BOUTS DE MEMOIRE
NANTES
Je veux dire quelques mots de Nantes, dont ma famille maternelle est originaire, même si les membres de cette famille furent moins présents dans mon enfance que ceux de ma famille paternelle.
Un peu d’histoire :
« Naoned e breizh ! », « Nantes est bretonne », en français.
Sans nul doute. A ceci près qu’on n’a jamais parlé Breton à Nantes : On y parlait le gallo, langue romane parlée autrefois par le centre-est et l’est de la Bretagne actuelle : La Loire Atlantique, l’Ille et Vilaine et l’ouest du Morbihan et des Côtes d’Armor.
Il existe encore des locuteurs du Gallo dans ces régions mais comme il ne bénéficie pas du même engouement que celui dont bénéficie le breton, ils sont en rapide voie de disparition.
Certains estiment que le gallo n’est qu’un patois de la langue d’oïl, donc, pour simplifier, du français.
Le slogan « Naoned e breizh » est quelque peu ridicule exprimé en Breton sur les murs de Nantes et témoigne d’un nationalisme peu respectueux des différences dans sa propre « nation ».
J’ignore comment on dit Nantes en gallo.
Sous les premiers carolingiens, Nantes est un comté appartenant à la Marche de Bretagne, zone frontalière de l’empire carolingien avec le royaume de Bretagne, lequel s’étend alors sur à peu près la moitié ouest de la Bretagne actuelle.
Un roi Breton parvient à conquérir Nantes et prend le titre de comte de Nantes. Sa souveraineté ne dure que quelques années.
La ville et sa région subissent à plusieurs reprises les razzias des vikings qui y établissent leur domination permanente une vingtaine d’année.
Des contre-offensives franques sont menées par Robert le fort, arrière grand père d’Hugues Capet, puis par son fils le roi Robert Ier, et par les Plantagenêts, comtes d’Anjou qui seront aussi un temps comtes de Nantes.
En 937 Alain Barbetorte, petit fils d’un roi de Bretagne, crée le duché de Bretagne avec Rennes pour capitale. De cette date jusqu’en 1166, ses successeurs seront parfois comtes de Nantes, unissant ainsi par moments Nantes au reste de la Bretagne.
Mais la plupart du temps, Nantes sera indépendante, dominée par les Plantagenêts.
Henri II plantagenêt, comte d’Anjou et de Nantes et roi d’Angleterre, prend possession du duché de Bretagne en 1166.
A partir de cette date, le duché de Bretagne et le comté de Nantes auront le même seigneur (sauf de brèves périodes de querelles pour le pouvoir ducal), et progressivement Nantes sera considérée comme faisant partie du duché de Bretagne.
En 1214, Alix, duchesse de Bretagne, épouse Pierre de Dreux (Dit Pierre Mauclerc), cousin du roi Philippe Auguste, et sous la forte pression politique de ce dernier.
Pierre de Dreux, un capétien, s’empresse de rendre l’hommage lige au roi, reconnaissant ainsi très officiellement que la Bretagne est une province française.
L’expansion vers l’ouest de la Bretagne indépendante d’origine peut apparaître comme un renforcement. Mais c’est aussi un piège :
L’ancien royaume de Bretagne était indépendant du royaume des francs. Mais le duc de Bretagne devenant maitre de Nantes et Rennes, était, pour ces régions, un vassal du roi, et par extension, c’est l’ensemble de son duché, d’est à l’ouest, qui s’est trouvé ainsi vassalisé.
De plus, ce sont maintenant des cousins du roi qui règnent sur la Bretagne : Sans doute ont-ils leurs intérêts propres, mais ils n’en sont pas moins liés à la dynastie royale.
Les descendants de Pierre Mauclerc ont régné trois siècles sur la Bretagne. Sa dernière descendante, Anne de Bretagne, duchesse de Bretagne et comtesse de Nantes, se voulait bretonne. Elle n’en était pas moins une princesse de la famille royale de France, et n’a jamais été suspecte d’agissements pour une indépendance de la Bretagne.
Il est bien possible que les indépendantistes bretons qui ont choisi la duchesse Anne comme emblème de leur combat, s’illusionnent sur les pensées profondes de leur idole.
Sa principale résidence, et son principal château se situaient à Nantes, ville bretonne mais au statut ambigu et qui fut longtemps, avec sa région, la principale ouverture maritime du royaume de France, bien plus que du duché de Bretagne. Et elle était aussi la ville la plus « française » de Bretagne. Un désir d’indépendance aurait du conduire à établir le siège du gouvernement ducal à Vannes, plus centrale et ancienne capitale des rois bretons.
Nantes Bretonne donc, mais ville bretonne spécifique, par son histoire, par sa géographie physique et humaine. La départementalisation républicaine est venue renforcer un développement indépendant, peu lié à l’entité bretonne.
