CHRONIQUES D'UNE MORT DIFFEREE
JEAN-CLAUDE
Hier matin, Jean-Claude B. est venu me voir. D'une certaine façon, cette phrase suffit à le décrire: Il est venu me voir le matin! Il faut ce méfier des êtres qui sont susceptibles de venir vous rendre visite le matin.
Jean-Claude B. fait un peu penser à un journaliste de télévision du nom de Jean-Claude Bourret. Il lui ressemble beaucoup. Ils ont tous deux un physique à s'appeler Jean-Claude Bourret.
Nez pointu et lèvres minces n'ont jamais rien valu, disais ma chère maman. Je ne crois pas qu'elle avait raison, bien que l'expression soit jolie et aurait mérité l'exactitude. Moi, je dirais plutôt: visiteur du matin, chagrin. Certes, il y a les facteurs qui viennent le matin porter les recommandés. Mais on sait bien que ce n'est pas leur faute, c'est professionnel et si on leur ouvre la porte, ils ont un air si gêné qu'on leur pardonne. Et puis, ils sonnent une fois ou deux et n'insistent pas. Si on ne répond pas, ils laissent un petit mot dans la boite à lettre et s'en vont discrètement.
Oui, je sais, il y a les porteuses(ou porteurs) de croissants chauds. Mais ceux là d'abord sont autorisés à venir: Il est convenu d'avance, que puisqu'il y a de l'amour dans l'air, ils sont dans l'obligation de venir par surprise porter des croissants. C'est un rite. On ne peut contrarier toutes les traditions qui cimentent une société. Et puis, ce n'est pas envahissant, une fois, deux fois, au début. Pour éviter la répétition, il suffit d'avoir un seul amour dans sa vie, et on est tranquille. Et certains sont délicats: Ils portent leurs croissants très tôt, ainsi on n'a pas l'impression que c'est le matin mais encore la nuit. On met les croissants de coté, on boit une mirabelle, on fait l'amour et on peut se rendormir. Les visiteurs de nuit sont des personnes de qualité, au contraire des visiteurs du matin.
Ce n'est pas comme Jean-Claude B. Jean-Claude B. n'est pas quelqu'un qui ne se préoccupe pas de savoir quelle heure il est avant de faire une visite. Non, Jean-Claude B. est quelqu'un qui ne rend visite que le matin. De plus Jean-Claude B. n'apporte jamais de croissants! Ce n'est pas que je raffole des croissants, bien au contraire. D'ailleurs, je ne mange pas le matin, ce qui est normal puisque c'est le matin et de constater la présence du matin me donne des nausées. Non, les croissants, c'est seulement pour le geste, une attention. Somme toute, même si on ne mange pas de croissants le matin, on peut très bien les garder pour une petite fringale l'après midi.
Alors quand déjà c'est le matin, et que je reçois la visite de Jean-Claude B. sans croissants, je ne suis vraiment pas bien. Quand je le vois arriver, je me dis que s'il avait été plus vieux, Hergé aurait pu le prendre comme modèle pour le personnage de Séraphin Lampion dans Tintin. Enfin en partie, parce que Séraphin Lampion, s'il n'apporte pas de croissants -du moins je ne m'en souviens pas-, il a toujours un tas de trucs à déballer à Moulinsart. Et puis Lampion, il est rigolo.
Ce n'est pas comme Jean-Claude B. Bien sur, il a toujours le sourire. Et toujours le même! Moi, ça ne me fait pas rire. Et pourtant, hier matin il a bien fallu que je le reçoive. Evidemment je dormais et j'avais fermé les portes à clef. Je me croyais tranquille dans mon bunker. Mais Jean-Claude B. n'est pas rebuté par de telles choses. Il a d'abord tambouriné sur la porte. Ca m'a vaguement réveillé mais je me suis dit que ça allait se passer.
Mais l'infâme salopard, le joyeux drille de contrebande, il avait repéré les volets de ma chambre. Et que je t'envoie des petits cailloux dedans et que je te braille:
- Ohé la marmotte, le ciel est bleu, le soleil brille, les oiseaux chantent!
