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LE SQUARE

                                               LE SQUARE

 

Il est des mots qui en eux mêmes sentent bon et vous élèvent du sol. On les trouve parfois dans les noms des rues.

 

A Paris, dans le dix huitième arrondissement, au pied  nord de la butte Montmartre, il existe un square Serpollet dont une entrée se trouve rue des Cloÿs. Fermez les yeux et prononcez ces mots « cloÿs », « serpolet », et vous humerez déjà l’odeur d’un sentier de campagne aux plantes odorantes.

 

Ouvrez les yeux et revenez sur terre.

 

Le serpolet, qui est une variété de thym sauvage, ne donne pas son nom au square. L’honneur en revient à Léon Serpollet (1858-1907) avec deux « L ». Ce Léon était un industriel, constructeur de la première automobile à vapeur, plus exactement un tricycle à vapeur.

L’une de ses automobiles à vapeur établit en 1903 un record de vitesse à 120 kilomètres/heure. Son usine siégeait rue des Cloÿs, où se trouvait également – et se trouve toujours – un garage qui fut un temps le repaire de la bande à Bonnot.

 

Etonnante proximité rapprochant un constructeur-inventeur automobile et d’autres précurseurs, premiers utilisateurs de la voiture dans l’exécution de braquages de banques.  Il est vrai qu’au moment du premier braquage de la bande (la Société Générale, rue Ordener, juste à coté), Serpollet est mort depuis quatre ans. Hommage posthume !

 

On peut toujours boire un verre à la santé de Serpollet et de Bonnot, au Bon  Coin, bar à vin situé bien sur rue des Cloÿs, où à l’annexe en face.

 

Quand aux Cloÿs, il ne s’agit pas d’une variété de crustacé ou de gastéropode, ni d’une fleur exotique ni même d’un ordre religieux féminin.

Les Cloÿs seraient, à l’origine, des clayes d’osier servant de clôture. Pour l’imaginer, il faut se souvenir que Montmartre fut longtemps un village campagnard, sans doute entouré de champs ou de prés cloturés par des « Cloÿs », simple hypothèse.

 

Enfin, tout comme le square Maurice Kriegel-Valrimont n’est connu par les habitants du quartier que sous le nom de square Clignancourt, le square Léon Serpollet est dénommé square des Cloÿs par les habitants du nord du square. On rêve à l’idée qu’il se serait appelé « square de la bande à Bonnot » !

 

Le square dispose de trois entrées, l’une, large et évidente, rue des Cloÿs, une autre également facile à  trouver rue Marcadet en passant sous et au milieu d’immeubles sociaux, et enfin une troisième discrète, pas toujours ouverte, toujours dans la rue Marcadet mais plus haut dans la rue.

Elle a l’avantage de donner un accès direct à la partie la plus élevée du square, nettement en surplomb du reste, et qui est surtout composée de boxes de verdures peu fréquentés. La raison en est sans doute qu’elle est rarement surveillée par les gardiens du square, qui installés dans leur guérite, ne surveillent déjà pas beaucoup la partie basse. Il est vrai que pour y accéder, quand on vient des deux entrées principales, il faut gravir des escaliers et que c’est fatigant.

Cette partie haute est en conséquence devenue le territoire des jeunes du quartier, qui y viennent jeunifier, c’est à dire fumer, rire, brailler, gesticuler, écouter de la musique et faire du bruit.

Ce dernier aspect contribue à dissuader de la fréquentation de cette zone les quelques habitués qui viennent au square pour rêvasser ou lire dans un environnement paisible, même s’ils ne sont pas persuadés que ces jeunes sont de dangereux délinquants.

Cette partie haute est un peu l’ersatz de la cabane, de la cachette secrète que se trouvent tous les ados quand ils ne vivent pas dans un environnement lisse et fermé. Il faut surtout la leur laisser.

 

Au tout pied de la butte, le square est donc construit en espalier, exactement sur trois niveaux.

On accède à la partie la plus basse en y entrant par la rue des Cloÿs. C’est la partie où siègent majoritairement les vieilles taupes méchantes. J’ai pu les observer à l’époque où je marchais avec une béquille : Je trouvais déjà bien satisfaisant que mon genou malade m’ait permis de venir jusque là, et je ne lui demandais pas d’aller explorer plus loin.