Et un peu de géographie
Hasard de la vie, j’ai été marié quelques années à une femme habitant Nantes.
Ce qui me permit de découvrir un peu la topographie de cette ville.
J’avais eu l’occasion d’y passer assez souvent dans les années précédentes lors de visites professionnelles au bureau Allostop que j’y avais créé. Brefs passages : Quand j’étais en voiture, j’en profitais pour aller voir un bord de mer ou rendre visite à ma sœur Alberte et sa famille du coté de Vannes. Quand j’arrivais en train, j’ai pris souvent un hôtel quelconque face à la gare et je me dirigeais vers le centre ville en passant devant le château. Je me suis quelquefois aventuré le soir dans différentes rues mais jamais je n’étais parvenu à me mettre en tête un plan cohérent de cette cité.
Quand je fus marié, j’ai progressivement intégré la géographie étrange de Nantes en partant du magnifique parc de Procé où sévissait André Breton.
J’ai fini par comprendre la raisons de la bizarrerie topographique de Nantes : Construite sur la rive nord de la Loire, elle était autrefois traversée par une importante rivière, l’Erdre, qui venait se jeter dans la Loire.
Sur une bonne partie de son parcours urbain, cette rivière a été recouverte jusqu’à son débouché dans la Loire.
Cela donne un très vaste espace au milieu de la ville avec des voies pour tramways, voitures, et d’immenses trottoirs. Des sortes de Champs Elysées en encore plus merdeux.
On pourrait penser que cet espace solide entre deux parties de la ville aurait contribué à les rapprocher.
C’est l’impression inverse qui est ressentie : J’ai perçu cet espace comme une sorte de terrain vague décousu sans unité ni repère bien identifiable. On en vient à regretter un bon fleuve avec ses quais et ses ponts personnalisés, un truc vivant avec ses signes distinctifs qui permettent de savoir où l’on se trouve quand on y est passé une seule fois et autour duquel une ville s’articule au fil des ans.
Sans doute, cette sensation de ville en morceaux épars s’efface-t-elle avec le temps. Je ne l’ai pas assez connue pour cela. Mais j’ai fini par situer le centre ville.
Quant à la région nantaise, identifiée au département de Loire Atlantique, elle reflète elle aussi l’ambiguïté Nantaise.
Si le nord du département présente des paysages et des habitations qui évoquent la Bretagne, plus on descend au sud de la Loire, plus cette impression s’estompe et plus on se sent aussi en Vendée, mélange habituel aux régions de transition.
Mais surtout Nantes appartient à la Loire : Comme L’Anjou (administrativement le Maine et Loire) , Nantes fait partie de l’entité administrative régionale des « Pays de la Loire », comprenant aussi la Mayenne et la Sarthe, avec lesquels Nantes n’a pas grand chose à voir.
Si les liens de Nantes et sa région sont d’abord avec la mer à l’ouest, ses liens à l’est sont historiquement avec l’Anjou et la Touraine (qui n’intègre pas la région officielle « Pays de Loire »), qui composent les vrais pays de Loire, unis par le fleuve, la vigne, le transport des marchandises et le commerce. On pourrait même intégrer le Loire et Cher à ces pays de Loire historique.
Ce n’est que relativement récemment que Nantes s’est tournée vers la Bretagne, intégrant le triangle économique Vannes-Rennes-Nantes.
Bretonneries
Ca ne constitue pas une statistique, mais je peux témoigner que ma mère se mettait en colère quand on lui disait qu’elle n’était pas bretonne. Elle était née à Bouguenais sur la rive sud de la Loire, face à Nantes.
Je me souviens que lorsque petit enfant je l’accompagnais au marché de Pierrefitte(93), elle distribuait des « bonjour mon cousin ! » à plusieurs commerçants qui répondaient de manière aussi sonore par des « bonjour ma cousine » !
Je ne comprenais pas pourquoi on avait tant de cousins sur ce marché. J’ai appris plus tard que les bretons expatriés se donnaient entre eux cette qualité de « cousinage » virtuel.
Ces commerçants bretons vendaient essentiellement des fruits et légumes et de la charcuterie. Je me souviens de délicieuses andouillettes bretonnes aux herbes. Elles étaient « tournées » façon andouille de Guéméné. Il y avait aussi des fricandeaux également succulents. Mais peut être mon souvenir embellit-il le goût de ces aliments.
Autre bretonnerie de ma mère, les crêpes. Elle semblait ignorer le mot « galette » mais c’était peut-être une adaptation verbale à un environnement non breton.