Je me suis mis les deux oreillers sur la tête mais l'ignoble a usé des grands moyens en hurlant et imitant le son du clairon:
- Debout la dedans, taratata, c'est l'heure du jogging, taratata, j'ai les moyens de vous faire lever! Si dans dix secondes, la porte n'est pas ouverte, je vais chercher les gendarmes! ah ah ah et taratata.
C'est sa plaisanterie favorite, l'appel aux gendarmes. Il est connu pour ses relations avec les pandores. Bon, je reconnais qu'il ne prend pas mal les plaisanteries là dessus. Mais lui il est capable d'en faire aussi et d'aller vraiment les chercher! Il est célèbre dans les gendarmeries et on l'y vénère. Saint protecteur des gendarmes! Une vocation! Il fait autorité en matière de gendarmes. Il est journaliste spécialisé en gendarmes comme d'autres en sport, en politique ou en motocrottes. Alors bon, pour lui faire plaisir, ils sont capables de débarquer chez moi!
- Ah monsieur B., ce n'est pas très réglementaire mais pour vous, on va y aller! Ah dites donc, c'est impayable comme blague!
Ah non, pas ça, pas Jean-Claude B. et les gendarmes chez moi. Déjà que j'ai du mal à me faire passer pour quelqu'un d'honorable dans le pays: J’achète régulièrement de la viande et du pain. Ca c'est bien. Les cigares, je ne suis pas sur que ça leur plaise trop. J'ai intérêt à avoir les revenus en proportion mais ils ne savent pas vraiment. Surtout avec la bagnole pourrie. Là aussi, ça les intrigue, peut-être que j'en ai une belle à Paris, celle là c'est pour la campagne. Dans ce cas, ça va. J’achète La Montagne et le Canard Enchaîné, ça va aussi ça. Mais le Monde! Oh ce ne sont pas les opinions inodores et sans saveur du journal qui les gênent! Ca leur conviendrait plutôt. Non, c'est le coté "qui en sait plus que les autres", et ça il faut justifier aussi. Mais ce qui n'est pas possible, c'est le réveil à midi quand ce n'est pas plus. Et si c'est avec les gendarmes autour, c'est fini, je n'ai plus qu'à déménager.
Bon, Jean-Claude B. a gagné. Je descends.
- Alors mon vieux, heureusement que j'arrive pour te réveiller par une aussi belle journée! Regarde moi ce soleil! Vieux flemmard, va!
- Et de me taper amicalement sur l'épaule, sans doute pour me convaincre de la gratitude que je lui dois.
Il a raison Jean-Claude B., il y a du soleil. Un mois que ce n'était pas arrivé. Je finirais par croire aux explications surnaturelles, comme Jean-Claude B. Ce gars là se pointe et il y a le soleil! Ca doit être son coté mannequin à cirage. Ca brille au soleil, ces machin là. Je me souviens quand j'étais tout petit il y en avait un devant la boutique du cordonnier en haut de la rue de Paris: Un nègre aux dents blanches, éclatant de santé, et surtout reluisant. Avec un rayon de soleil, il éblouissait toute la rue. On l'a enlevé: La décolonisation, les droits de l'homme, tout ça...Enfin, il me reste Jean-Claude B. Je ne connais pas son passé. A mon avis, sa maman faisait des ménages, et quand elle le menait faire des commissions, elle lui donnait le mannequin à cirage en exemple de sagesse idéale et de comportement correct. Ma maman à moi était couturière, c'est un autre niveau. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu que je fasse le mannequin à cirage rue de Paris. Elle voulait plutôt que je fasse la petite fille avec un ruban dans les cheveux. Mais c'est une autre histoire.
