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Urgences

URGENCES

 

La porte de saint Ouen est sans doute l’une des plus glauques de Paris : Tout y est laid et sordide, les bistrots et les commerces, les immeubles incolores ou invisibles, et même les voitures qui bouchonnent au carrefour des Maréchaux formant une masse indistincte, toutes grises et semblables.

Il y a certes plus déprimant pas bien loin : La porte Pouchet mais au contraire de la porte de Saint Ouen,  elle est vide d’humains, nue et dénuée de tout, désolée.

Elle est bien connue des automobilistes car on y trouve l’une des principales fourrières de Paris.

 

Si vous ne vous êtes pas rendu en ce lieu un jour où, après avoir entendu votre femme vous annoncer qu’elle vous quittait, vous être rendu dans un restaurant plaisant pour retrouver le moral après avoir garé votre voiture en stationnement interdit, et connu l’« enlèvement » devenu la goutte d’eau grotesque qui a fini par vous faire cracher les larmes que vous aviez réussi à retenir jusque là. ..

Si donc vous n’avez pas vécu cela, vous ne connaissez pas la loi des séries, le clou qu’on vous enfonce dans l’arrière cerveau,  vous ne savez pas que la porte Pouchet est la bouche hideuse, l’entrée des enfers. 

La fourrière Pouchet est gérée par la lie de la gente policière. Des êtres dont on ne veut pas même dans les commissariats les plus déliquescents, les plus ripoux, là où l’odeur de la bière se mêle en permanence à celle des pets et des rots. Leurs yeux mornes, leurs lippes affaissées de renoncement, sont encore dans mon esprit.

 

Porte de Saint Ouen la population est vivante, pauvre, immigrée, ça va souvent ensemble. Et il y a aussi la population de l’hôpital Bichat, personnel et patients, ça fait du monde qui circule pour s’y rendre ou en sortir.

 

Quand on sort de Paris en passant le boulevard des maréchaux, il n’y a plus que quelques dizaines de mètres à marcher pour trouver sur la droite une large avenue légèrement montante qui mène à une guérite qui marque l’entrée de l’hôpital Bichat (François-Xavier de son prénom 1771-1802, mort jeune le bougre, savait pas se soigner).

En fait le nom exact est Bichat-Claude Bernard, mais, pour les parisiens, c’est Bichat, rien à faire de François-Xavier ni de Claude Bernard, circulez.

Ce n’est certes pas le seul lieu au nom fictif : Ainsi le square Clignancourt est officiellement le square Maurice Kriegel Valrimont : « Tiens je vais aller lire au soleil au square Maurice Kriegel-Valrimont » ! Difficile à exprimer, sauf pour moquer.

 

Après la guérite, on se trouve au Pérou ou en Bolivie, face à un temple Inca juché en haut d’une butte, où se situe son entrée. On y accède et on en ressort par deux rampes assez raides.

Les prisonniers volontaires grimpent la rampe montante pour être admis.

Ils ignorent le sort qu’on choisira pour eux : certains seront sacrifiés sur l’autel du dieu Bichat qui a besoin chaque jour de l’offrande de vies humaines. Leurs dépouilles corporelles sont stockées dans une morgue à l’arrière du temple où leurs familles peuvent les récupérer si ça leur chante.

 

Les autres prisonniers sont gardés quelques temps et seront le sujet d’expériences diverses, plus ou moins douloureuses. Ils sont correctement nourris et disposent de paillasses confortables.

Les grands prêtres décident en secret du jour où ils seront relâchés. Certains, atteints de maux divers, se trouvent parfois soignés par les expériences subies et guéris. Quelle joie pour  ceux là quand les gardiens les délivrent de leur chaine et de leur boulet, dénommé « perfusion » !