Elle servait essentiellement à sa famille des crêpes au froment (c’est à dire de blé tendre produisant la farine blanche dont on se sert usuellement), mais je l’ai vu quand même préparer des galettes de sarrasin (blé noir) qu’elle appelait « crêpes au sarrasin ».
Elle faisait des crêpes de froment plusieurs fois par an, selon son inspiration, et obligatoirement à la mi-carême et à la chandeleur.
J’adorais ces jours d’hiver où rentrant de l’école, j’apercevais, tenue au chaud sur un coin du poêle, une empilée de crêpes roulées, au sucre ou au beurre. Je m’attablais et m’en gavais. Le soir, à la fin du dîner, les crêpes réapparaissaient au dessert et personne ne crachait dessus.
Jamais ma mère ne m’a appris à faire les crêpes. Pourtant devenu adulte, quand j’ai voulu moi même faire des crêpes, je me suis rendu compte que j’avais le gêne de la crêpe. Je n’ai pas réfléchi une seconde, j’ai uni les ingrédients nécessaires sans y penser, et sans jamais calculer les quantités et j’ai retrouvé le goût et la texture des crêpes de ma mère.
On m’a demandé depuis ma « recette » et les doses à respecter. Je n’en sais foutre rien, je n’ai jamais pesé ou calculé. Regardez moi faire, c’est tout ce que je peux dire, comme j’ai observé ma mère dans sa cuisine.
Bon, il est vrai que moi, j’ajoute une bonne rasade de bon rhum, et que le beurre tant pour la cuisson que sur les crêpes est salé, ce qui, somme toute, est bien breton. Mon cholestérol ne tombe pas du ciel.
Je ne sais à quel âge les parents de ma mère décidèrent de s’expatrier en banlieue parisienne mais il est certain qu’elle gardait des souvenirs précis de sa première jeunesse nantaise.
Elle m’a parlé particulièrement de Trentemoult, jolie village situé lui aussi sur la rive sud de la Loire, et donc pas très loin de Bouguenais.
Elle en parlait comme d’un lieu où l’on faisait la fête dans les guinguettes du bord de l’eau. Y allait-elle, très jeune fille, seule ou avec des amis ? Plus probablement avec ses parents venus y danser ou boire un verre de muscadet.
Je suis allé avec ma femme voir à quoi ressemblait Trentemoult aujourd’hui. Ces guinguettes existent toujours mais c’était l’après midi en semaine : j’ai pu boire un verre au bord de l’eau mais je n’ai pu qu’imaginer l’ambiance du soir le week end.
Je soupçonne les nantais d’être capable de faire facilement la fête : A Nantes, la fête de la musique m’a fait penser aux toutes premières années de cette fête à Paris : de la musique partout dans la ville, des sarabandes spontanées, des rires, des cris, des délires. Nantes est une ville de jeunes, ça doit jouer. On voit d’ailleurs comment ils sont capables de s’indigner aujourd’hui contre les vilenies diverses.
Les Fache
Ma mère parlait aussi du bistrot que tenaient ses parents sur le quai de la Fosse. Un bistrot fréquenté par les mariniers et les gens de profession liée au fleuve.
On m’avait parlé du quai de la Fosse comme d’un lieu mal famé, potentiellement dangereux le soir. Je l’avais donc fantasmé. Je ne m’y suis rendu qu’une fois marié.
Ce fut fort décevant. C’est un lieu désolé où l’on trouve quelques sex-shops, quelques petits bars à entraineuses et – ou- putes tristes et anorexiques ou du troisième âge fardées comme des Picassos, le tout en riquiqui.
La bouteille de champagne doit y être trois fois moins chère que dans les bars à gogos des petites rues entourant Pigalle.
Ma mère racontait qu’un jour son petit frère Alphonse est tombé à l’eau. Un témoin a prévenu le bistrot : « Madame Fache, votre fils est tombé dans la fosse ».
La brave femme est partie tout droit depuis son bistrot et a sauté dans l’eau avec toutes ses jupes en éventail. Elle ne savait pas nager, son enfant non plus. Les deux furent repêchés rapidement par des mariniers.
Mes grands parents maternels s’appelaient Alphonse et Valentine.
Ils eurent deux enfants qu’ils prénommèrent Alphonse et Valentine, ma mère. On ne se cassait pas la tête en ce temps là.
Je ne les ai pas connus, ils étaient morts à ma naissance. Il sont morts tout deux assez jeunes, Alphonse vers la cinquantaine, Valentine peu après, d’un cancer probablement.
Valentine, sur les photos paraît une belle femme élégante : Chapeautée, belle robe, sac à main. Oui mais ce sont sans doute des photos posées un jour de fête où l’on « ‘s’habille ».
Elle était douce, aimante, un peu mélancolique, selon ma mère qui l’aimait beaucoup. Je ne sais pas grand chose de plus.