En tout cas, à quoi ça tient le destin! Il faut bien l'assumer et j'essaye de lutter. C'est ainsi que j'ai réussi à faire un café et à en proposer à Jean-Claude B. Il n'en a pas voulu bien sur, préférant le thé. C'était prévisible, je lui ai fait du thé. Je l'ai invité à s’asseoir, il me donnait le tournis. Il a bien voulu poser ses fesses un instant sur une chaise. Jean-Claude B. est un mannequin à cirage pliable. Et puis de le voir assis comme ça me rassurait, c'était comme si j'avais la télé devant moi, il n'y avait plus qu'à éteindre le poste. Je n'ai pas osé mettre un vieux disque de France Gall comme tous les matins et je lui en ai voulu. Quand après mon café, j'ai pris un cigare, il a agité sa main devant lui pour chasser la fumée avant que je l'allume, tout en grimaçant. J'étais bien content, ça l'a obligé à effacer son sourire quelques secondes.
- Tu vas te tuer, mon vieux, si tu continues à cloper comme ça!
- Tu crois vraiment? Je finirais par en douter. Depuis le temps, je trouve que c'est long!
Il a suspendu en l'air son sourire quelques instants et puis il a secoué sa grosse tête. Visiblement son yoghourt neuronal subissait une agression dont il percevait mal la nature. Après il a ri d'un air entendu. Je n'ai pas pu m'empêcher de souffler une longue bouffée de fumée dans sa direction mais je ne lui ai pas laissé le temps de protester:
- Alors, qu'est ce qui amène l'illustre Jean-Claude B. dans ma misérable cabane perdue au fond des bois? Ne me dis pas que c'est pour te refaire une santé, tu as l'air rayonnant, et puis tu sais, ici, c'est très humide, pas très sain. Ne me dis pas non plus que c'est pour un reportage sur moi, les ours ce n'est pas ton rayon. Et ne me dis surtout pas que c'est par amitié!
Il fit mine de protester.
- Allons, allons, je ne doute pas de ton amitié mais je sais aussi comme tu es occupé! Ton programme ne peut pas inclure la perte d'une journée pour de l'amitié. Je le comprend bien, va. Et ne pas se voir n'empêche pas les sentiments. Allons, dis moi tout!
Il valait mieux le faire cracher tout de suite. Sinon j'aurais perdu un temps à ne rien faire qui m'est précieux. Il aurait tourné autour du pot, aurait voulu faire un tour à la rivière, qui n'est qu'à moi, et surtout pas à lui, traverser des champs et des bois, qui sait peut-être au pas de course, pour se mettre en forme. Je pense avoir eu mon lot de malheurs dans la vie, et je ne me réfugie pas ici pour qu'on vienne m'y persécuter. Il avoua volontiers son projet de turpitudes.
- Et bien mon vieux, je vais te dire, c'est fantastique, il y a des OVNI autour de chez toi! Tu dois bien lire les journaux quand même? On en a parlé. Quatre personnes les ont vu, quatre témoins dignes de foi! Tu te rends compte? Je vais enfin pouvoir prouver la réalité de mes théories et de toutes les observations que j'ai faites! C'est pour ça que je suis ici.
Il faut préciser que Jean-Claude B. est spécialiste des gendarmes "et" des OVNI. Le rapport entre les deux ne me parait pas évident, d'autant qu'à ma connaissance les gendarmes ne volent pas puisqu'ils font justement les gendarmes et pas les voleurs. Néanmoins pour Jean-Claude B. cela semble faire un tout cohérent. Il vous expliquera. Peut être que, juste pour lui, la nuit, les gendarmes s'envolent sous les cieux étoilés pour y retrouver les OVNI et partager avec eux de monstrueuses agapes.
Moi, je ne crois pas aux OVNI. Il y a beaucoup de choses inexpliquées, fantastiques, mystérieuses, épouvantables, auxquelles je crois. D'ailleurs je partage certains secrets. Je crois à ces choses parce qu'elles me plaisent. Les OVNI, ça ne me plaît pas, et il faut s’appeler Jean-Claude B. pour s'intéresser à ça: Des espèces de soucoupes lumineuses et silencieuses qui s'en vont aussi vite qu'elles sont arrivées! Une fois de temps en temps, il y en a une qui se pose, oh pas longtemps, et il en descend quelques gnomes hideux et sans conversation. Alors dans ces cas là, Jean-Claude B. salive et on ne voit plus que lui sur toutes les chaînes de télévision. Si, par bonheur, c'est un gendarme qui a constaté des traces de soucoupe, alors mon Jean-Claude est au bord de l'orgasme. Il faut être vicieux pour prendre son pied avec des petits hommes verts. Jean-Claude B. est martianophile, une perversion sexuelle encore rare.