Que l’on s’assoit sur un banc dans la grande allée ou sur l’un de ceux du renfoncement à droite, on a vu sur le grand parterre fleuri central. Le parterre traditionnel de tous les squares de France, arrangement floral multicolore savamment pensé que l’on renouvelle deux ou trois par an. L’arrachage systématique de toutes les fleurs et plantes lors du renouvellement m’a toujours paru inhumain et une sorte de gâchis, quelque chose de l’abattoir : Des êtres encore en vie, qui pourraient le demeurer, mais que la raison condamne à mort prématurément.

 

Ce type de décoration florale vient à l’opposé de tout ce qui se passe dans le reste du square, et qui semble devenir la règle dans tous les nouveaux espaces verts. Dans ces espaces, on trouve certes des arbustes et espèces visibles et permanentes, mais aussi quantités de plantes et fleurs à germination renouvelée chaque année et qui demeurent en terre sans arrachage. Et surtout dans ces espaces, cette germination, ce développement des végétaux, se succèdent les uns aux autres, plantes et fleurs nouvelles apparaissant, comme naturellement, au moment où d’autres s’affaissent et retournent en terre jusqu’à l’année suivante.

Cela paraît naturel, il n’en est évidemment rien, c’est fort bien étudié. Et bien sur, il faut quand même éliminer les plantes mourantes dont la dépouille est disgracieuse, dédoubler les trop expansives, réalimenter celles qui régressent. Mais l’impression de vie et de bouillonnement permanent est là, contrairement aux parterres qui, aussi flamboyants soient-ils, font figure de nature morte.

 

Les vieilles taupes se regroupent sur un ou deux bancs de cette partie basse pour y cancaner et dire du mal des autres, y compris des absentes. Il y a une chef, les cheveux blancs, une tête massive, le visage rouge, des yeux bleus teintés de rouge, le corps massif sans taille.

Les autres l’adulent, se disputent les places à ses cotés, lui font des révérences verbales, approuvent, renchérissent, rient gloussètement. Elles ont des visages mornes et sans grâce et des yeux morts. Leurs corps sont abîmés de n’avoir pas vécu, nulle usure d’avoir servi à être, juste un lent pourrissement.

Elles sont toutes correctement bien mises,  honnêtement habillées, permanentées, maquillées,  elles se tiennent bien, veillent à se tenir droites et à serrer les genoux, seule la chef s’autorise une certaine expansion physique. L’absence de la chef casse la belle unité du groupe, on en voit s’installer deux par deux sur un banc, une autre s’aventurer jusqu’à muser vers le plan d’eau, et une autre ouvrir un magazine people. J’en ai même vu une lire un livre. Elles sont la nausée.

 

Encore plus à droite dans cette partie basse, il y a un espace ovale qui était comme un refuge à l’écart des taupes, il suffisait de descendre trois marches pour y accéder, mais ces trois marches faisaient porte.

Il semblerait que les « responsables » aient voulu y faire quelque chose comme un jardin sec japonais sans oser aller jusqu’au bout du projet. On y trouve donc quelques petits arbustes taillés et travaillés, ridicules, tout pour m’énerver. Et au sol, on a déversé quantité de petits cailloux blancs dans lesquels on s’enfonce. Enfin les bancs répartis espacés ont été enlevés, il n’en reste que deux l’un à coté de l’autre. Cela limite la fréquentation du lieu.

Cet espace blanc fascine les enfants. Ils y descendent, ramassent une poignée de cailloux et s’enfuient jaloux de leur trésor. Moi, j’ai découvert, tout autant fasciné, que les enfants dans une allée ordinaire peuvent se pencher au sol pour y choisir de minuscules choses qu’ils emportent précieusement.

Il faut m’excuser, je ne connais rien aux enfants : J’ai découvert à 50 ans, ce qu’était un doudou. Grace à Laetitia venue quelques jours chez moi dans la Creuse avec ses enfants. Vous voyez le genre de mec.

Toutefois, j’avais quand même constaté  auparavant que parmi les petits enfants qui s’amusent à faire chier les pigeons en leur courant après pour les faire s’envoler, les garçons étaient largement majoritaires. A  méditer…

 

Au  delà du parterre, on trouve le vaste espace de jeux pour enfants de moins de 7 ans.

Le lieu des mères et nounous assises, type vache au pré, sur les bancs qui le ceignent, du bac à sable, des tobogans et basculos divers, des pleurs et des piaillements aigus, rien que d’ordinaire.

 

A gauche, la guérite des gardiens, la stèle à la mémoire des enfants juifs déportés, la fontaine au design « moderne », l’enclos du basket juste en dessous du repaire perché des ados.