Je ne sais de quoi est mort mon grand père : Ma mère disait qu’il avait « les reins pourris », et ajoutait qu’il mettait un centimètre de beurre salé sur son pain. Je n’ai jamais vu le rapport entre les deux. Par ailleurs « les reins pourris », ce n’est pas vraiment un diagnostic médical. J’imagine qu’il avait un cancer des reins, comme ma mère plus tard.
Sur les photos, Alphonse avait une grosse moustache droite sans pointes. Il a l’œil triste, peut-être ailleurs. Au vu des photos, je le ressentais comme petit. Mais ma mère m’a dit un jour qu’il était grand. A ceci près que la taille est une chose assez subjective : Les français ont en général grandi depuis quelques dizaines d’année. (Quand j’avais vingt ans, je faisais parti des grands, 47 ans plus tard, je fais parti des moyens.)
Ma mère disait aussi que je lui ressemblais. J’espère qu’il ne s’agit que d’une ressemblance physique car il était d’une sévérité excessive :
Jeune fille, ma mère était « cousette », c’est à dire couturière dans une maison de couture parisienne. Elle se rendait donc tous les jours à Paris. Avec ses jeunes collègues, elles se maquillaient, mettaient du rouge à lèvres.
Quand elle rentrait le soir, avant d’arriver à la maison, elle se démaquillait, ôtait le rouge de ses lèvres.
Ca devait arriver, son père a découvert un bâton de rouge à lèvres. Elle a eu droit à une correction à coups de ceinturon à la cave. Son frère, Alphonse fils, lui y avait droit très régulièrement.
Sévère éducation ! Certes, c’était « autrefois », « pour son bien ». Il n’empêche, c’est aussi du sadisme.
Le bistrot pierrefitois des grands parents se trouvait dans le quartier des Joncherolles, le plus au nord, jouxtant Saint Denis.
Il était accolé au pont enjambant les lignes de chemin de fer. Il donnait évidemment sur le trottoir, mais sa base se trouvait très bas, il y avait deux étages en dessous de la salle du bistrot. Tout en bas, le dernier étage donnait sur un jardin.
J’ai eu l’occasion de visiter les lieux quand j’avais 8-10 ans. Je n’ai pas compris pourquoi mon père avait les clés. Il accompagnait des gens qui visitaient. C’était tout vide. Est ce que mes parents possédaient encore une partie de cette maison qui aurait été louée jusque là ? Ou est ce qu’elle aurait été la seule propriété de l’oncle Alphonse et que mon père, n’habitant pas loin, aurait été chargé de faire visiter ? On ne saura jamais.
En tout cas ce bistrot était tout petit : Un bar assez court à droite en entrant, et une salle permettant sans doute d’y mettre 7 ou 8 petites tables. Il est vrai qu’il y avait la possibilité d’une petite terrasse extérieure. Il restait encore de belles chaises de bistrot, brunes-carmin qu’on trouve de moins en moins. Au fond, une pièce assez grande, qui devait être une cuisine.
Peut-être y servait-on des repas ouvriers ou un plat du jour.
La clientèle devait être composée principalement d’ouvriers des chemins de fer, et aussi de ces jardiniers des jardins ouvriers situés de l’autre coté du pont et dont il me semble qu’ils existaient encore il y a peu (d’après un coup d’oeil en y passant en train).
Ma mère en avait un souvenir joyeux. Je veux bien le croire, elle était la fille du bistrot, sans doute courtisée par les clients.
D’ailleurs, parmi les clients il y avait mon père qui venait y boire un coup mine de rien, et qui a su séduire la belle. Je dis « mine de rien » parce qu’il habitait à l’autre bout de Pierrefitte et que pour aller boire un coup aux Joncherolles, il faut vraiment avoir une raison d’y aller. Peut-être aussi s’y arrêtait- il en revenant du travail à Paris ou Saint-Denis, mais ça supposait quand même du descendre du bus intentionnellement.
Ils se marièrent en 1932 et leur premier appartement se trouvait non loin du bistrot, aux Joncherolles, face à l’école Eugène Varlin, de l’autre coté du pont.
L’oncle Alphonse était paraît-il dans sa jeunesse d’une grande beauté et un grand séducteur. Au vu des photos, ça paraît vrai.
Je l’ai connu beaucoup plus tard quand il était chauffeur de taxi. Il passait souvent à la maison et y déjeunait souvent en semaine.
Il a toujours horripilé sa sœur : Il avait ce don de trouver chez les autres le défaut de la cuirasse le plus douloureux et d’appuyer dessus avec une insigne méchanceté. Curieusement son fils Gérard avait le même don.
