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Lionel

  CHRONIQUES D'UNE MORT DIFFEREE

 

                          LIONEL

Lionel est enfin venu me voir. Je m'attendais à le voir plus tôt, sans pour autant me languir de sa personne. Il a résisté trois ans à mon attraction, ça ne m'étonne pas trop de lui. Besoin évident de s'affirmer. Ce n'est pas de l'anticonformisme chez lui, juste un besoin de se sentir original comme un corps de doctrine. Ce n'est pas très gai. Et puis, c'est fatalement faux. S'il avait cette cohérence chevillée au corps, il n'aurait pas ce besoin de paraître en être doté.

 

Je ne serai pas injuste. La cohérence doctrinale n'existe pas chez les hommes politiques. Il n'existe que leur caractère et leur ambition et une intuitivité pulsionnelle, heureuse ou non. Les plus doués sauront  faire coïncider cette intuitivité avec une décision audacieuse. Une fois dans leur vie suffit. Les plus grands, les monstres sacrés le feront deux fois. Ensuite, il ne suffira plus qu'à donner un vernis de fermeté à leurs moindres faits et gestes et magnifier le plus minime de leurs pets et rôts.

.

Lionel est étrange. S'il poursuit dans la même voie, il finira saint homme et ce n'est pourtant pas son ambition, qui est grande. Il a pris un jour cette "décision audacieuse" qui différencie de la masse des êtres politiques. Je crois bien avoir été le seul à la prévoir. Se proposer comme candidat à la présidence, alors que, vu les circonstances, tous ses petits camarades s'étaient prudemment défilés, c'était fort. Il n'a pas vraiment réussi. Ce fut un coup de maître, pas un coup de génie. Parce qu'il n'est pas devenu président. Encore moins sauveur de la république, ni même du peuple, seulement d'un parti politique.

 

Il avait senti le vent du moment, le peuple voulait un honnête homme, sincère et dévoué ou, plus exactement, en donnant l'apparence, le peuple n'est pas sot au point de croire que ses aspirations soient viables et doivent être exhaussées.

Pour gagner les trois points qui lui manquèrent, il lui aurait fallu se positionner en chef ambitieux, et il n'a pas eu le talent d'assumer une telle contradiction.

 

Maintenant, il fait premier ministre, ce n'est pas brillant et il sait que c'est un piège, tout le monde le sait.

Que puis je pour lui? Rien, je le déplore, peut-être sincèrement. Toutefois, je ne peux jamais rien pour personne, et je ne manque pas de le rappeler à toute occasion. Alors, qu'y puis je si tous viennent me consulter au moindre bobo?

 

Un bon point pour lui: Il m'a prévenu de sa visite, lui même, en téléphonant. Sympathique car il sait bien qu'un premier ministre, on le reçoit toujours. Il est vrai qu'on peut recevoir mal. Je reconnais bien là son souci de démocrate courtois. Et aussi sa prudence maligne. Mais attention, trop d'égards peuvent aussi m'irriter. Et puis, il est venu discrètement et seul dans sa petite décapotable qu'il a garé tout de traviole dans l'allée. Les vaches, derrière le grillage, ouvrent de grands yeux étonnés. C'est mon impression, elles ont souvent ces yeux là.

 

Il a évité de me taper sur le ventre en plaisantant sur mon goût pour le cassoulet. Il est aussi svelte que Jacques, mais uniquement parce qu'il ne se goinfre pas. Au moins, c'est juste. Ce que je n'aime pas chez Jacques, c'est qu'il vous tape sur le ventre en riant, vous met en garde contre le cholestérol, en ajoutant aussitôt qu'on n'a qu'une vie après tout et qu'elle est courte, et que c'est moi qui ait raison. Oui mais lui, il se gave de tête de veau et il ne prend pas un gramme, il le sait bien, et tout son discours sur ce sujet consiste à ce qu'on l'admire pour ce qui n'est qu'une chance déposée dans son berceau, comme d'avoir un papa milliardaire.

 

Normal somme toute, je ne voudrais pas faire de la politique, mais quand même Jacques est de droite et estime qu'être doué donne naturellement le droit de dominer ceux qui le sont moins. Pas si idiot, on voit bien ça chez les bêtes. Je suis méchant. Je sais bien qu'il pense qu'il faut les dominer pour leur bien.

 

J'aurais bien aimé ne pas devoir rapporter cette visite de Lionel. Son manque d'aspérité rend en effet l'exercice difficile. Essayez donc de narrer la vie tumultueuse du carreau de la fenêtre sans parler de ce que vous voyez au travers, ni même de la boiserie qui l'entoure ou des volets qui le protègent nuitamment.

Mais voilà, il est premier ministre, et certains le voient bientôt président. Mes concitoyens sont difficiles à satisfaire. Ils savent bien qu'il n'y a pas grand- chose à dire de Lionel, ce qui ne les empêche pas de demander la révélation de détails croustillants sur sa vie quotidienne. Détails qu'ils n'auront pas car il n'y en a pas et je tuerais ma réputation si j'en inventais. Alors on me reprochera ce manque, et on jugera mon propos sur Lionel un peu faible et ennuyeux, alors qu'il ne pouvait qu'être tel si je le voulais fidèle au personnage.