Plus loin encore, en montant au deuxième étage, une sorte d’espace aquatique bétonné où s’efforcent de survivre quelques rosacés et des poissons rouges probablement déversés là par des personnes partant en vacance. Toujours plus humain que d’attacher son poisson à un arbre sur une aire d’autoroute.

Et puis surtout les crapauds, crapauds « ordinaires », c’est à dire assez gros. On peut les voir à la saison de la ponte au bord de l’eau et bientôt apparaissent des centaines de  têtards. Il semble que le reste du temps, les crapauds vivent à demeure dans la végétation, surtout des bambous, qui entourent le point d’eau. Quand ils apparaissent, les grands enfants jouent à les attraper, finissant par les trucider, généralement en les faisant éclater.

 

Il faut revenir à l’espace vieilles taupes pour trouver à droite l’entrée de l’allée qui mène au principal du deuxième étage du square. C’est une allée à l’ombre de par les arbres qui la surplombe et les tonnelles feuillues qui la recouvrent,  avec autour une végétation variée aux fleurs nouvelles de semaine en semaine. Il est bon de passer là un jour de chaleur après l’orage quand l’eau tombée du ciel magnifie l’odeur des végétaux qu’elle a recouverts et abreuvés. Les senteurs se mêlent et vous enserrent dans la moiteur qui se recompose.

Certes on trouve ça partout à la campagne, mais quand on est au cœur de la ville, c’est précieux.

 

Ce petit chemin mène à l’étage moyen du square, directement à l’aire de jeu des enfants de plus de 7 ans. Les tobogans y sont bien plus longs, la pyramide d’escalade en corde y est plus haute, etc…

Certains garçons pré-ados commencent à s’intéresser aux filles. Pour manifester leur intérêt, ils leur tapent dessus, les malmènent, les brutalisent.  Il faut comprendre qu’ils expriment ainsi leur envie de les toucher. Ce que les filles semblent parfaitement comprendre.

Mais la plupart du temps elles ne semblent pas disposées à se laisse toucher, surtout par celui qui montre qu’il en a envie. Alors les garçons dépités se tapent entre eux. Bref la vie des bêtes, on voit ça dans tous les bons docus animaliers.

 

Enfin, enfin, juste à la sortie du sentier, en ignorant l’aire de jeu des grands, on tourne à angle droit et on entre dans le monde de la paisibilité. Tout de suite vous accueille le potager d’exposition, où se mêlent des dizaines de plantes, diverses sortes de thym (mais pas le serpolet), de menthes, le romarin, la sauge et toutes sortes de légumes et d’aromates, que les jardiniers laissent monter en graine, ce qui donne des formes et des couleurs qu’on n’a pas souvent la possibilité d’observer. Tout embaume bien sur. Je m’y fournis en laurier-sauce aux quatre buissons abondants en feuilles. Malgré mon envie, je n’ai jamais osé récolter d’autres plantes, personne ne le fait. Il faudrait pour cela venir avec des ciseaux, et surtout enjamber la petite barrière.

 

Et puis ensuite vient le parterre de lavande et tous les espaces de plantes permanentes ou de plantes et fleurs voletantes se succédant au fil des mois, donnant une impression de légèreté insouciante hors du monde. 

Au fond et sur les cotés on trouve des bancs sur lesquels, à l’heure du  déjeuner viennent se restaurer, des actifs travaillant dans le quartier. Le week end, quand il ne fait pas trop mauvais ce sont les familles : Là, c’est l’envahissement, mieux vaut éviter de venir, ils arrivent à polluer le lieu avec leurs bruits et leur agitation.

 

Il faut noter que dès qu’il fait mauvais ou un peu froid, et a fortiori de l’automne au début du printemps, il n’y a plus personne. Il m’est arrivé d’y être seul,  régnant sur ce coin de verdure. Mais le plus souvent il y a deux ou trois personnes, souvent les mêmes.

On se reconnaît, sans se parler - pour quoi dire - on se comprend, on partage à distance, on savoure.

 

Dès qu’il fait un peu bon, dès qu’un rayon de soleil veut bien se montrer, alors l’après midi les bancs se peuplent. Pour l’essentiel, c’est un grand silence. Le seul bruit provient des espagnols qui se retrouvent. Ils ont tous plus de 60 ans. Quelquefois ils ne sont pas assis, ils marchent, font plusieurs fois le tour du lieu en causant. Le samedi en fin d’après midi, ils sont plus nombreux. Et ils marchent composant parfois trois ou quatre rangs de trois personnes, les hommes devant, les femmes derrière, et ils causent, et ils tournent, ils tournent. J’ignore encore la raison de ces  rondes que je suppose cérémonielles ou symboliques, mais peut être aussi qu’il n’y a rien à comprendre.