Bien que volontaires, les prisonniers du temple vivent un stress continu : Tant qu’ils ne sont pas relâchés, ils ignorent tout de leur sort , susceptibles tout autant d’être choisis pour le sacrifice suprême que de sortir avec une forme maximale.  C’est sans doute leur foi absolue dans le dieu Bichat et ses grands prêtres qui les convainc d’accepter pleinement leur incertain destin.

 

On a vu là  le visage officiel du temple Bichat. Sous le temple, on trouve sa partie honteuse, à demi dissimulée. Après la guérite d’entrée, il n’est plus question de gravir la rampe glorieuse, mais au contraire il faut la contourner discrètement pour entrer dans les entrailles du monstre.

On se trouve alors devant un enchevêtrement de véhicules divers, ambulances, voitures du Samu, taxis et autres. Ici, pas de bureau d’accueil pour vous orienter.

 

C’est comme dans les BD de Buzzelli : on est là dans le monde des cavernes.

Buzzelli montre le monde des privilégiés qui sont beaux, parfaits, gentils, aimables cultivés, curieux, tendres, autour d’un couple royal souriant et adorable.

En bas, dans les entrailles de la terre, se trouve le peuple durement exploité : Ils sont laids, difformes, abrutis, méchants.  Tout cela à tel point qu’est fortement suggérée l’idée que les privilégiés méritent bien leurs privilèges, et que les exploités méritent bien leur sort.

Et entre les deux, il y a un couple issu du monde d’en bas, miraculeusement plutôt pas vilain: Lui a un corps normal, pas aussi beau que celui des parfaits mais pas repoussant, il est souriant et drôle. Elle, elle a un corps de parfaite, mais… une coquetterie à l’œil. Ils sont acceptés à la cour, même demandés, ils distraient…ils sont les bouffons. Cruauté absolue et immoralité  de même tonneau.

 

C’est là que se rendent les prisonniers volontaires pressés. On appelle ce lieu « les urgences ».

Ils n’ont guère de choix : Très malades, ils savent que c’est dans ce lieu que les grands prêtres choisissent de préférence les sacrifiés, mais ils savent aussi que s’ils sont chanceux, ils seront soignés, voire  rétablis.

Beaucoup y viennent transportés en ambulance ou taxi.

Imaginons celui là qui sort du taxi, le chauffeur fait un geste vague de désignation et dit « c’est là ». Le type perd sa respiration à chaque pas, il s’appuie sur une béquille, son cerveau le lâche partiellement, il s’accroche : « trouver l’entrée ».

 

Il est déjà venu une fois, après une chute. Il souffrait mais il avait toute sa conscience. Ce couloir que lui a désigné le chauffeur ne ressemble en rien à son souvenir. Ca a peut-être changé.  Il enfile le couloir, beaucoup de gens y circulent dans les deux sens. Il parvient à arrêter quelqu’un qui lui confirme que oui les urgences c’est bien là, il continue donc à avancer en se trainant.

Ca n’en finit pas ce couloir, il rebrousse chemin, ah une autre porte, pas la bonne, c’est l’accueil des « allongés ».

On lui indique l’accueil des « debouts », encore plus loin, il ne voit plus rien, passe la porte d’accueil, reconnaît la salle d’attente derrière les vitres, revient, ça y est, il est entré.

 

Grand silence à l’intérieur. La salle d’attente n’est pas pleine, pas comme la dernière fois. On dit que viennent ici beaucoup de SDF qui espèrent se faire hospitaliser et passer une nuit dans un lit confortable. On dit aussi qu’au delà des maux qu’ils annoncent pour se faire prendre en charge, ils en ont plein de vrais, dus ou renforcés par leur vie difficile. Comment font les médecins pour décider, mystère. Ce n’est pas un hôtel, c’est sur, mais la seule démarche demandant assistance pour une telle détresse physique et –ou- psychologique mériterait prise en charge.

Bon, que ça marche ou non, il fait chaud dans la salle d’attente.

