendant mes premières années, il devait estimer que si son ainé était voué à une masculinité parfaite, on pouvait s’accommoder de quelque imperfection de ce point de vue chez le cadet.

 

Je ne sais pas exactement à quel âge, je suis entré dans cette première année de maternelle : Si nous y sommes entré en début d’année scolaire, en septembre, alors j’avais trois ans et deux mois.

Mais il me semble bien que nous avions été pris en cours d’année scolaire : Il faudrait donc ajouter quelques mois.

Je n’ai pas le moindre souvenir de cette première année.

En faisant un compte à rebours par rapport à mon entrée en sixième au lycée, j’en arrive à la certitude que j’avais 4 ans et deux mois en entrant en deuxième année de maternelle.

 

L’école Jean Jaurès à Pierrefitte était située au centre de la commune derrière la place du marché.

C’était l’après guerre : Il fallait accueillir en classe les enfants du baby boom avec les moyens du bord.

Les locaux étaient des baraquements de type provisoire qui dure, on dirait aujourd’hui en préfabriqué, peut être cela se disait-il déjà.

On n’y était pas si mal, chauffés l’hiver par des poêles à charbon.

C’était un collège, ce qui veut dire qu’il faisait école primaire, classe de certificat d’étude et, ou,  de la sixième à la troisième jusqu’au BEPC (Brevet des collèges) , à moins que cette partie « collège » ne fut rajouté qu’après.

J’ai connu la classe dans ces locaux jusqu’au cours élémentaire deuxième année, dit aussi 9eme par certains.

 

A partir du cours moyen première année (CM1) ou 8eme, nous nous installâmes dans les bâtiments tout neufs de la nouvelle école.

Par rapport à l’ancienne école, c’était très impressionnant, il y avait plusieurs étages, de longs couloirs, les classes étaient spacieuses, il y avait un chauffage central.

Les bâtiments étaient séparés en deux pour séparer les filles des garçons. Même les cours de récréation connaissaient cette séparation matérialisée par des plantations végétales, et au centre, une statuaire, œuvre d’un artiste du cru, représentant un corbaque perché tenant un calendos dans son clapet, et au pied de l’arbre un goupil rieur.

 

Madame Languille était la maitresse de la deuxième année de maternelle. Je ne parviens pas à me souvenir si – au moins – les maternelles étaient mixtes. Il ne me semble pas.

Madame Languille était une dame d’un certain âge, grande, dotée d’une douce autorité. De manière générale, tous les maitres et maitresses de cette école avaient de l’autorité, douce ou non.

Ils étaient aidés en cela par le fait qu’à cette époque l’idée de la contestation de l’autorité des parents était peu répandue, les parents eux mêmes se faisant le relais de l’autorité des maitres dont ils respectaient la personne et dont il ne leur venait pas à l’idée de contester l’enseignement, ni la forme ni le fond.

Je n’en fais pas l’apologie, c’était simplement comme ça.

En conséquence le chahut dans les classes, du moins en primaire, était une chose quasi inexistante.

 

J’ai appris à lire, écrire et compter, pendant cette année de maternelle, certainement laborieusement mais enfin je savais.

Ca me paraît invraisemblable aujourd’hui mais il y avait un classement des enfants en maternelle. Comment faisait-on ? En jugeant  l’habilité au jeu de construction ou à l’agencement des légos, où à l’habillement des poupées ?

J’ai donc pu lire en fin d’année mon prix d’excellence, les aventures de la tortue Patrovite.

Etant prix d’excellence, je pouvais choisir entre tous les livres de prix que madame Languille avait étalés sur son bureau. Je devais choisir, mais en fait il y avait un livre plus luxueux que les autres que j’aurais du normalement vouloir  d’emblée. Madame Languille insista beaucoup en m’en faisant l’article et la démonstration : Quand on ouvrait une page, des décors et des personnages s’en détachaient, et matérialisaient une petite scène de vie. Je m’en foutais royalement, je voulais Patrovite, je l’ai eue, je l’ai toujours et je veux qu’on m’enterre avec (avec aussi un sifflet de gendarme, et mon Laguiole à poissons, simple rappel).