Ma mère n’en pouvait plus des deux, leur passage était une souffrance pour elle. Je l’ai vu pleurer. Après sa mort, j’ai expliqué cela à Gérard : Il tombait des nues, je crois même que ça l’a attristé. Méchant sans le savoir en somme.
Alphonse est mort vers l’âge de 60 ans après une maladie qui a duré environ deux ans.
Je n’ai jamais su de quelle maladie il pouvait s’agir. Elle a été diagnostiquée précisément deux ans avant sa mort, et, du moins à l’époque, elle était incurable.
Il a ainsi perdu progressivement ses capacités intellectuelles, tout en maigrissant terriblement et en se détériorant physiquement. Et avec toute la conscience de cette évolution sans espoir. Si c’était une punition de sa méchanceté, la punition était très excessive.
Alphonse avait épousé une femme qui s’appelait Marcelle. Elle aussi passait assez souvent voir ma mère. C’était une commerçante dans l’âme. Je crois qu’elle a tenu plusieurs commerces. Le dernier était une confiserie située rue de l’ouest, vers Montparnasse. Elle passait à la maison en début d’année avec ses restes de bas de gamme invendus, les crottes pralinées au chocolat au lait. Bah, j’aimais bien quand même.
Veuve et à la retraite, elle est devenue témoin de Jéhovah, puis Alzheimer, où les deux en même temps, pas incompatible.
Ils ont eu un fils, Gérard, mais Marcelle avait déjà un premier fils d’un premier mariage, Robert.
Ma mère adorait Robert et je crois qu’il l’aimait bien aussi. En 1940, ma mère était partie en exode avec ses deux filles de 6 et 7 ans, Gérard, qui était encore un bébé, et Robert qui devait avoir entre 10 et 13 ans, je ne connais pas sa date de naissance.(il est toujours de ce monde). Réfugiés en pleine campagne, Robert a fait le petit homme et ma mère m’a toujours conté combien il était utile et dévoué à leur petit groupe.
Robert a été très amoureux de ma sœur Monique. Elle l’a éconduit, essentiellement parce qu’elle le trouvait trop petit. Monique avait un don inné pour rejeter les mecs biens, et se jeter dans les bras des salopards qui voulaient bien l’exploiter.
Robert a donc épousé Francine. Quand j’étais enfant, j’étais amoureux de Francine, une pyrénéenne gracieuse aux yeux brûlants. Je sautais intérieurement de joie quand ma mère annonçait qu’ils allaient passer à la maison. Je m’arrangeais pour me placer près de Francine, et j’écoutais subjugué sa voix chaude, légèrement nasale.
Quand je l’ai vue il y a presque dix ans à l’enterrement de mon frère, je me suis rendu compte que je l’aimais encore. Elle était toujours aussi prenante. C’était une vieille dame, et pourtant je l’aurais bien prise dans mes bras et culbuté sur l’autel de l’église. Faut m’excuser, j’ai un vieux cochon dans la tête.
Robert a créé avec des associés une boite de pub qui a bien marché. Le couple a deux enfants, une fille, Dominique, qui est artiste peintre, et un fils, dont j’ai oublié le nom. Ses parents avaient une incompatibilité rhésus, c’est à dire un fort risque d’avoir un enfant déficient mental. Une solution consiste en un changement complet du sang de l’enfant à la naissance. C’est ce qui a été fait. Mais mal ou incomplètement. Ce garçon est donc très beau mais avec un intellect d’un enfant de 10 ans.
Le drame supplémentaire est que ses parents le nient tout en le sachant. D’où un dévouement à leur enfant jusqu’à la fin de leurs jours contrariant beaucoup de choses dans leur vie. Je sais particulièrement qu’ils avaient en projet, avec d’autres couples, la reconstruction et la réanimation d’un village abandonné et d’y vivre bien sur : Ils ont du y renoncer, cela se fait sans eux.
L’oncle Alphonse avait inventé un procédé industriel dont je n’ai jamais compris le détail malgré les explications de son fils Gérard.
Par quel bizarrerie Alphonse en est-il venu à devenir un inventeur de ce genre de chose, je l’ignore, sans doute parce qu’il doit me manquer l’histoire d’une partie de sa vie.
je n’ai connu de lui que le chauffeur de taxi roublard, plein de combines, ayant de riches clients attitrés, souvent étrangers, qu’il prenait aux aéroports et dans de grands hôtels. Devenu copain-complice, il les conduisait le temps de leur séjour, les menait dans les boîtes qu’il connaissait, leur procurait les putes selon leur goût, etc… Et donc, Alphonse inventeur, c’est surprenant.
Il avait déposé le brevet de son invention. Son fils Gérard l’a repris, mis en application, commercialisé, et est devenu multimillionnaire.
D’un avis unanime, Gérard est d’une puanteur caricaturale de parvenu inculte étalant sa richesse.