 

Le type, il a jeté un coup d’œil sur la salle et ses occupants, mais aujourd’hui  ce n’est pas son problème. Il y a un guichet d’accueil. Bien séparé de la salle par des vitres épaisses. Choquant ? Oui bien sur mais normal : Agressions, violences…

 

Derrière la vitre, une dizaine de personnes, avec un air certain de glander ferme. Des blouses diverses, couleurs et formes différentes, début du mystère des fonctions. Pour certains, c’est leur boulot d’être là, d’autres y sont en attente d’aller œuvrer ailleurs. C’est un peu une vaste machine à café.

 

La dame derrière la vitre commence à recevoir le type et, on ne sait pourquoi, se lève et se fait remplacer par sa collègue d’à coté, et prend sa place. Le type se demande ce qu’il a bien pu dire pour qu’on fasse appel à une autre compétence pour s’occuper de lui. Il ne se sent pas la force d’être un cas administratif particulier et de devoir s’expliquer. Même parler et sortir les papiers demandés lui demandent concentration. Il entend mal, la vitre atténue les voix.

Finalement rien de particulier et on l’invite à rejoindre la salle d’attente.

 

Il n’a pas le temps de s’asseoir qu’une porte s’ouvre sur le coté et on lui demande d’entrer.

Il est dans une pièce, avec deux femmes en blouse blanche. Il se souvient les avoir aperçues derrière la vitre de l’accueil. Assis, il n’en peut plus. L’une des femmes, la plus jeune, opère sur lui, il ne sait pas trop quoi. L’autre, assise,  note des choses  sur des feuilles de papier. Elle n’est guère aimable.

Elle se comporte comme si elle n’avait aucune idée de la raison de sa présence aux urgences. Pourtant si on l’a pris en charge aussitôt, c’est bien parce que sa généraliste a téléphoné pour prévenir de son arrivée. Oui mais c’est vrai sans préciser le problème. La dame l’engueule quand il arrive à exprimer quelque chose du genre « depuis hier le moindre mouvement me coupe la respiration ». Elle réplique sur un ton de vif reproche à un idiot congénital : « humm, vous pourriez le dire ! ».

Bah oui, il le dit. Bof. Il l’emmerderait volontiers s’il en avait encore la pulsion.

 

On le conduit dans une pièce dont la porte restera ouverte en permanence.

Là on l’assoit sur une sorte de brancard au dossier relevé, à moins qu’il ne s’agisse d’un fauteuil. Il se laisse aller, abandon. Il a fait au mieux de ses forces, arriver jusque là. 

On lui colle un masque sur la bouche et le nez,  sensation de picotement, pas désagréable. Il ne se pose pas de question et ne songe pas à en poser. Il saura plus tard qu’il s’agit d’un aérosol.

C’est une potion magique ce truc. Le type sent son cerveau qui se réanime, il ouvre les yeux, regarde, on s’agite autour de lui.  Il a retrouvé la totalité de son esprit, mais sent bien sa faiblesse. Il va faire le mort, enfin le tout mou, le tout doux, bien sage. Il commence à s’amuser, on s’occupe de lui sans cesse, il y a plein de choses à voir, à essayer de comprendre, et c’est pas tous les jours qu’on vous choye comme ça.

 

On le palpe de partout, lui semble-il, on le pique, pour prendre son sang, comme pour lui injecter des machins divers. Comme toujours, on commence à lui chercher une veine sur le bras gauche bien qu’il précise que c’est généralement plus facile d’en trouver une sur le droit. Il le dit par courtoisie, autant pisser dans un violon, et comme d’habitude, on lui charcute le gauche avant de passer au droit.  Aucune importance.

Des équipes de jeunes femmes se succèdent autour de lui. C’est à partir de là qu’il commencera à s’intéresser aux uniformes, leur forme et leurs couleurs.