 

Dans cette classe nous fûmes trois à en sortir sachant lire, écrire et compter : Verdal, le petit Legrand, prénommé René, mon grand pote et moi.

Je ne saurais jamais comment cela fut possible : Est ce que madame Languille avait pour consigne d’apprendre l’écriture à tous les enfants et qu’au final, seuls trois y étaient parvenus. Est ce que c’était un choix proposé aux enfants ? Et dans ce cas pourquoi trois d’entre eux auraient dit oui plutôt que de se livrer à des activités ludiques ?

Certes, je me souviens que j’ai aimé apprendre, y compris pendant toute l’école primaire,  j’adorais ça, je découvrais le monde tous les jours.

C’était ma seule source d’information sur un monde autre, actuel ou passé, l’école m’abreuvait, me faisait rêver.

Chez moi, à part les livres d’histoire du grand père au grenier, il y avait trois livres dans le compartiment d’un cosy, toujours les mêmes, dont Les Chouans de Balzac que j’ai bazardé récemment, je pouvais plus le voir. Bon, il y avait la radio, qui ‘apprenait pas grand chose. Et puis il y eut la télé vers mes 9 ans je crois, mon frère ayant vendu à mes parents des billets de la tombola de l’école, dont l’un gagna le premier prix, une télé.

 

Je sais bien le monde aujourd’hui sature les enfants d’information et l’école n’est plus la seule source de savoir. Et puis il y a toujours eu des familles cultivées qui dispensent des connaissances à leurs enfants.

Il n’empêche que je peste quand j’entends des artistes divers se vanter d’avoir été des cancres à l’école. Je comprends qu’ils en soient satisfaits, satisfaits surtout de leur réussite en dépit de leur cancritude, mais de grâce, qu’ils gardent ces déclarations pour leurs proches.

 

Les cancres artistes, ou, en général,  ceux qui ont « réussi », sont des exceptions. Il y a quelque chose de criminel à inciter des enfants à se foutre de l’école, alors que c’est déjà une tendance naturelle, inutile d’en rajouter. Le cancre qui réussit, c’est du niveau du gamin qui joue au ballon et rêve de devenir un grand footballeur, c’est un sur 100000,  ou du rappeur qui croit qu’il deviendra célèbre.

 

Qui plus est, même si la connaissance peut se trouver ailleurs qu’à l’école,  celle ci aide à la compréhension de cette connaissance, à son ordonnancement dans le cerveau.  Et si cet ordonnancement est inspiré par une idéologie que l’on conteste, le fait d’avoir compris une  première construction idéologique permet de la contester et de mettre en place sa propre pensée.

 

Je me souviens que Verdal, René et moi, nous travaillions sur trois tables juste en face du bureau de madame Languille. Je me souviens aussi qu’il n’y avait pas d’autres tables derrière nous ou les enfants jouaient au sol à divers jeux.

 

Mon avis est qu’il s’est agit d’une expérimentation des instits de l’école,  s’inscrivant probablement dans une idéologie de promotion d’enfants de prolo par l’école laïque de Jules Ferry. Quant à savoir si les trois avaient été choisis arbitrairement, ou si c’était suite à une tentative de début d’alphabétisation de l’ensemble de la classe aboutissant à une sélection des trois (ou simplement trois rescapés de l’expérience), on ne le saura jamais.

 

Je ne peux pas m’en plaindre car je me souviens bien que ça m’intéressait beaucoup plus que de jouer aux jeux de construction. Il n’empêche que c’est un jeu dangereux qui peut être déstabilisant pour les enfants concernés.

 

A la rentrée suivante, on nous fit passer un examen écrit bidon qui dura moins de dix minutes. On nous avait donné des « choses à écrire ou compter » : Nous avons lu ce qui était écrit, sans rien en comprendre, ce qui était normal, on ne nous avait jamais appris cela.