 

Les grands de ce pays qui me harcèlent, pour avoir l'honneur de me rendre visite et recevoir mon extrême onction, sont de plus en plus nombreux -surtout depuis la mort de Pinay- et de plus en plus sobres. Naturellement, ils ne sont pas d'une compagnie bien réjouissante. Pour en être persuadés, établissez une liste des vingt hommes politiques les plus connus et imaginez que vous passiez une soirée en tête à tête avec chacun. Vous constaterez que le désespoir se justifie parfois.

Ils sont sobres donc. Mais ils sont des hommes politiques de France, pays dans lequel il est de bon ton de ne pas détester boire un petit coup, ce qui est réputé agréable. Personnellement il m'est plus agréable de boire un grand coup. Ils boivent donc un coup, un petit. De préférence devant des caméras et en prenant la pose de quelqu'un qui savoure et en est réjoui et donne l'impression de plaisanter avec légèreté. Ce qui suppose de faire durer longtemps l'absorption de leur verre. Mais ce n'est pas grave, pendant ce temps, rien ne vous empêche de vous resservir. L'homme politique doit donner l'impression que derrière l'homme public responsable, il existe un être humain sachant se montrer convivial et bon vivant, aimant ce qui est bon Ils ont d'évidence une conscience aigu de la vilenie de leurs fonctions.

 

Mais il n'est pas question de s’enivrer, ni même de risquer de l'être. Le temps de trinquer est le temps d'une pause, une tâche à accomplir avant une autre qui suit, et il est exclu d'avoir la gueule de bois le lendemain qui les attend pour d'autres représentations guignolesques. L'idéal pour eux est de parvenir à donner l'impression de pouvoir lever le coude sans retenu, et simultanément avec modération -ce qui est incompréhensible mais néanmoins couramment admis-, sans en subir aucun effet subséquent. Alors l'admiration des foules est à son comble, car c'est ainsi que se profile le surhomme.

 

Lionel est-il ainsi? Eh bien non, il est différent. Il en est bien plus agaçant encore. Les autres ont encore cette tentation du petit verre en plus, et puis encore un autre, et un autre... Ils vont jusqu'à me l'avouer. Jusqu'à promettre que la prochaine fois, ils n'auront rien à faire le lendemain et qu'ils pourront se laisser aller. Je sais bien que cette fois prochaine ne sera jamais mais je sens la douleur de leurs limitations.

Lionel boit franchement son premier verre. Son deuxième verre aussi. Il formule "allez un dernier" pour le troisième. Et c'est fini. Il ne se limite pas Lionel. Il est comme ça. Deux à trois verres selon les jours. Il n'a pas besoin de plus. Il est ainsi, brut. C'est désespérant, il ne souffre pas. Et si, de rage, vous entreprenez de continuer tout seul à emplir votre verre, il ne vous fera pas la leçon, car il a bien trop le respect de la liberté des autres. Qui plus est, il se montrera d'une gaîté plaisantante de bon aloi.

 

On tuerait pour moins. Il y a bien longtemps que je me suis promené aux alentours de la rue Gay Lussac, un mouchoir sur le nez contre les lacrymos. C'était sympathique. Je n'avais pas été toutefois jusqu'à participer au dépavage du boulevard Saint Michel. Bien que d'une naïveté phénoménale, j'avais alors jugé que ce jardinage des artères du quartier latin était passablement ridicule face à des hommes possédant des chars et des armes à feu. Mais j'avais peut-être tort. Tous les enfants de bourgeois qui lançaient ces pavés savaient peut-être d'instinct que jamais leurs parents ne donneraient l'ordre de leur tirer dessus et que c'était une distraction autorisée à laquelle on pouvait jouer en toute quiétude. Si c'est bien ça, j'ai raté l'occasion d'un bon défoulement. Mais j'étais naïf, je le disais.

Alors oui, si on devait remplacer tous les hommes politiques par des clones de Lionel, eh bien moi, je lancerais des pavés et monterais en haut de la barricade. Arrachant ma chemise et me dépoitraillant, je clamerais: "Frères, tirez au coeur, ôtez moi d'une certitude. On se retrouve là haut, je mets le Pouilly au frais".

 

Mais ce ne sera pas. Si ce doit l'être, je vous préviendrai. Car Lionel est unique. Alors, un seul, on fait avec, on tourne autour, on pique pour voir si ça réagit. Bref, on s'intéresse.

Pour le moment, je ne pique guère. Il est là, son verre de gamay du Giennois à demi plein, il le déguste à une allure normale. Il ne l'a pas fait exprès, j'en suis certain, mais il a réussi à choisir un vin léger. Si j'étais indulgent, je dirais qu'il a l'élégance naturelle et innée.