La seule certitude concerne l’échelon supérieur, les docteurs : Tous portent une blouse blanche se fermant par devant, et une majorité d’entre eux ne boutonnent pas leur blouse, découvrant leurs vêtements civils, Du coup, la blouse s’apparente beaucoup plus à une élégante cape flottante - témoignant de leur supériorité sur l’ensemble des autres personnels – qu’à une blouse hygiénique protégeant des contagions diverses.

 

Dans cette nouvelle équipe qui vient de rentrer et s’affaire autour de lui, ils sont quatre. Il comprend qu’il y a une stagiaire (infirmière, aide soignante ?), qui ne fait qu’observer, mais pourquoi diable porte-t-elle une blouse blanche telle un toubib ? Les autres ont des vêtements jaunes, deux filles et un homme.

Les trois filles rigolent beaucoup – toutes les équipes seront joyeuses ce jour là, très agréable -, plaisantent, y compris avec lui, il s’efforce de remuer le yoghourt de sa tête pour montrer un niveau acceptable. Il en est  même à raconter – il doit aller vraiment mieux – une blague (il fait partie des gens qui les oublient toujours) qu’il a retenue, racontée par la miss météo de Canal +. Evidemment c’est mieux raconté par la délicate miss, mais enfin la voilà quand même :

- Pourquoi les girafes ont-elles un long cou ?

- Parce qu’elles puent du cul.

 

Bon, excusez le.

L’infirmier de l’équipe semble commander, les filles ont des initiatives, mais il semble établir une sorte d’autorité non directive qui prévaut tranquillement en dernier ressort.  Difficile de parler de machisme pour autant. C’est un dévoué, du moins d’après ce qu’il ressort des propos échangés. Le patient comprend que cet infirmier a fini son service, doit le reprendre plus tard, et qu’il travaille entre les deux, sans doute gratuitement.

A une collègue qui s’étonne de le voir là, il répond qu’il préfère être utile alors qu’il y a des patients en attente, plutôt que de glander tout l’après midi.  Le patient imagine qu’il habite loin, trop loin pour que ça vaille la peine de repartir pour un après midi  et effectivement, on le retrouvera le soir opérant dans la « salle d’observation ».

Visiblement les filles sont partagées : Syndicalement, l’attitude de leur collègue n’est pas très correcte, mais elles se taisent, leur silence exprime leur gêne.

 

Il  commence à être bien piqué de partout, on le conduit passer une radio, un toubib au nom portugais passe rapidement, les aérosols se succèdent.

Entre un vieux monsieur en blouse blanche fermée, très grand, mince.

Il l’avais vu circuler plusieurs fois dans le couloir. Il se présente, docteur machin, bénévole. Au service du patient, prêt à aider. Il n’a pas d’aide à demander mais son cas l’intéresse : Passer sa vie à soigner activement des gens, à l’hôpital ou ailleurs, on ignore son statut antérieur, et à la retraite venir faire le figurant (même pas l’aumônier) dans les couloirs ennuyeux d’un hôpital…

Cet homme a oublié qu’il existe un soleil et une vie dehors. On le sent incroyablement demandeur. Il a du bien supplier pour avoir le droit de errer ici. Il doit suprêmement agacer les toubibs en exercice contraints de le supporter, sa seule présence doit les horripiler, et si de plus il se permet des avis…

Le patient se sent en bonté et va lâcher un os au vieil homme : Il lui confie qu’il a une hernie hiatale, ce dont il n’a pas parlé à personne jusque là, ce qui est sans grande importance. Les yeux du vieux toubib brillent, il s’émerveille, le revoilà utile, efficient : « ah oui très important, je vais l’ajouter à votre dossier ». Il se rengorge,  se précipite sur l’ordinateur et parcourt longuement le dossier d’un air absorbé. Il sort enfin, radieux.

Parfois ça ne coûte rien de faire du bien aux vieux cons, c’est même amusant.

 

Le patient serait bien resté plus longtemps dans cette salle où il fut pour un temps le centre du monde. Il va beaucoup mieux.

On le conduit dans une salle dite  d’observation. Il vaudrait mieux dire salle d’attente.