Nous avons remis des copies blanches ou gribouillées.

Les adultes qui s’activaient derrière nous en parlant à voix basse n’en parurent pas déçus. Et peu après on nous conduisit dans une classe où se trouvaient des élèves qu’on ne connaissait pas, c’était le cours élémentaire première année (CE1): Nous venions de sauter une classe, dispensés de cours préparatoire.

 

Il faut bien dire qu’en 15 jours, nous avons tous trois rattrapé le niveau général de la classe, et que nous fûmes par la suite de très bons élèves sans problème.

Le petit Legrand fut transféré à l’école des Vignes Blanches, ses parents ayant obtenu un logement social dans ces nouveaux immeubles qu’on avait construit à la limite de Sarcelles. Verdal aussi disparut je ne sais pour où.

La maitresse du CE1 était madame Colgate, une rousse à boucles, de taille moyenne en blouse bleue. J’ai toujours pensé que son nom s’écrivait comme le dentifrice mais en fait, je n’en sais rien, c’était peut-être tout aussi bien kolghatt, ou Coolgat, etc …

En CE2, ce fut madame Tataoui (je ne suis pas tout à fait certain du nom) , une femme grande, en blouse blanche, encore assez jeune, au teint cuivre, le front large, les cheveux tirés sur un chignon, un air altier. Certaines photos de Christine Taubira m’ont fait pensé à elle. Madame Tataoui était très belle, elle le savait, les élèves n’y étaient pas insensibles. Elle avait toujours un air de s’amuser discrètement du comportement de ses élèves, comme si nous étions la source d’un perpétuel étonnement pour elle, accompagné d’une indulgence détachée pour ces petites bêtes.

 

Et puis, simultanément au transfert dans la nouvelle école, il y eut le passage en CM1 où le maitre s’appelait Boucher.

Il en avait le physique : Grand homme, toujours en blouse grise,  il avait les joues naturellement rouges et tout son visage s’empourprait quand il s’emportait. Il avait toujours en main une longue règle avec laquelle il frappait à l’occasion tel ou tel élève dissipé.

Je me souviens d’un handicapé arrivé en classe en cours d’année et qui avait tendance à se lever et se promener : Boucher vint un matin avec des chaînes et des cadenas avec lesquels il l’attacha aux pieds de sa table.

Il n’était peut-être pas fondamentalement méchant : Il était simplement pas drôle et excessivement attaché à l’ordre et à la discipline.

Pour me punir d’un bavardage, il me relégua plusieurs mois au fond de la classe à une table tournant le dos à la classe, séparé de l’ensemble des élèves.

Je finis par en parler à mes parents. Bien que plus que respectueux des instituteurs, ils osèrent venir  faire part de leur mécontentement au directeur de l’école. Après quoi je fus rapidement réintégré à une place normale.

Je subis Boucher deux années, du fait d’un jeu de chaises musicales :

Pierre Machon, instituteur de la classe de certificat d’Etudes, fut promu, suite sans doute à des examens internes, professeur de collège.

Machon était l’éternel candidat socialiste à l’époque de l’hégémonie du parti communiste dans la commune. Vers la fin de cette hégémonie, une alliance entre les deux partis valut à Machon un strapontin au conseil municipal.

Quand le parti socialiste devint majoritaire et prit la mairie, Machon n’était plus le candidat socialiste. Pauvre Machon.

 

Du fait de la promotion de Machon,  l’instituteur Vénoges, dont on disait qu’il était intéressant, sympathique et amusant, et qui avait la charge du CM2, se vit attribuer la classe de certificat d’études.

 

Et enfin, Boucher quitta le CM1 pour le CM2 avec toute sa classe de l’année précédente, écœurée de le retrouver.

Après je quittais Pierrefitte pour le Lycée à Paris, mais c’est une autre histoire.

 

J’ai reçu avec plaisir des connaissances à l’école primaire. En maternelle, j’ai reçu un enseignement venant d’un petit garçon.