 

Le voilà maintenant qui s'enquiert de ma santé, de mes occupations, des copains que j'aurais pu voir récemment et pas lui. Ah ce n'est pas l'Edouard! Rien de calculé. Education parfaite, politesse intégrée. J'aimerais qu'il s'essaye à me demander si Jack est venu me voir, comment il était, etc... , même pas pour en tirer des informations utiles, mais juste pour jouir de détails croustillants qui donnent le moral quand il s'agit d'ennemis et surtout d'amis. Pourtant Jack est venu il y a peu. Je sais bien qu'il le hait, même s'il ne le dit jamais. J'ai failli en parler. Et puis me suis ravisé, ce serait trop facile, trop rentrer dans son jeu. A lui de montrer une faille.

 

Le phénomène en est à son deuxième verre. Paradoxe ambulant, complètement lisse, fade exception. Bien sur, rien n'est perdu. Il n'est tout de même pas venu sans raison. Il est vrai que venir me voir est en soi un pèlerinage obligé. Beaucoup, qui se croient plus forts que les autres, se disent que c'est l'occasion de me tirer les vers du nez en me soutirant des informations sur leurs collègues. Et certains vont même jusqu'à me demander d'intercéder en leur faveur, de leur rendre de petits ou grands services. Un premier ministre ne peut pas perdre ainsi une journée sans en tirer un quelconque profit.

 

Il me demande des nouvelles de France. Erreur de sa part. Il mélange. Je me montre froissé. Ne confond pas tout Lionel. Tu me peines. France ne vient pas ici. Elle est ailleurs, elle chante pour moi. Mais si tu me prêtes le château de Versailles, je l'y inviterai, pour m'en éblouir dans la galerie des glaces. Tu veux l'entendre?

J'ai sorti un disque de France Gall et j'ai placé l'aiguille sur « Babakar ». Le disque grince, c'est bon. Lionel sourit de bonne grâce, sans ironie. Pourtant, il pourrait. A moins qu'il n'ait décidé de jouer le jeu. Niais ou malin, pas moyen de savoir.

 

Et la journée s'est déroulée paisiblement, je lui ai présenté Ferdinand, la rivière et un petit bois à girolles mais sans girolles. Ce salaud s'est montré charmant et je me suis vu battu. J'en étais à chercher un moyen pour l'éloigner dès le début de soirée au cas où il manifesterait l'envie de passer la nuit chez moi. Je ne pouvais me le justifier, il n'avait rien fait de mal. Tout cela me remettait en question et il n'en était pas question.

 

Nous en étions à jouer aux boules et il gagnait. Inutile de s'attendre à ce qu'il en montre quelque orgueil et se moque de ma maladresse. Je m'étais habitué à l'idée qu'il ne ferait rien qui me fasse plaisir. Je faisais donc l'honnête, expliquant que je n'avais jamais été bien adroit. Et puis, c'est venu, doucement, naturellement, il venait de faire un carreau:

- Dis donc, tu es sérieux avec cette histoire de Versailles pour France?

- Et comment! Tu imagines, Poupée de cire, poupée de son, par France sur une estrade montée dans la galerie des glaces, Madonna, peut aller se rhabiller!

- Alors écoute, je ne peux pas te l'assurer complètement mais je ferai tout pour que ça se fasse. Et je serai là pour applaudir! Ca te va?

Le pauvre homme. J'ai éclaté. Je lui ai demandé s'il était vraiment sincère dans sa proposition et s'il l'était, comme c'était visiblement le cas, c'est qu'il ne comprenait rien à l'humour et que lorsqu'on est aussi lourd, il vaut mieux ne pas faire de la politique, tôt au tard, on tombe dans une chausse-trappe. Et surtout, je ne lui permettais pas d'injurier ainsi France en la projetant dans une situation aussi grotesque. Enfin, je ne comprenais pas, connaissant mon attachement, comment il pouvait me blesser ainsi gratuitement.

 

Le pauvre homme. Il était décomposé. C'est un homme qui a besoin de s'isoler pour bien réagir. Pas le genre brillant qui vous rattrape une bévue en trois pirouettes rigolotes. L'esprit d'escalier en somme. Et c'est une chose qui me le rend sympathique. Je ne pouvais pas le montrer, sinon je le gardais pour la soirée. Je l'ai écouté bredouiller ses excuses. E je l'ai laissé ensuite se requinquer. Inutile de l'enfoncer car il avait perdu, son charme était rompu. et une demi-heure plus tard, un temps décent, il annonçait l'obligation de son départ avant le dîner.

 

Franche accolade et promesse de se revoir prochainement. Parfait. Etrange bonhomme. Indécente honnêteté, nudité asexuée, un type bien. Le pauvre homme.

Quant à moi, gros et gras, j'ai réchauffé un boeuf bourguignon, il en restait largement pour deux. Mais baste. Le Cairane était décevant mais pas à jeter. J'ai écouté France me chanter Poupée de Cire à l'oreille, et j'ai tiré sur mon havane comme un pompier. Je n'étais pas trop bien mais j'aurais pu être bien plus mal, avec quelqu'un, Lionel par exemple. Et c'était bien car il aurait souffert de toute cette fumée, et n'aurait rien dit pourtant, se contentant d'aller de temps à autre dehors, respirer discrètement l'air pur de la campagne…

 

 

 

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