C’est évidemment une salle collective, les lits des malades étant séparés par de simples  cloisons amovibles. Il est maintenant prisonnier d’une perfusion permanente avec son porte manteau à roulettes. Il avale des pilules diverses, on lui redonne des aérosols. Il reçoit la visite d’une amie qui lui porte une brosse à dent, du dentifrice et de quoi lire. Un moment, elle s’éloigne, laissant tomber son écharpe au sol. Il se penche pour la ramasser, et constate que cela ne lui a pas coupé le souffle. Ouf, ça va vraiment mieux.

 

La salle d’observation est finalement une salle de passage ou même une gare de triage. En comparaison des autres occupants, le patient va y rester relativement longtemps : de 18h jusqu’à 14h le lendemain.

Ce n’est qu’à cette heure qu’une place se libérera au service des maladies exotiques et contagieuses. Ca le faire sourire jaune, il n’a pas envie d’aller y attraper la maladie du sommeil.

 

Pendant ce laps de temps, les malades vont défiler dans la  salle d’observation. La dame à coté disparaît vers minuit. Elle est remplacée par un noir assez jeune. Il dit aux soignants qu’il souffre beaucoup.  Il est calme pendant un temps, puis de temps à autre il pousse une sorte de hululement : « ouh ouh ouh, etc . 

Notre patient entend qu’il s’appelle Mavongo. Ca lui dit quelque chose ça Mavongo. Mavongo, comme celui qui truandait à son ancien boulot, qui à force de gémissements et de baratins et de magouilles diverses, parvenait à ne payer qu’une prestation de voyage sur quatre. Il y en a eu beaucoup des comme ça. Mais il y a bien longtemps, il doit bien avoir 40 ans maintenant, il ne les fait pas. Ce serait drôle que ce soit le même, toujours dans la petite magouille, à faire le malade pour passer quelques jours au lit à l’hosto. Bah, peut-être. Mavongo, c’est un nom répandu.

 

De l’autre coté de notre patient, l’occupant va changer deux fois dans la nuit. Le deuxième toussait peut-être plus que son père au matin, ce qui n’est pas peu dire. Il sera remplacé par une jeune asiatique qui tousse beaucoup elle aussi.

Où vont tous ces gens en milieu de nuit ? Des soins, des examens ? Sans doute certains meurent-ils.

Ils arrivent tous allongé sur un lit, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas se lever. Mais c’est le cas de la plupart d’entre eux car il n’y a qu’une toilette dans la salle. : A part lui même, Mavongo et un autre malade, les autres n’iront jamais aux toilettes. En revanche, infirmières et aides-soignantes passent souvent tenant un bassin.

 

Au matin donc, il constate que la salle a perdu la moitié de ses occupants, et que beaucoup ont été remplacés. C’est vraiment une salle de transit, car renseignements pris, il n’y existe pas de lieu pour y faire sa toilette, on ne doit pas trouver ça utile vu la brièveté du séjour. On lui indique la possibilité d’une douche en franchissant plusieurs salles : Une douche avec une perf au bras, à l’autre bout de la géographie, vaut mieux renoncer.

Bon, il a un broc à eau pour boire, on lui a distribué deux gants en papier, il a le bol de son café. Un gant mouillé sur le visage et recracher le dentifrice dilué dans le bol, ça fait l’affaire. Et puis il y a un lave-mains dans les toilettes, ça suffira pour se laver la queue et le cul. Certes, ça pourrait attendre, mais non, on ne commence pas une journée sans être propre par là, le précepte vient de loin, impossible d’y déroger sans honte.

 

Pourtant, ça pouvait effectivement attendre car on vient le chercher, pour le conduire au service des infectieux, où il va disposer d’une chambre individuelle avec cabinet de toilette, le luxe absolu par rapport à la salle d’observation.

