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Sourires

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                                               SOURIRES

 

C’est bon de renaitre. Mais encore faut-il auparavant avoir mouru. On peut aussi tricher : Se mettre en hibernation par exemple, et hop au printemps, on renait. Facile, plaisant, élégant.

 

Par exemple, j’ai renaitu hier après-midi. Sincèrement, ce n’était pas prévu. Et c’est certain, avant je n’étais pas mouru, pas encore, même si je n’étais pas loin de le penser. On dira donc que j’étais hiberné. Comme les ours des Pyrénées et d’ailleurs.

 

Faut pas croire : Tous les ours ne se ressemblent pas. Des deux ourses réintroduites à l’automne dernier dans les Pyrénées occidentales, l’une Sorita roupille encore dans son antre, et l’autre Claverina sort, gambade un coup et va se recoucher. Les spécialistes en concluent que Claverina n’a pas eu d’oursons pendant l’hiver.

 

Ces spécialistes sont des optimistes enragés, ce n’est pas loin d’en être dégoutant, mais admettons.  Sont contents car ils se disent que Sorita, elle, a des oursons et qu’elle demeure dans sa grotte avec eux car il est trop tôt pour les sortir. Et donc voilà des ours de plus dans le coin. Bon pour la démographie ourse.

 

Quant à Claverina, ce serait aussi une bonne chose qu’elle ne soit pas gravide ni suitée, car cette salope serait disponible pour s’accoupler. Et pas avec n’importe qui ! Avec l’un des deux ours mâles présents dans les Pyrénées occidentales, et aussi et surtout, les deux seuls et derniers non importés de Slovénie, et donc de pure souche pyrénéenne. Il y a essentiellement Cannellito, fils de Cannelle, une ourse abattue par un chasseur en 2004.

 

Et il y a aussi Néré, son père. Il est bien vieux et on ne compte pas trop sur lui pour séduire Claverina. Moi, je dis méfiance. Parce que le vieux Néré, il sait ce que c’est qu’une femelle et ce qu’on peut faire de distrayant avec elle, et il peut avoir des sursauts de virilité. Alors que le Cannellito, si ça se trouve, il est tout timoré, il a tourné vieux garçon dans l’ombre de son père dominant, et il va partir en courant à l’approche de l’autre hétaïre en chaleur répandant ses phéromones. J’en ai connu des gars comme ça, et aussi des femelles qui leur tournent autour en vain alors que des opportunités plus simples s’offrent à elle, je dis ça comme ça. Et donc pas impossible que le flair puissant de Néré ne lui fasse parvenir des odeurs affriolantes nouvelles et qu’il s’en ressente tout renaitu.

 

Pour en revenir à ces spécialistes de l’ours, sont bien gentils mais tout de même, je les trouve un peu racistes dans leur souci de préserver Les gênes de la pure race pyrénéenne. Craignent le « grand remplacement » ? N’empêche que Claverina, la migrante, sont bien contents de la trouver et ce n’est pas de sa faute si elle atterrit dans un monde d’ours rabougris.

 

C’est con, je ne voulais pas parler d’ours, mais de moi, un sujet qui, parfois, même souvent, parvient à m’intéresser. Revenons à lui, à moi. Hier matin donc j’hibernais. J’ai des hivers qui durent des années et plus ça dure, plus je roupille. Je n’ai pas eu la conscience précise de ce qui allait se passer. J’avais pourtant des indices. Déjà ce muguet précoce sur le balcon. Hier matin, il était venu au somment de sa forme, une merveille. Et puis, ces feuilles de mes arbres partout. Le laurier, le cornouiller, le saule et les pêchers. Il y a même trois pêches en devenir. Des pêches de balcon. Et surtout, ces bourgeons gris tout resserrés mais pourtant longs, formés en novembre sur le viorne. Je croyais que c’étais de l’avorté, du mort-né. Et voilà que quatre mois plus tard, tout se déploie, des feuilles dentelées s’échappent et s’épanouissent. Jamais constaté ça, se sont renfermées en attendant la fin du froid. Ça m’épate.

 

Tout de même, instinctivement, j’ai senti que la température avait changé. Au moins vingt degrés, et quand je me suis décidé à sortir du noir et à lever le rideau de fer, ils avaient mis un ciel bleu lumineux. Alors, sans vraiment y réfléchir, un peu automate, il y a eu décision de laisser tomber ce manteau tout usé, tout avachi, que je pratique depuis trois ans. On peut le laver, les traces noires demeurent, un vrai doudou. J’ai pourtant d’autres vêtements. Spécialement un beau manteau d’hiver jamais porté, acheté en même temps que l’autre. Oui, mais il y a une fermeture éclair, fatigant. Sauf qu’il y a aussi des boutons, on peut choisir. Oui mais trop chaud, que j’ai décidé. Oui mais cet hiver j’ai dû mettre des pelures supplémentaires entre chemise et vieux manteau, et pourtant j’ai horreur de ces accumulations de peaux sur moi.

