SE PREPARER A…
J’ignore si j’aurais un jour l’une de ces maladies dont on guérit de plus en plus mais qui tuent quand même encore souvent au final. Dans les deux cas elles laissent un temps assez long de lucidité au malade.
J’ai été plusieurs fois étonné par le discours de personnes atteintes de ces maladies : « Je vais me battre contre ».
On en aurait presque l’impression que la maladie est la bienvenue car elle offre l’occasion de s’exprimer dans ce combat, dans une quasi exultation.
Il se peut aussi que cette déclaration guerrière soit de pure convivialité et que ceux qui l’utilisent soient suffisamment forts pour s’en passer, la déclaration, dans ce cas de figure, ne servant pas pour eux mêmes, mais servant à assurer les autres qu’ils sont de ce monde et qu’ils vont le rester.
Bon, les autres font comme bon leur semble.
Pour ce qui me concerne, je sais que je ne tiendrais pas ce discours dans ces circonstances. Parce qu’il me semble que je suis déjà viscéralement, instinctivement et quasi monstrueusement collé à l’exigence de vivre et que je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus en tenant ce type de propos psittacien.
Je crois bien que je me préparerais à mourir. Je dis bien à mourir, et non pas à la mort qui n’est rien d’autre que la non-existence.
(D’ailleurs je crois que je me prépare à cette préparation depuis longtemps, restera à la mettre en forme)
Alors on va me dire que je renoncerais ?
Nullement. Se préparer à l’éventualité de mourir, ce n’est pas accepter de mourir, ce n’est pas baisser les bras.
Etre prêt à mourir, c’est se donner, au cas où, les armes de la maitrise de sa vie le plus longtemps possible, et avec un peu de chance jusqu’à la mort si elle doit venir.
Ce n’est qu’un recours, un repli sur des « positions préparées à l’avance », comme on dit dans l’art militaire.
C’est la préparation d’une retraite sans débandade, en cas de perte d’une bataille, voire de la guerre. C’est la perception et l’acceptation de tous les champs du possible.
Loin d’être une abdication, c’est un rempart supplémentaire et surtout une garantie qu’en cas de défaite, l’ennemi ne vous prendra pas vivant. C’est un pied de nez et finalement une maitrise de sa vie, un acte de vie. Le dernier parfois, dommage.
Bien sur, pour se préparer sereinement à mourir, il faut en même temps être parfaitement collé au goût de vivre et n’avoir pas à se battre pour cela : Sinon c’est devoir se battre sur deux fronts alors qu’on est déjà assailli par une maladie.
A la réflexion je plains les adeptes du « je vais me battre contre » lorsque finalement ils perdent leur combat. Beaucoup doivent être soudainement désemparés, désabusés et aigris de par la perte de ce combat, avec peu de temps pour apprendre à vivre leur mort, d’autant que la prise de conscience de l’inéluctable intervient alors en phase finale, quand le corps ne répond plus et que l’esprit se brouille.
Alors bien sur, ceux qui gagnent leur combat après avoir affiché cette volonté de se battre s’en félicitent et disent aux autres qu’il faut faire comme eux. Ce faisant ils oublient la fin douloureuse de ceux qui comme eux ont clamé leur volonté de se battre et ont perdu sans y être prêts.
Cependant ce n’est qu’un constat car il n’y a rien à faire de mieux : Si un homme n’a pas en lui une envie de vivre inoxydable, alors oui la méthode Coué du « je vais me battre contre », répété à l’infini, est une bonne méthode pour se doter de cette envie. Mais c’est plutôt une méthode « à défaut ».
Quant à savoir comment on se prépare à mourir, j’ai mon idée là dessus. Mais n’étant pas universel, je m’abstiens de dire.
J’ajoute enfin que malgré tout mon attirail défensif, je n’exclue pas la panique totale dans un dernier râle !