 

En ce lieu, une routine s’installe d’autant que la santé du patient s’améliore et lui redonne des pulsions d’autonomie, voire de critique et d’opposition. Sa docilité s’estompe, signe de meilleure santé.

Routine proche de l’ennui. Ici les infirmières portent des blouses blanches, les aides soignantes des tenues jaunes, les femmes de ménage sont tout en blanc.

 

Il tente le jeu du calcul des permanences des unes et des autres mais son séjour est trop court pour parvenir à démêler la fixation des heures de travail. Il ne peut que constater qu’il y a un personnel de nuit spécifique ne faisant que la nuit, du moins pendant sa semaine de séjour. Il renonce à faire le DRH hospitalier.

 

Il fait quasi la grève de la fin, se nourrissant de fromage blanc et de compote de pomme, du moins quand elle n’est pas mélangée à d’autres fruits, ce qui la rend généralement non comestible. Vu la qualité de la bouffe d’hôpital, c’est l’occasion de faire un régime, et il prie pour que le plateau repas présente la nourriture la plus repoussante possible. Heureusement, c’est souvent le cas.

 

Il y a peu de monde dans le couloir de sa chambre. Quand par hasard il croise un autre malade, celui ci porte un masque en tissu sur la bouche et le nez.

Il se rappelle qu’au début de son séjour,  on lui a demandé s’il avait séjourné à l’étranger, sous entendu un étranger à maladies contagieuses. On ne trouvera pas l’origine de sa pneumonie,  virale ou pas.

 

Il fait relativement beau le plus souvent et c’est dehors qu’il trouve le moyen de passer le temps. Il y a une large avenue avec des arbres sur les trottoirs, des massifs de végétaux, des bacs à fleurs et plantes, des bancs, un petit ersatz de jardin paisible où chantent les oiseaux.

Il y croise toujours les mêmes malades, spécialement l’homme au fauteuil. Déplié il doit être grand au vu de la longueur des os qui semblent constituer l’essentiel de ses jambes qu’il exhibe nues. Sa maigreur est effrayante. Il fait toujours les deux mêmes parcours en poussant lentement les roues du fauteuil : l’un le mène de la porte de leur service commun jusqu’à l’entrée du service suivant, et retour, en contournant les bacs de plantes.

 

Il fait cela deux ou trois fois, comme un entrainement, puis se lance dans son long parcours : il passe devant le premier banc de l’allée et à proximité du deuxième, banc ou le patient s’assied  et c’est l’occasion de se saluer et échanger rapidement une ou deux banalités. Passé le premier banc, il tourne à gauche et entame la montée d’une rampe  qui monte à l’entrée du  temple Bichat par le coté.

L’ascension est très pénible, il lui faut bien 10 minutes. En haut du temple, il se positionne à l’entrée, et attend que ça se passe, avant de redescendre.

 

Il y a des malades moins voyants comme cet africain qui marche sans cesse, masque sur le nez, parcourant l’avenue d’un bout à l’autre en boucle infinie.

Un jour, il a des visiteurs, il en est très joyeux : Il leur fait visiter son domaine, là, la cantine des infirmières, là le pavillon machin, là la maternité, il est chez lui, propriétaire épanoui.

 

Et celui là, métis albinos, il a d’énormes yeux ronds, et une face de lune. Il fait penser à ces monstres étranges, venus des Indes en fond de cales de bateaux  pour envahir les faubourgs sordides de Londres et y semer une terreur sanglante, que Jean Ray se plait à imaginer dans les aventures du grand détective Harry Dickson (fils de canard ?).

L’albinos s’arrête devant le patient assis sur son banc et le fixe de ses soucoupes quasi hypnotisantes. Le patient a compris, il a affaire à un manchard, mais c’est trop tard, il aurait du ne pas lever les yeux, se plonger dans son livre. Pas sur que ça aurait suffi.