Toutefois l’ayant eu au téléphone récemment, je l’ai trouvé gentil et surtout non venimeux comme autrefois. Il doit avoir entre 70 et 75 ans et travaille toujours: « Pour mon fils Elliot » dit-il.
Ouais. Il doit bien avoir 40 ans au moins le fils !
Chacun ses ivresses.
Autant que je m’en souvienne, sa femme Monique était une femme aimable, gaie et vive. Ils ont deux enfants, Elliot et Oscar.
Pour clore ce chapitre sur les Fache, je me souviens que mon grand père Alphonse avait un frère prénommé Ferdinand, dont ma mère parlait avec affection et qui avait des enfants. Il y avait aussi une sœur prénommée Clotilde.
A une époque lointaine, à la réunion de ces trois prénoms, Alphonse, Ferdinand, Clotilde, je m’étais mis en tête qu’il y avait une origine espagnole ou portugaise dans cette famille, ces prénoms sonnaient « ibère ». Pure illusion : Bien que ces Fache là soient nantais, Fache est d’abord un nom fréquent dans le nord de la France.
Les Boju
Ma grand mère Valentine était née Boju, fille d’une fratrie de 12 enfants. Il me semble que son père se prénommait Aristide.
Cette tribu se composait de deux garçons, le premier né de la famille et le dernier, et, entre les deux, dix filles.
Le premier garçon s’appelait Charles. Il fut tué dans les tranchées pendant la guerre de 14. C’est là son principal titre de gloire, après on n’a plus entendu parler de lui, un homme discret.
Benjamin
Le deuxième garçon se prénommait Benjamin, ce qui paraît logique, mais on ignore comment ses parents savaient qu’il serait le dernier : Peut-être avaient-ils décidé de ne plus s’accoupler ou bien papa Aristide avait-il décidé en allant déclarer son fils à la mairie qu’il zigouillerait sa femme en rentrant.
Il semble que malgré les besoins en hommes pendant la guerre, Benjamin avait été dispensé de partir à la guerre par les autorités militaires, ceci du fait du décès de son frère qui le laissait seul garçon de la famille, une sorte de « soldat Ryan ».
Mais Benjamin, dès qu’il eut l’âge requis, se porta volontaire et fut engagé. On peut dire qu’il n’eut pas tort puisqu’il ne fut pas tué et récolta plein de médailles.
Il venait souvent à Paris, pour le 14 juillet et à l’occasion de réunions diverses d’anciens combattants. Il en profitait pour faire la fête et se saoulait sérieusement.
Plein de « pinard », il débarquait à la maison pour venir embrasser, sa nièce Valentine, ma mère. Il devait bien avoir 60 ans à cette époque. Il avait un visage coloré et l’œil rigolard. Pas bien grand, il était d’une souplesse incroyable pour son âge et se livrait à différentes acrobaties et galipettes dans la rue devant la maison.
Après quoi ma mère était bien obligé de lui servir un verre de vin qu’il sifflait d’un coup en en redemandant un deuxième. Ma mère marchandait et le sermonnait. Il finissait par se lever et son départ donnait lieu à l’épisode frustrant de la distribution des billets qu’il avait dans toutes ses poches.
Il n’était pas bien riche, et ma mère le savait.
Dans ses pérégrinations alcooliques, avant d’aboutir à la maison, il devait probablement répartir ses billets dans toutes ses poches à chaque fois qu’il les rangeait après les avoir sortis pour payer une tournée.
En partant de la maison, l’excès d’alcool le rendait excessivement généreux, et les billets passaient de ses poches aux miennes et à celles de mon frère. Les premières fois j’étais ravi de l’aubaine et je suivais le grand tonton jusqu’à la porte dans l’espoir de nouveaux cadeaux. Mais je ne me souviens pas avoir pu jamais garder un seul de ces billets : Ma mère les reprenait dans mes poches et les remettait dans celles de Benjamin, l’opération se répétait plusieurs fois, mais toujours sans conclusion positive pour ma tirelire.
Après quelques visites de ce type, j’ai compris qu’il n’y avait rien à espérer, et je fus dégouté de ses visites. Il restait quand même l’étrangeté du personnage qui a fait que, finalement, je m’en souviens bien aujourd’hui.
Grand tonton Benjamin a eu un fils, prénommé également Benjamin : A priori, cela peut paraître absurde, mais quand on est fils unique, on est aussi le premier et le…benjamin.
Il y avait donc dix filles. On imagine tous les jeunes gens tournant autour de ce nid de jeunes femmes. Quand j’étais enfant, ma mère m’avait donné la liste des prénoms de toutes ses tantes. Je l’ai évidemment perdue.