Dans la cour de récréation je menais la troupe des enfants, avec le petit Legrand en guise de lieutenant.

Ce seul fait m’étonne : Comment se fait-il qu’un enfant se propulse ainsi comme leader d’une volée de moineaux ? Comment se fait-il que les autres le suivent ?

Comment moi,  ai je pu faire cela ?

L’étrangeté de la chose fut confirmée par l’arrivée de Tang dans la classe de maternelle en cours d’année.

Tang était petit, d’origine asiatique (je n’ai jamais rien su de plus précis), la peau plutôt jaune, les yeux légèrement bridés. Il fascina les enfants.

Je ne me souviens pas comment cela se fit, mais en quelques jours je fus destitué et ce fut donc Tang qui mena les courses des enfants à travers la cour de récré.

 

Seul le petit Legrand m’était demeuré fidèle. Je me souviens que nous nous sentions menacés et nous étions réfugiés dans un coin de la cour. Nous décidâmes plutôt que d’être deux, de n’être qu’un seul, de former une arme, une citadelle difficile à prendre : J’étais alors de loin le plus grand et le plus costaud des gamins de la cour. Je pris René sur mes épaules : Tout seul, il était plus que vulnérable ; juché sur mes épaules, nous formions une tour à quatre bras !

L’assaut vint : Ce n’était pas toute la troupe. Tang ne nous avait envoyé qu’un détachement de quatre ou cinq combattants. Nous les mîmes en déroute sans grande difficulté.

Nous étions dans l’angoisse, persuadés que Tang allait mener l’assaut avec toute sa soldatesque. Il ne vint pas, mais vint Tang.

Il nous proposa la paix et même d’intégrer la troupe sous ses ordres. La soumission en quelque sorte.

Nous avons refusé, mais ce fut la paix et l’indifférence. D’autant qu’après notre saut d’une classe, nous ne fûmes bientôt plus dans la même que celle de Tang.

 

Un jour dans la Drôme, une copine éleveuse de chèvres, m’expliqua que lorsqu’il y avait un bouc, le troupeau le suivait.

Quand il n’y a pas de bouc, alors une chèvre prend sa place de leader. Quand cette chèvre est « réformée », il y a un moment de flottement et de désorientation. C’est un problème pour le chevrier qui conduit le troupeau à un pâturage : Ordinairement la chèvre dominante suit le chevrier et le troupeau suit la chèvre dominante. Sans celle ci, le troupeau, même connaissant le parcours, a tendance à s’égailler. Mais au bout de quelques jours une chèvre se décide et prend la tête du troupeau, cela tant qu’elle en aura la capacité physique.

 

Les partisans d’un libéralisme raisonnable expriment que certes leur idéologie peut changer des leaders « légitimes » en dominants « méchants », et secréter oppressions et exploitations et qu’il convient de lutter contre ces excès.

Mais ils s’appuient sur l’exemple des animaux, sur les comportements instinctifs des enfants pour expliquer que le libéralisme n’est que le prolongement de la loi de la nature, qui veut des chefs dominant les autres, et que c’est même dans l’intérêt bien compris de ces autres d’avoir de bons chefs.

 

Certes, je crois bien qu’effectivement la nature se présente souvent ainsi bien qu’il y ait des exemples contraires.

Et alors ? Ne pas en tenir compte serait une utopie.

Mais s’en tenir là, c’est nier le cerveau dont la nature nous a doté et qui nous permet de penser à ne pas vivre seulement selon des pulsions animales.

C’est un combat, entre la pensée et l’animalité,  entre l’intelligence et la barbarie, il n’est pas du tout facile, car la paresse de l’esprit séduit plus facilement dominants comme dominés.

 

Quoi qu’il en soit si les Tangs et les chèvres sont l’avenir de l’humanité, il est à souhaiter que les pieuvres – qui ont paraît-il la plus grande intelligence après l’homme – viennent rapidement nous supplanter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article