 

L’autre entame la conversation et rapidement demande l’autorisation de s’assoir. Il explique qu’il arrive de province, qu’il a un psoriasis. Le patient n’en a rien à foutre, mais fait mine de demander ce qu’est un psoriasis, alors qu’il vient lui même d’en avoir un. Ah le stress, ah oui le stress. Bon, ça vient, l’albinos explique qu’il a faim, qu’il lui faut 5 euros pour un sandwich, on nage dans l’absurde, puisqu’à l’hôpital on vous nourrit 3 fois par jour. Le patient transige à deux euros, l’albinos finit par dégager.

La manche est un métier 24 heures sur 24. Le patient se demande si faire la manche ne créerait pas une forme d’addiction.

 

Grrr…pendant ce temps le patient n’a pas pu se livrer à son observation préférée, la maternité en face.

Elle est en grève, du moins y-a-t-il écrit en gros sur les portes d’entrée « sages-femmes en grève ». Si elles sont en grève, elles ne bloquent pas l’activité de la maternité, les entrées et sorties y sont permanentes. Le patient est fasciné par tous ces ventres ronds et surtout par la manière différente qu’elles ont toutes pour porter leur charge. Certaines sont quasi des pros, les fameuses mères noël décorées de quatre bambins à leur traine, un autre dans une poussette et un dernier dans le tiroir.

Et puis il y a tout le personnel, très mélangé, des blanches et des noires, peu d’hommes sauf les ambulanciers, il note qu’il y a aussi pas mal d’ambulancières.

Difficile de distinguer les catégories, sages femmes, infirmières, femmes de ménage, etc…Certaines –probablement de même catégorie –,  avant de prendre leur service, se donnent rendez vous  devant la maternité : Ca se bisoute, ça rit, ça chache, visiblement beaucoup d’affection ou d’amitié. Curieux, les grosses sont vraiment grosses, voire très, et les minces sont bien minces.

Il y a aussi les hommes qui accompagnent, pas mal enrobés en général, beaucoup d’opulence dans ce petit monde, on note spécialement les jeunes beaufs déjà empâtés par la bière et les matchs devant la télé.

 

Il est temps de rentrer. Tiens en bas du service, il y a cet immense noir qui est souvent là, à coté d’une voiture. Impossible de déterminer sa fonction.

Il doit faire plus de deux mètres, pas loin de 2,10 mètres. De plus il est pas mal gros. Il est habillé de vêtements visiblement confectionnés sur mesure, légers, élégants, flottant, et comme lui même se déplace avec une grâce et une souplesse étonnante au regard de la masse de son corps, on a la sensation d’assister à un ballet monumental et aérien.

 

Cette après midi là,  un aumônier catholique passe le bout de son nez dans la chambre du patient. La vue de son visage rouge et béat de glucose suffit à faire monter l’adrénaline du patient, ces gens sont dangereux  pour la tension des malades. Il est sur le point de l’incendier et de se lever pour le rosser mais heureusement Jeanne est là qui l’éconduit gentiment. De toute façon la chose a vu les yeux du patient et senti le danger.

C’est cela qui est terrible dans les hôpitaux : On ne peut y mourir tranquillement avec la certitude d’être entouré d’êtres humains dignes qui regardent le ciel en face, ce n’est pourtant pas beaucoup demander.

A l’hôpital, on risque à tout instant l’intrusion de l’un de ces êtres vils, lâches et indignes, crétins de surcroit, qui viennent vous gâcher votre mort.

 

Le personnel est aimable, spécialement les infirmières. Le médecin du service est un tout jeune homme. Du moins il paraît très jeune. Le patient à l’impression de l’avoir déjà vu quelque part, mais il ne va pas  recommencer comme avec Mavongo. De toute façon, vu la longueur des études de médecine, il a forcément une trentaine. Il sourit beaucoup. En clair il est sympathique. Il serre la main du patient à chaque passage et se désinfecte les siennes en sortant. Le patient lui suggère de cesser de lui serrer la main, c’est vexant à la longue.