Ma mémoire n’en conserve que trois : la tante Reine, la tante Aglaë et ma grand mère Valentine. Il me semble qu’il y avait aussi une Marcelline, mais je ne le jurerais pas.
Lucette
En épluchant les courriers de mes parents, j’ai découvert une certaine Lucette qui écrivait souvent à ma mère. Elle était la fille d’une des tantes dont je n’ai pas le prénom. A la lecture indiscrète de ces courriers, je me suis rendu compte que ces deux cousines avaient beaucoup d’affection l’une pour l’autre. Lucette semble s’être établie dans les Alpes mais avec plusieurs changements de domicile.
Je n’ai pas le souvenir d’avoir connu Lucette. En revanche, je me souviens de son fils Jean-Claude Groiseleau. Il avait trouvé du travail en région parisienne et venait souvent déjeuner avec ma mère. C’était un grand garçon maigre avec la paupière d’un œil qui battait plus que de raison.
Lui aussi écrivait affectueusement à ma mère quand il est reparti à Nantes.
Par internet j’ai retrouvé sa trace : Il est toujours vivant et habite les Sables d’Olonne. Je lui ai téléphoné et n’ai pu m’empêcher de lui parler de sa paupière volante : Il tombait des nues. On peut donc vivre 80 ans avec une paupière qui clignote sans que jamais personne ne vous le fasse remarquer.
Il était charcutier, et, amateur de charcutaille, je lui ai demandé s’il était un bon charcutier, essayant trouver ainsi une complicité.
Et bien non, il estime qu’il était un très mauvais charcutier ! Très honnête homme au fond. Imaginons un boulanger expliquant que son pain est vraiment dégueu, un président de la république reconnaissant qu’il gère le pays comme un pied, ou moi même avouant que j’étais un administrateur d’association en guimauve…sauf que là évidemment ce serait vrai.
Reine
Et voici venir la tante Reine dont ma mère parlait souvent. Elle était connue à la maison du fait de l’histoire de la mère Parvot.
Pour bien la raconter, il faudrait le faire avec un accent campagnard attribué à la mère Parvot.
Je l’ai déjà racontée mais je recommence, elle a sa place ici.
La tante Reine avait une bonne, la mère Parvot, ce qui laisse supposer qu’elle était financièrement à l’aise. Il n’est pas fait état de mari pour la tante Reine, mais elle a eu un fils et probablement un conjoint, mari ou pas, décédé à l’époque de cette histoire.
La tante Reine et la mère Parvot devaient avoir une familiarité entre elles puisqu’elles se tutoyaient et déjeunaient ensemble.
Un jour, après son ménage, la mère Parvot dit à la tante Reine :
- Reine, la prochaine fois j’apporterai un bon poulet (prononcez « poulah ») de la campagne.
Ce qu’elle fit. Le poulet fut mis au four et les deux femmes le dégustèrent ensemble au déjeuner.
Après quoi, la mère Parvot s’apprêta à partir accompagné par Reine jusqu’au seuil de la maison. La tante Reine lui paya son du pour le ménage et c’est alors que la mère Parvot s’exclama :
- Mais Reine, tu me dois le poulah !
L’histoire est moyennement drôle en soi mais sa narration répétée par ma mère, a fini par imprégner la famille à tel point que le poulet du dimanche fut désigné par le vocable Parvot (« il y a du parvot au déjeuner »).
Qui plus est, ma mère utilisant fréquemment l’expression « la peau de la mère Martineau », nous en somme venus, en parlant de la peau du poulet, à parler de la martineau du parvot.
La tante Reine avait un fils, Henri Bouchard. Je me souviens l’avoir vu chez lui quelque part du coté de La Baule, dans une maison située à quelques dizaines de mètres d’une plage. J’étais évidemment enfant avec mes parents.
C’était un bel homme au sourire séduisant, voire séducteur. Il avait du avoir beaucoup de succès quand il était jeune. Je n’ai jamais vu ma mère autant visiblement sous le charme d’un homme que ce jour là. Elle souriait sans cesse, comme aux anges.
Ma mère étant tristement d’une épouvantable vertu conjugale, et même avant mariage, je ne peux rien imaginer de physique avec son cousin. En revanche j’imagine bien des palpitations de cœur et des rêves bleus.
Aglaë
J’ai connu la tante Aglaë et son mari mais je n’ai pas grand chose à en dire. Ils habitaient en région parisienne. Ils ne venaient à la maison qu’en accompagnant leur fille Suzanne. C’était deux petits vieux, assez discrets, plutôt minces, très fripés mais droits sur leurs chaises et ayant tout leur esprit.
Suzanne et sa famille habitaient Pierrefitte, quartier des Vignes Blanches, exactement dans les HLM construits à la limite de la commune, juste avant le nouveau Sarcelles.