 

On trouve aussi le dealer. Il vient là dans l’attente des clients qui visiblement savent où le trouver. Il est sur son banc, quand il voit un client au loin, il se lève et va le rejoindre.

Il pose problème, non pas en tant que dealer, mais par son comportement, il lui faut un banc  à lui tout seul. Il s’assied au milieu du banc et regarde tout le monde avec un air farouche de défi. Il a toujours une canette de bière, il la pose au sol.  Quand elle est vide, il la balance par dessus sa tête et elle atterrit dans la partie basse du square, dans l’espace des enfants de moins de sept ans. Les jours d’affluence, quand il n’y a plus une place sur d’autres bancs, il peut se trouver un aventurier qui ose s’asseoir à coté de lui. Alors le dealer l’incendie et l’injurie. Je n’ai jamais vu quelqu’un tenir plus de 5 minutes.

 

En dehors des espagnols et du dealer, les occupants des bancs sont les gens du calme et de l’immobilité. Il y a une majorité de plus de soixante ans (mais très peu de très vieux), une majorité de femmes.

Les occupations sont peu variées : l’immobilité absolue sans rien faire, l’immobilité en lisant un livre, un journal, l’immobilité en résolvant des mots croisés, l’immobilité en bronzant (parfois tout en lisant).

Cette dernière est relative, le bronzeur peut défier le soleil de face, s’étendre de son long sur le banc, se mettre à califourchon pour faire bronzer son dos. Ce sont essentiellement des femmes.

Drôle de bronzage que ce bronzage urbain qui est encore plus réduit que le bronzage de plage qui laisse pourtant au corps de larges bandes blanches. Ici ne bronzent que le visage, les mollets, les bras et un bout de torse au dessus des seins. Ou, dit autrement, le corps reste non bronzé depuis le haut des seins jusqu’au dessus des genoux (en supposant une exposition au soleil de ces dernier).

Ce corps étrange ne semble pas déranger les bronzeuses. Sans doute ne se regardent-elles pas nues et encore moins ne se montrent nues à quiconque.

Il y a une blonde (sans doute des cheveux blancs teints) bien en chair qui est là dès le moindre bout de soleil. Je me demande ce qu’elle espère. Elle a typiquement cette peau peu faite pour bronzer. De fait, elle est rose et rouge, ce qui ne semble pas la décourager.

 

La règle non écrite de ce monde est la tranquillité, la non agression. Aucun homme ne vient s’asseoir auprès d’une femme pour entreprendre de la séduire. Tant qu’il reste un banc non occupé, on ne va pas s’asseoir sur un banc déjà pris, même si on préfère tel banc plus ombragé, ou tel autre ensoleillé, ou tournant le dos au soleil selon l’horaire.

Quand tous les bancs ont déjà un occupant, une femme va s’asseoir auprès d’une autre femme, et étonnamment un homme va s’asseoir auprès d’un autre homme, si c’est possible car il y a peu d’hommes. Il n’y a qu’en cas s’affluence que ces règles sont transgressées. Dans ce cas, l’homme ou la femme qui va s’asseoir à coté d’une personne de sexe opposé, n’est pas suspecte d’intention de drague, ni même de dialogue non souhaité, l’intention simple de trouver où s’asseoir est bien comprise.

Il y a peut être pruderie excessive, il n’empêche que l’observation volontaire et tacite de ces comportements est une assurance de tranquillité, voire de sécurité. On peut certes déplorer des rencontres qui pourraient se faire plaisamment.

 

                                                          LE DRAGUEUR

 

Et vint le dragueur.

J’étais sur un banc du fond. Je venais d’arriver, et prenais le soleil les yeux fermés, avant de lire mon journal. Quand j’ai ouvert les yeux, je l’ai vu. Il était arrivé par l’allée centrale, passant devant la fontaine … Il était en haut des marches qu’il venait de monter et explorait l’environnement. Son regard enveloppa notre espace de douceur  et il vint vers nous en prenant sur la droite.