Le toubib répond que de toute façon, il doit se désinfecter en sortant de la chambre. Le patient trouve le moyen de s’éviter l’humiliation : Il se désinfecte aussi les mains au départ du toubib. Ca fait rigoler ce dernier, qui finit par dire que finalement ce n’est pas si bête.

Désinfectons, il en restera toujours quelque chose.

 

Mais voilà que vient la Pentecôte, son dimanche et son lundi. Et le médecin habituel est remplacé pour deux jours, une pneumologue, annonce-t-il, c’est bien pour vous. Bof.

D’abord le patient n’en peut plus de son boulet-perf et à juste titre : Il ignore pour quelle raison, mais si la perf d’antibiotique s’écoule normalement aux heures prévues, ça bloque systématiquement concernant la perfusion permanente de chlorure de sodium, qui ne sert pas à grand chose, et ça fait des jours que ça dure, et ce sera comme ça jusqu’à la fin. Elles ont beau piquer le patient deux fois par jour pour changer le lieu d’injection, ça ne sert à rien. En attendant ses bras se chargent de pansements.

 

Une infirmière de nuit trouvera même le moyen de transférer la

perf sur la main gauche du patient qui est gaucher. Comme il fait remarquer que ce n’est déjà pas facile de faire sa toilette d’une seule main et que ça va être encore plus difficile avec sa main droite, l’infirmière -une femme assez âgée, la seule d’ailleurs- se fâche, déclarant qu’elle est déjà bien énervée et que c’est pas le moment de l’emmerder, et menace de tout enlever. Un instant tenté, le patient préfère écraser. Il y aura réconciliation la nuit suivante. Ce sera le seul incident.

 

Considérant le peu d’intérêt du chlorure de sodium et surtout considérant que de toute façon aucune infirmière n’a trouvé le moyen de le faire s’écouler plus de 5 minutes, le patient entreprend les infirmières pour qu’on le dispense d’être en permanence relié à la potence de perfusion, il suffirait de mettre un bouchon. Et libéré, il pourrait au moins se promener librement dans les allées de l’hosto. Elles agréent et transmettent à la pneumologue peau de vache qui va refuser tout net.

 

Le même dimanche, le patient va se diagnostiquer un début de crise de goutte sous le gros orteil. Il connaît bien le phénomène : Traitée à son départ par le médicament miracle qui guérit la goutte, le colchimax, la crise peut être enrayée en deux jours.

Rebelote, pour la pneumo, qui visiblement n’a jamais traité ce genre de chose, c’est niet. Elle prescrit un médoc, quasi placebo, efficace en prévention régulière, mais pas de nature à affronter une crise de goutte déclarée.

Dimanche, lundi férié. Mardi matin arrive. Le samedi, le médecin habituel a laissé entendre que le patient pourrait sortir ce jour là. Va-t-il prescrire de la colchicine ? Oui mais il passe en fin de matinée, décide de garder le patient un jour de plus pour observation, et la colchicine ne sera administrée qu’en soirée, l’hôpital est une administration, les médocs, ça se prend à 18 heures.

Mais il décide de la suppression de la perfusion : Libre ! Et évidemment l’évasion, normal non, c’est trop tentant quand on supprime les barreaux de la cellule.

L’évasion le mène au cabinet de sa généraliste, mairie du dix huitième, qui lui délivre du colchimax.

Petite victoire, le premier comprimé est donc pris à 15 heures au lieu de 18 heures. De toute façon, c’est trop tard, la goutte a pris ses dimensions de crise, il faudra huit jours pour en venir à bout.

 

Et le mercredi, jour de grève des taxis, le patient qui habite le dix huitième devra faire à demi pied douloureux les deux petits kilomètres qui le séparent de son domicile.

Mais quel bonheur de revenir de loin et de rentrer chez soi. Et merci aux sourires de tous (mais pas merci à la méchante pneumo, même si elle était belle : ça ne suffit pas n’est ce pas).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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