Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Edouard

 CHRONIQUES D'UNE MORT DIFFEREE

 

                                               EDOUARD

Hier soir, Edouard est venu me voir. Ses visites m'ennuient toujours un peu. C'est un copain, pas un ami, et je sais fort bien que lorsqu'il pointe son nez, c'est qu'il ne va pas très bien, et pas vraiment parce qu'il s'inquiète de ma vie.

Ceci dit, il est d'une compagnie très douce, et il peut m'arriver, sans me leurrer quant à la qualité de nos relations, d'apprécier le climat suspendu qu'il crée par sa présence.

Mais hier, il n'était vraiment pas dans son assiette et ce charme n'a pas joué. D'emblée, je l'ai trouvé agité, voire confus. Il a même juré, ce qui n'est pas dans ses manières. J'étais seul et j'avais bien l'intention de passer une soirée tranquille à fumer un Havane en écoutant un vieux France Gall, chose que je n'oserais jamais faire devant témoins. Et ce sacré Edouard était là, tout agité et souriant niaisement, très demandeur, je l'ai bien senti.

Bien évidemment, il était arrivé les mains vides comme à son habitude. Ce n'est pas qu'il soit radin mais il n'y pense pas. Pourtant une bonne bouteille de Côte Rôtie aurait tempéré mon agacement de le voir. Il ne pense pas à ces choses là Edouard, il pense sans doute qu'on l'aime comme ça avec son petit costume cintré et son oeil triste. Ou plus sûrement, il ne pense pas aux autres, tout replié qu'il est sur lui et ses ambitions.

 

J'avais déjà pris un cigare quand il est entré. "Bonne idée, ça un cigare", s'est-il exclamé. Et de m'en taper un. Enfin, celui qui restait. Il ne se rend pas compte. Il a les moyens Edouard. Moi, je m'offre un Havane deux fois par mois, et je crois apprécier mieux que lui. Mais pour Edouard, prendre un Havane à un copain, c'est comme demander du feu.

"C'est bien les feux de bois", a-t-il commenté ensuite. Et d'ajouter: "quand même, il ne fait trop chaud".

J'ai compris: L'imbécile, avec son petit complet, l'hiver en pleine campagne, grelottait. Alors je lui ai prêté un pull. Je commençais à me demander où il fallait se réfugier pour avoir la paix. Enfin bon, il avait fait des kilomètres pour venir me voir et je l'ai prié de se calmer un peu. J'ai pensé qu'il valait mieux aller droit au but si je voulais le voir cesser de grimacer son angoisse. Il n'était vraiment pas dans son état normal.

 

- Tu vois -a-t-il confessé-, je ne suis pas sur que ça marche et je me demande si j'ai bien fait d'essayer ça!

 

Il faut que je vous explique: Edouard  a choisi une carrière politique. A force de monter les échelons dans la hiérarchie, maintenant il a rang de Premier Ministre. C'est bien, j'imagine. On pourrait s'en contenter. Et dieu sait qu'il nous en a parlé de son ambition d'arriver jusque là. Avec toute la patience qu'on a témoigné à écouter le récit de ses affres pour y parvenir, on pouvait espérer qu'enfin satisfait, il pourrait s'efforcer d'être heureux et s'intéresser à autre chose, à commencer par les autres, et si vraiment l'humanité le dégoûte, à n'importe quoi, la cueillette des nénuphars de neige, la généalogie des caméléons ou les fesses de Cléopatre (Il n'est pas de sotte passion, disent certains).

Mais non, monsieur Edouard n'est jamais content, monsieur Edouard a décidé de postuler au poste de Président de la République. Je l'ai appris par les journaux parce que tout de même il n'est pas venu s'en vanter. Il avait sûrement trop honte. Seulement voilà, ça ne doit pas aller comme il veut, parce qu'Edouard, il est là à trembloter de froid et à essayer de se réchauffer devant le feu dans son pull trois fois trop grand pour lui. J'avoue que je suis un peu vache. Je lui ai prêté un des miens, en ricanant à l'idée de le voir flotter dedans et remonter les manches aux coudes du fait de ses épaules en bouteille de Saint Galmier.

 

Voilà on était là, je fumais un Havane avec délices, je n'avais pas froid, et je m'envoyais des rasades de Mirabelle. Edouard, fumait aussi un Havane mais cela le faisait tousser et à chaque fois il me regardait avec son pauvre oeil triste et inquiet, cherchant une complicité: "je dois avoir un début de bronchite", commentait-il.