Suzanne était nettement plus jeune que ma mère, sa cousine.
Elle avait du être mignonne, sans plus, étant jeune. Quand j’étais enfant, j’étais surtout impressionné par la longueur de ses poils aux pattes.
Elle a toujours été d’une gentillesse confinant fort à la bêtise et à la niaiserie, brave en somme. Elle avait pour mari un petit monsieur qui avait une toute petite tête. Il était bien brave lui aussi. Il parlait avec un débit très lent, et veillait à ne dire que des banalités et des vérités de la Palisse, agrémentées, une par visite, d’une lourde plaisanterie longuement préparée à l’avance, et dont il convenait de rire de bon cœur. Il prenait un air ravi. Sacré Dédé (il s’appelait André Gottenkieny).
Suzanne passait souvent à la maison, à toute heure, au hasard de ses déplacements, elle venait embrasser sa cousine.
Elle fut pour moi le symbole de ces femmes qui passaient, famille ou pas, accompagnées de bébés. On mettait alors un énorme oreiller sur la table de la salle à manger et on changeait le bébé dessus. L’assistance, plus ou moins nombreuse, était réparti tout autour et se devait d’éructer des commentaires gâteux sur le bébé, les couches, les vaccinations, enfin tout ce qui tourne autour des chiards en phase rôti gigotant.
Ca sentait la merde lactée, le bavoir souillé, les crèmes à peau, et ça me provoquait un écœurement total.
Je me suis alors résolu à n’être jamais qu’un tonton Cristobal (anachronisme je pense, la chanson a été créée plus tard) persuadé que la pondaison excessive autour de moi était un phénomène éternel et que je n’avais pas à participer à cet effort collectif. En fait, mes frères et sœurs ont fait des enfants en quantité très modérée.
J’ai respecté ça, à vrai dire par hasard : Je crois bien que si j’avais été amoureux d’une femme tombant enceinte, j’aurais assumé, et comme je suis, au fond, très responsable, j’aurais aussi assuré, ça aurait changé ma vie, etc… Bon, les « si » on s’en fout.
Suzanne et André ont eu quatre enfants :
Une fille Suzanne, dite Suzette, qui ressemblait beaucoup à sa mère par sa douceur gentille, en un peu moins niais.
André bis, qui ressemblait beaucoup à son père par l’intellect (en pire je pense), mais qui, lui, avait une grosse tête toute ronde.
Et Serge et Patrice, plutôt beaux et vifs, qui ont fait de très bonnes études. Etonnant contraste.
J’ai perdu toute trace de ces personnes. J’ai vu Suzanne et Suzette pour la dernière fois à l’enterrement de mon frère il y a bientôt dix ans.
Aglaë avait une deuxième fille, sœur ainée de Suzanne, Léone.
Je l’’ai vu quelquefois à la maison. Elle habitait alors dans le Morvan.
C’était une femme assez grande, avec de l’allure, élégante, rieuse, voire railleuse. Rien à voir avec sa sœur Suzanne. A cette époque là, elle avait un compagnon, peut être un mari qui s’appelait Jean.
Je n’ai jamais entendu qu’elle ait eu des enfants.
J’ai compris à travers les allusions et demi-mots de ma mère, qu’elle avait « fait la vie », voire plus : Je pense qu’il faut comprendre qu’elle fut peut-être pute ou quelque chose d’assimilable. J’espère, c’est la classe d’avoir une pute dans la famille.
(Si jamais ces écrits tombent sous les yeux de mes petits neveux ou arrière petits neveux, ils vont vraiment se demander quel monstre j’étais ! J’en rigole d’avance. Bisous les petits)
Je sais aussi que Léone et son compagnon avaient tenu des bars, des restaurants, ou des bars restaurants, et des dancings et des trucs genre « boîte ». Et c’est quelque chose comme ça qu’ils tenaient encore dans le Morvan, à ceci près que j’ai entendu que ça ne marchait pas fort, et qu’ils fermaient ou allaient fermer si…etc.
Léone a contribué à donner leur nom aux chats de la maison, qui jusque là s’appelaient bêtement « minouche » (il n’y avait pas eu de mâles).
Mon neveu Gilles était alors tout petit : Un jour Léone de passage s’adressa à lui en le désignant comme son petit berlingot.
Le môme a répété ce mot en le déformant comme le font tous les petits enfants. C’est devenu : « Mamingot ».
Il y avait alors un nouveau chaton à la maison : Il fut baptisé Mingot.
Et c’est ainsi que se succédèrent longtemps des générations de chats dénommés Mingot ou Mingote.
La toute dernière vit cependant son nom se déformer en Gogote, puis changer en Nounette.
Décadence, on voit bien que c’était la fin , comme la fin de ce récit.