Pour ma part, je ne suis pas B.tophile et je me disais que pour observer ses soucoupes, il aurait aussi bien pu descendre à l’hôtel plutôt que de venir chez moi déranger l'harmonie de mes derniers jours d'existence. Ce sont en effet les derniers: quand tous les jours avant ma mort se seront écoulés, après il n'y en aura plus d'autres en état de vie. Je ne prends pas cela trop mal, mais quand même, quand on sait que quelqu'un n'a plus que ses derniers jours à vivre, on ne vient pas le déranger pour des histoires de soucoupes.
C'est ce que je m'efforçais de lui faire observer diplomatiquement:
- Tu crois vraiment que c'est dans mon champ qu'elles viennent se poser de préférence, tes soucoupes? Tu sais, je veille tard et je n'en ai pas vu la queue d'une!
- Non, mon vieux, mais sur la colline en face! Et de chez toi, ou plutôt sur ton toit, on a le meilleur poste d'observation possible. Alors si tu n'y vois pas d'inconvénient, cette nuit je ferai le gué là haut avec mes instruments?
Non, je n'y voyais pas d'inconvénient! Mis à part une précieuse journée de soleil foutue. J'essayais de sauver les meubles et pendant qu'il mettait au point ses appareils, je m'esquivais par derrière pour rendre visite à la rivière.
Quand je revins, il était fin prêt. Surexcité, un peu anxieux aussi, me sembla-t-il. Nous dînâmes et à ma grande surprise, il accepta un verre de calvados. J'avais planqué la Williamine, je n'en offre qu'à ceux qui le méritent. J'ai peut-être été mesquin, bah...
Et puis, nous montâmes au grenier. J'avais été chercher la grande échelle. Tout ça me paraissait bien casse-cou mais je le suivis. Jean-Claude passa par la lucarne et grimpa sur le toit. Je lui passai ses instruments. Nous échangeâmes quelques paroles, moi dans le grenier, lui à califourchon sur le faîte du toit. Mais vint un moment où nous n'avions plus rien à dire. Je lui demandai si ça ne le dérangeait pas que je redescende car je ne servais à rien dans ce grenier. J'étais certain de sa réponse: malgré sa pénible position, il était ravi de faire tout seul l'héroïque à dada sur le toit pour découvrir le premier les soucoupes et les immortaliser sur sa pellicule.
Je lui souhaitai bon courage et refermai doucement la lucarne. Je redescendit l'échelle, la repliai et la rangeai dans la remise.
Et puis, je m'assis devant la cheminée qui dégageait une chaleur bienfaisante. J'allumai un Cohiba, et me versai un bon verre de Williamine. Sur la platine, je plaçai Christiansen, inoubliable succès de France Gall, l'histoire d'un garçon venu d'ailleurs, tout comme les petits hommes verts.
Pendant l'écoute de la chanson, je crus distinguer une lueur par la fenêtre et j'entendis un grand cri. Et puis c'est tout, je le jure. Et c'était peut être dans un rêve. Je m'endormis et le lendemain midi, Jean-Claude B. n'était plus là. Il n'était pas non plus sur le toit. Sa voiture aussi avait disparu. Aucune trace, pourtant j'avais, par mégarde, fermé la lucarne et ôté l'échelle. Mais il est souple Jean-Claude et il avait du sauter. C'est vrai que ça fait dix mètres. Il y avait bien quelques tuiles déplacées sur le toit. Et puis je trouvai aussi dans l'herbe une médaille d'honneur de la gendarmerie. J'écartai l'idée qu'il ait pu être enlevé par un OVNI: Je ne crois pas à ces choses là.
Il parait qu'on ne le voit plus à la télévision, ces temps ci. Et alors? Sans doute, las d'attendre, est-il parti chercher ailleurs, et en prenant soin de ne pas me réveiller. Heureusement. Visiteur du matin, chagrin.