 

Il devait avoir entre 55 et 60 ans.  Taille moyenne, mince.  Type italien brun peut être. Le cheveu frisé gris blancs, passé au gel, rebiquant artistiquement sur la nuque. Costume beige, bonne coupe. Chemise saumon, petit foulard au cou à dominante vieux vert, entrant sous la chemise.

En bandoulière, un appareil photo géant avec un téléobjectif long comme le bras.

 

Il m’intriguait. Je n’étais pas pressé de lire mon journal, et me consacrais à l’observation de l’engin. Il me frappa d’emblée par son regard double.

Il en avait un officiel qui lui enjoignait de se fixer sur la végétation de l’endroit et d’y distinguer avec une œil d’aigle connaisseur les plantes et fleurs méritant fixation photographique.

Il en avait un deuxième qui se voulait caché et qui avait pour objectif de passer en revue la population assise sur les bancs. Ce deuxième œil officiait efficacement, mais il fallait que le premier démontre la qualité de son exploration.

L’individu prit donc en main son appareil et se mit à photographier fébrilement quelques plantes, se déplaçant  de quelques mètres pour soudain mitrailler comme si la plante risquait de s’envoler. Il se penchait, fixait un œil de spécialiste, se montrait satisfait et flashait, ou bien exprimait une moue dubitative ou déçue ou dégoutée, ostensiblement visible de loin.

Il fallait comprendre qu’il était un grand photographe botaniste. Certes, nous ne recevions pas là un grand photographe de guerre, ni non plus un photographe des tigres du Bengale, ni non plus des fleurs vénéneuses de l’Amazone, mais un vrai pro qui daignait s’intéressait à notre petit jardin, pas un amateur photographiant avec son Smartphone la première rose venue.

 

Pendant ce temps le deuxième œil avait opérer et fait sa sélection en se fixant sur ma voisine du banc voisin.

C’était une femme dont j’avais du mal à fixer l’âge, entre 45 et 55 ans peut-être, c’est large. C’était la première fois que je la voyais. Elle était certainement de retour de vacances car elle était parfaitement bronzée, cela se voyait au visage et surtout aux jambes qu’elle avait bien faites et qu’elle découvrait assez haut.

Elle devait mesurer 1,70 mètres, mince mais peut être un petit ventre que la position assise lui permettait de dissimuler par des vêtements peu collants. Méchanceté inconsciente sans doute, je ne sais pourquoi j’imaginais ce ventre abimé, cicatrice d’appendicite ou césarienne ou vergetures, ou plis d’amaigrissement trop rapide…

Drôle de pensée, d’autant que je me suis dit que c’était une belle femme.

 

Le zigoto qui promenait ses bijoux de famille sous forme d’appareil photo, probablement sans même se rendre compte du symbole, avait lui aussi fait la même observation. La différence avec moi, c’est que je n’avais aucune visée sur la dame d’à coté, d’une part en raison de l’observance du règlement de cette partie du square et d’autre part parce que n’imaginais pas une seconde que vu mon état de dégradation physique, je puisse une seconde ne serait ce qu’attirer la curiosité de la dame.

 

Et puis sans doute aussi parce que je n’ai jamais ni voulu ni su draguer de ma vie, ce qui  fait que je n’ai jamais pu séduire que des femmes que j’ai connue sans  avoir à les aborder (je ne me plains pas, c’est déjà fort bien ainsi).

On peut critiquer le dragueur, il n’empêche qu’à force de poursuivre toute proie, du thon au canon, il finit un jour par arriver à ses fins. C’est horripilant pour les hommes qui se comportent avec respect mais il est clair que le cul ne s’embarrasse pas de respect.

 

Le dragueur a quand même une excuse : Il est bien difficile de savoir à l’œil nu (et même à l’oreille nue) si une femme est ou non en disposition d’une rencontre de séduction.

Certaines femmes prétendent que c’est facile : « Je suis disponible, ça se voit quand même non, pourquoi il ne m’a pas parlé ». Bah non, désolé, ça se voit pas tant que ça.

 

C’est encore plus difficile concernant ces dames âgées du square. Lesquelles se sont dit qu’elles étaient trop abimées pour avoir du plaisir à se montrer nues, qu’elles ne pouvaient pas attirer, que de toute façon les hommes possibles ne pouvaient pas leur plaire car eux aussi trop décatis…avec un replis sur une autosexualité, ou rien du tout ?

Avec toutes les nuances que l’on peut introduire dans ces situations.