 

Allez, je vais le jeter, enfin on verra car, quand même, c’est bon de passer dans la vie, comme un truc de rien qu’on ne note pas, qu’on ne voit pas. En tout cas, le robot moi, il a enfilé une belle veste sombre qui tombe bien, adaptée à la température. Ca avec un foulard clair, quand même. J’ai un début de crève et donc je me suis rendu chez le médecin. Automate toujours, je connais le parcours, le temps qu’il faut. Et pourtant je me suis retrouvé en avance, alors je me suis appuyé à la rambarde du métro et j’ai suivi machinalement des yeux le tournis du manège pour enfant.

 

Après, ça a été assez vite. Ça a commencé par une réflexion de la toubib, pas grand-chose : Vous marchez beaucoup mieux. En sortant, je me suis demandé comment elle a pu voir ça en me voyant me déplacer sur les quelques mètres qui vont de la salle d’attente à son cabinet de travail. Réflexe d’observation professionnel sans doute.

 

Ça a suffi pour m’éveiller. Et dans la rue, j’ai pris conscience. D’abord de la douceur de l’air, de la luminosité. Je pensais rentrer, hiberner un petit coup de plus. J’ai pris la direction du square. Pas celui d’à côté, trop sombre, pas assez de coins au soleil. Non l’autre, plus grand, à cette heure-là, un jeudi, pas encore trop de gosses qui piaillent.

 

Ça a continué. C’était donc réel que ces infiltrations lombaires de la veille, ça agissait, que je n’avais plus besoin de m’arrêter tous les dix mètres pour me déplacer. Et aussi que j’avais perdu dix kilos et que ça doit commencer à jouer. Que si ça faisait encore un peu mal, ce n’était rien, quasi une stimulation. Alors, je me suis redressé, j’ai retrouvé ma taille, j’ai marché aussi vite que j’ai pu, sans m’appuyer fort sur ma canne, juste prudent aux descentes de trottoir. Selon l’usage une canne devient un accessoire d’élégance, un article joyeux. Et non, ce n’est plus la peine, de mettre mon bras dans mon dos pour me soulager, je marche une main dans ma poche. J’avance, je ne m’écarte plus, ou presque plus, me reste encore suffisamment de kilos pour que ça ne soit pas moi qui recule en cas de collision, j’avais oublié ça, j’étais dans la crainte, je n’ai plus peur, je suis le roi du monde, peut-être même que je souris sans le savoir.

 

Vous ne me croirez sans doute pas, des sourires j’en ai aussi reçus. C’est pour ça que je me demande si je souriais, ou si je donnais l’impression de sourire. Auquel cas, les sourires que j’ai reçus seraient des réponses au mien. Sourires de femmes au moins trois. Dont même une jeune.

 

Qu’est-ce donc ? J’y vois au moins une reconnaissance de l’autre, une sympathie furtive dans l’air doux traversé. Ce n’est pas non plus un embryon de séduction, de conquête. Pour cela, il faudrait au moins plus d’une seconde, le rapproché d’une terrasse de café par exemple. Ce qui est sûr, c’est que c’est gratuit, donné, désintéressé. C’en est d’autant plus fort.

 

J’irai jusqu’à aller un peu au-delà de la reconnaissance entre êtres humains qui serait déjà beaucoup. Je dirais qu’il y a aussi la reconnaissance entre femme et homme, et peut-être faut-il dire mâle et femelle (que les non hétéros me pardonnent, transposez comme vous pourrez). Il ne se passera rien, nous ne disposons que du temps de la seconde du croisement, ça va si vite qu’on se demande si ce sourire n’était pas rêvé. Ce n’est pas une affaire de rut, d’accouplement. C’est l’affaire d’un possible éphémère, c’est ce que disent ces brefs échanges. C’est « bonjour vous, je ne fais que passer, mais dans une autre configuration tu serais une femelle ou un mâle possible et il est bien certain que nous pourrions nous donner le bras. »

 

Hier, dans ma chevauché de trottoir, j’étais un mâle et sans doute redevenu un mâle, ce que j’avais tendance à oublier. Ce n’est pas facile d’être un mâle ou une femelle. Cela se construit. Certains, même avec des atouts de naissance facilitateurs, comme la taille, la force, l’harmonie des formes, la beauté n’y parviennent jamais. Presque aussi difficile que de devenir un homme (au sens générique). J’étais un mâle, un vieux mâle. Ça ne change rien, c’est un état. Il peut être plaisant de l’habiter. Et puis l’aspect performance et concurrence est relégué, peu impérieux. Je sais aussi par expérience, que c’est parfois lourd à porter. Alors bien sur revient la tentation du manteau doudou. Vilain doudou. Tiens, je vais remonter le rideau de fer, 14 heures quand même, il serait temps, ça doit être bleu dehors, ce n’est pas la misère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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