-Prend donc une mirabelle, ça guérit parfois, une bonne cuite.

- Oh non!, tu sais l'alcool, avec mes obligations !

- Comme tu veux, en tout cas elle est bonne, je la garantis!

Je m'en repris un gorgeon.

On pourrait croire que j'étais méchant. Non, vraiment, je ne crois pas. Je dirais même, rétrospectivement, que je ne l'ai pas été assez. J'étais méchant de jouir de son malaise mais je ne l'ai pas beaucoup aggravé. Et encore une fois, il a profité de moi.

 

Je n'ai pas été méchant, non. Parce que ce que je pensais de lui, Edouard ne le savait pas, je ne le lui ai pas dit, et, tel qu'il est et comme je vous l'ai décrit, aucune chance qu'il ait saisi dans mon attitude et encore moins dans mes intonations le dixième de ce qu'il m'inspire. Alors, je le confesse, j'ai fait comme d'habitude.

- Allons Doudou, tu me refais le coup du complot? On veut t'empêcher de l'avoir ta présidence, c'est ça? Franchement, à chaque fois tu nous dis la même chose et tu arrives toujours à tes fins. Et après tu pleures parce que ce n'est pas cela que tu voulais!

- Cette fois c'est différent, tu sais. C'est comme une blessure. Avant, je veux bien le reconnaître, c'était peut-être de l'ambition, pour arriver, et après tout pourquoi pas, il faut bien se défendre, l'argent ne gâte rien. Mais là, je voulais qu'on veuille de moi, je veux dire, qu'on me demande, et pas le contraire. Tout allait bien, ils disaient tous que j'étais vraiment le mieux pour le poste. Tu vois, c'était comme de l'amour, on me prenait pour moi même, et pas parce que j'avais beaucoup travaillé ou que je m'étais bien placé...

- Bien magouillé, tu veux dire!

- Ne dis pas cela! Ca peut te paraître bizarre à toi qui a tout! Mais regarde moi! Regarde moi! J'ai toujours été cela, tu comprends, il a bien fallu que je me batte pour avoir moi aussi une petite place parmi les vivants.

 

Le salaud, pensai-je, toujours les mêmes ficelles, il y va au sentiment, toujours à vouloir se faire plaindre. Tout de même, je ne pouvais pas le contredire totalement en regardant cet être disgracié tremblotant devant la cheminée et venu chercher chez moi quelque réconfort. Je repris de la Mirabelle.

- Edouard, tu es né dans une bonne famille, tu avais la richesse pour toi, tu as eu les honneurs, et tu as une femme qui t'aime! Tu ne pourrais pas t'arrêter un peu? Voyager? Lire? Musarder? Aller voir les filles? Rester au coin du feu, ça ne te plaît pas un bon feu de cheminée?

- C'est vrai, j'ai eu une certaine chance, mais ne parle pas de femmes, tu ne peux pas comprendre!

Généralement cette affirmation de ma stupidité dans les confidences me donne toujours l'envie de répondre que ce qui se conçoit clairement s'exprime clairement, mais ce serait une autre stupidité. Alors je compatis humblement. Je pris une dernière Mirabelle.

- Bon d'accord, je ne comprend pas mais avoue qu'entre ta femme et ta secrétaire, ça va pour toi! Je le flattais bassement, je suis comme ça. Il me regarda cockerement:

- Tu sais bien que ce n'est pas ce genre de femmes que j'aurais aimé séduire...

Il faisait vraiment peine à voir. Je n'ai pas pu continuer sur le même sujet. Je décidais de stopper la Mirabelle.

- Bon si tu veux, encore que... mais je n'insiste pas. En tout cas, pour ta présidence, c'est du tout cuit, d'après ce que j'ai lu! Moi, je ne vois pas ce que ça t'apportera de plus mais puisque tu en as tellement envie! Ca devrait te réjouir au lieu de pleurer!

- Mais tu n'es pas au courant? Jacques la veut aussi! Et maintenant ils veulent tous la lui donner!

- Tu plaisantes, je l'ai vu il y a quinze jours: sans te vexer, on s'est demandé tous les deux pourquoi tu voulais tant cette présidence. Enfin on a parlé de toi, je ne te le cache pas. Mais lui, que veux-tu qu'il en fasse franchement?