Et lesquelles s’en foutent et saisissent l’occasion de joie ou de plaisir comme elle se présente ?  Comme ces deux copines mariées  qui viennent toujours ensemble au square et qui savent ce qu’elles aiment,  mais vu leur physique, il y a peu de chances qu’elles puissent attirer l’attention de mon dragueur à bite en bandoulière. Et puis elles ne sont pas là. Et puis encore, qui sait, peut être serait ce lui qui ne leur plairait pas, tout existe.

 

En tout cas, il n’a pas l’air non plus d’émouvoir ma voisine. Son regard est devenu un faisceau lumineux, une plante, la dame, une fleur la dame, etc…Rien à faire, je ne l’ai pas vu soulever un bout de paupière, ses yeux sont rivés aux lignes de son livre.

Qui plus est le charlot s’est rendu compte que je l’observais et surtout que j’avais bien compris sa comédie. Ca se voit à peine, mais je sens bien que ça l’énerve.

 

Il n’en peut  plus. Jusque là, il s’était maintenu pas bien loin mais à une certaine distance, tournant autour des différents massifs, se rapprochant à quelques petits mètres puis reculant, oeilladant en vain toutes les vingt secondes.

Cette fois, il y va, il se précipite dans notre direction, il passe devant elle à moins d’un mètre, projetant obligatoirement une ombre qu’elle ne peut pas ne pas ressentir. Elle lève effectivement les yeux un instant, mais c’est si bref qu’il ne peut rien capter. Il s’est arrêté et soudain se précipite, il enjambe la petite barrière, marche sur les plantations, les piétinants,  se penche, pointe son appareil à 10 centimètres d’un bout quelconque de verdure et mitraille. Il se relève, il est le botaniste photographe tellement savant et à l’œil tellement aiguisé, qu’il a repéré une rareté qu’il a maintenant mise en boite. Il sort du parterre, revient dans l’allée, il regarde la femme, cette fois sans se gêner, c’est normal, elle est face à lui.

 

La garce ! Elle n’a pas bougé un cil ! Elle ne craque pas devant un homme aussi beau du dehors et du dedans, comme il vient de le montrer.

Il ne peut pas rester là, il faut bien qu’il s’éloigne. Doucement, il n’a plus le cœur à photographier, tout au plus observe-t-il les plantes pour garder une contenance. Les œillades se font suppliantes, désespérées. Voilà il sort, je le vois encore, il est en haut des marches, il tourne sur lui même à la recherche d’on ne sait quoi. Cette fois il ne triche plus son regard se fixe sur la femme, en vain. Il voit mon regard amusé. Sur qu’il a envie de cogner du pied sur quelque chose, de trépigner, tel un Jo Dalton. Il se précipite dans l’escalier.

 

Je pense que c’est fini et je sors mon journal de ma poche, c’est moins distrayant.

 

Ca a été vite, je ne l’ai pas vu sortir de l’escalier, il marche vite, vers la femme et moi, je me dis qu’il va se précipiter sur elle et lui dire quelque chose. Peu de chance que ça marche,  mais après tout le culot, ça peut séduire.

Mais non, il n’est qu’à quelques mètres, il s’arrête, s’agenouille dans l’allée, pose le téléobjectif sur la petite barrière du parterre, et s’allonge quasiment derrière. Il photographie absolument n’importe quoi, la plupart du temps il fixe la femme.

Il semble dire : « Vous voyez comme je suis bien, comme je suis un photographe de génie, j’ai repéré ces plantes, je suis revenu pour les immortaliser, elles sont uniques grâce à moi !  Souriez moi, reconnaissez moi s’il vous plait».

 

Il a pété un câble, il a tout faux, il s’en rendra  peut-être compte plus tard, à moins qu’il ne soit encore plus con qu’il ne paraît.  Il se relève, ses épaules semblent s’abaisser, il s’éloigne lentement sans se retourner. En haut des escaliers, il regarde à nouveau dans notre direction, il a un regard de fou, il n’est plus, il disparaît.

 

Je regarde la femme. Ses yeux sont sur son livre.  Est ce que j’ai rêvé ? Il m’a semblé voir au bas de son visage une légère plissure au coin de ses lèvres, comme un petit sourire amusé. Mais peut être bien aussi qu’elle lisait un passage rigolo de son roman.

 

Quand j’ai quitté mon banc, la femme était partie. Avant de m’éloigner j’ai jeté de plus près un coup d’œil sur l’endroit ou le dragueur avait fixé son appareil, tel le groin d’un sanglier dans la boue : il n’y avait rien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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