- C'est ce qu'on croit: la présidence, c'est bien bon pour les minables comme moi. Seulement si jamais je suis prêt d'y arriver, Jacques, d'un seul coup, il se dit qu'il pourrait aussi ajouter cette casquette à son tableau de chasse. Oh, il a toujours été comme ça pour moi: Avec les femmes, comme dans le boulot, il m'a toujours présenté comme le meilleur copain, l'ami de toujours, un type formidable, mais dès que je faisais mine de plaire à une femme, aussitôt il me la soufflait, et qUand j'arrivais à un poste intéressant, il s'arrangeait pour se mettre en avant, me déconsidérer...

 

J'ai du m'avouer que pour une fois Edouard pensait juste. Il convenait donc de corriger sa pensée car c'était vraiment trop pathétique. Je décidais qu'un Armagnac pouvais se concevoir après une Mirabelle. Il faisait très bon. J'étais bien, mais Edouard semblait toujours froid dedans et dehors.

- Edouard, Jacques est un type sans doute inconséquent, brillant et sympathique, mais qui ne voit pas toujours les suites de ses actes. De là, à agir uniquement par rapport à toi! Je ne voudrais pas te vexer mais je te trouve un peu parano! Et si c'était toi qui n'agissait que par rapport à lui? Tu y as pensé à cette possibilité? Tu es sur que tu ne veux pas un Armagnac?

- Oh tant pis, allez, une petite larme. Peut-être, peut-être... Mais, tu sais, je vais me battre! Je n'y renonce pas. Je te remercie de m'écouter, tu sais. Je savais que tu pouvais m'aider. Je n'en pouvais plus. Tu disais que tu l'as vu il y a une quinzaine? Et il ne t'a rien dit sur la présidence...Tu dois le revoir?

 

Ah Doudou! je le voyais venir avec ses gros sabots ou plutôt avec ses fins souliers crottés par la boue dans laquelle il avait du patauger avant de frapper à ma porte. En prononçant ses derniers mots, il s'était étouffé tant de par la force de l'Armagnac sur son palais délicat que de par la question qu'il s'était enfin décidé à poser. J'étais furieux, il le savait, il me faisait pitié, et cela aussi renforçait ma fureur. Je m'étais bien juré de ne plus jamais intervenir dans les affaires des autres, et encore moins dans celles de Doudou et Jacquot, et ça aussi il le savait. Et il était là tremblant de plus belle, mais en même temps, je l'aurais juré, sur de son coup et de ma faiblesse. Je l'entendis soupirer pour me communiquer l'intensité de son désespoir!

Et j'en avais assez de le voir. Et il m'avait gâché ma soirée. Si je ne cédais pas, il pouvait fort bien me demander le coucher. Je le connais: une vraie sangsue, il aurait été capable de rester même si je lui proposais une chambre sans chauffage, sur un matelas étique et sans draps. Allez... Un verre d'Armagnac calma un peu ma rage impuissante.

- Ok Edouard, je vais lui parler, j'ai bien compris où tu voulais en venir.

- Oh non je ne disais pas cela pour que tu lui parles. Je connais tes principes. Je peux me débrouiller seul. C'est toi qui décide tu sais, et si tu lui parles, ne lui dis pas que je te l'ai demandé...même si bien sur ça m'aiderait, je le reconnais.

- Ca suffit comme ça, hein Edouard! Ne fais pas ton hypocrite en plus! Je vais lui parler et il renoncera à cette présidence. J'ai assez d'arguments pour le convaincre. Mais je vais te demander une chose!

- Ah ne me demande pas de le remercier!

- Non, si tu dois remercier quelqu'un c'est moi. Envoie moi de la Mirabelle si tu veux. Non, je te demande de te fringuer autrement. Et ne triche pas: on reçoit les journaux ici, et parfois il y a des photos de toi, je pourrai vérifier! Et même pour ça, Edouard, tu me remercieras, tu verras: les femmes!

Voilà, telle fut la visite d'Edouard. Après m'avoir escroqué une intervention auprès de Jacques, il s'avisa rapidement que le pilote de son hélicoptère devait l'attendre impatiemment pour le conduire à l'aéroport. Et moi qui pensait qu'il avait fait 350 kilomètres en voiture pour venir me saluer! Le monde me dégoutte.

 

Mais j'étais bien content de son départ précipité. Je repris de la Mirabelle, l'Armagnac m'étant soudainement apparu très insuffisant pour le rêve. Après avoir rallumé mon Havane, je mis sur la platine un disque de France Gall qui entonna Baby pop avec fougue. Une soirée sauvée de justesse.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article