SAELLE ET L’INDISPENSABLE LIQUIDE
Saelle s’éveilla. Guère plus de six heures du matin. Trois heures de sommeil, pourtant elle se leva sans réticence. Tous dormaient. Lui vint une pensée attendrie pour eux, qui lui faisaient cette confiance enfantine.
Elle alla droit au cruchon, examina son contenu. L’indispensable liquide rouge la dévisageait, sombre avec quelques reflets, apaisant. Il était rempli au quart. Elle s’en détourna. Pas assez pour tous. Sans hésiter, elle décida qu’elle s’en priverait pour en laisser aux autres.
Jamais elle n’avait douté que le jour viendrait qui verrait les acheteurs de la ville payer le juste prix. A tous les producteurs, mais spécialement à Saelle dont l’indispensable liquide était reconnu sans contestation comme le meilleur de la région. Que de travail pour obtenir cette qualité, que de sueur donnée sur les coteaux du Mont Martre, que Saelle escaladait parfois pour s’y recueillir et retrouver des forces quand plus rien ne semblait aller.
Quand le marché serait devenu plus juste, alors elle n’aurait plus besoin de rationner l’indispensable liquide à sa propre famille, ce qu’elle était contrainte de faire pour vendre le plus possible d’indispensable liquide, et disposer ainsi de quelques sous pour l’achat des indispensables rillettes. Alors fini le rationnement, les enfants pourraient boire à satiété, et elle irait même en offrir au vieux Ramey en bas, qui ne sortait plus de chez lui et regardait de sa fenêtre passer les livreurs de cruchon, les yeux emplis de nostalgie et de renoncement.
Elle prit son bain. L’eau était trop chaude et Saelle rêva qu’un jour, avec les sous de l’indispensable liquide, elle ferait installer l’eau froide. Saelle ne refusait pas tout ce confort nouveau dont elle avait entrevu des images dans les revues luxueuses que lisaient les acheteurs arrogants.
Elle n’en restait pas moins fidèle à ses ancêtres, et revêtit le costume traditionnel qu’avant elle portaient sa mère et toutes ses aïeules: Le jean usé et le pull gris et ample dont elle retroussa les manches, mais que l’on rabattait le soir pour s’en couvrir les mains et se protéger du froid tombant brusquement sur les coteaux.
Dehors le soleil officiait normalement. Une binette sur l’épaule, elle se rendit aux coteaux à travers ruelles puis sentiers. L’angoisse l’étreignait: quels nouveaux dégâts allait-elle découvrir?
Depuis peu, elle avait installé des caméras aux quatre coins de ses vignes. Elle espérait ainsi disposer des preuves de vandalisme et peut-être aussi aider ainsi à l’identification des vandales.
De l’avis de tous les vignerons, ils étaient stipendiés par les acheteurs qui exerçaient ainsi une pression sur eux, en dissuadant ceux qui seraient tentés de dénoncer l’entente des acheteurs pour ne proposer que des prix dérisoires à l’achat de l’indispensable liquide.
Les vignerons désignaient cette entente sous le nom d’ « Orga », lui supposant une puissance terrible et implacable et une organisation à multiples ramifications.
De fait les plaintes déposées auprès de la Direction Régionale se perdaient toujours dans les sables mouvants de l’administration. Et quand par hasard, un plaignant obtenait la création d’une commission d’enquête, celle ci clôturait toujours le dossier par un non-lieu motivé par un manque de preuves.
Quand à la police, il était patent qu’elle ne traitait quasiment jamais les plaintes déposées quand elle ne conseillait pas de manière insistante aux plaignants de les retirer.
Certes une brigade d’archers était censée surveiller les vignes. Non seulement, ils n’étaient jamais là quand une vigne était dévastée, mais ils rançonnaient les vignerons en échange d’une protection « spéciale » de leurs vignes. Et certains vignerons, pour avoir la paix, acceptaient.
Saelle refusait ces arrangements et continuait à se battre. Elle comptait beaucoup sur ses caméras de surveillance qui apporteraient des preuves que les autorités, aussi corrompues soient-elle, ne pourraient pas refuser d’examiner.
Ce qu’elle vit stoppa ses pas. Elle en laissa tomber sa binette. Elle fut un instant sans réaction puis effectua quelques galipettes de désespoir comme cela ne se voit qu’aux enterrements et quand l’indispensable liquide n’est pas bon.
La vigne était dévastée. On y avait déversé dessus des tonnes de cailloux. L’Orga bien sur. Elle se précipita vers une caméra pour constater qu’elle était brisée. Elles l’étaient toutes. Sur l’une d’elle était accroché un papier: « 10000 sous d’amende à déposer ici ce soir. Dernier avertissement ».
Sael monta sur un arbre pour visionner les alentours. Aucun autre champ n’était atteint.
Les dégâts étaient ciblés sur elle. Jamais les autres n’accepteront de se solidariser. Ils auront trop peur.
Elle se laissa choir de l’arbre et faillit écraser le donneur de maximes qui passait par là.
« Tu tombes bien », dit-il.
« J’ai fait mieux », répondit-elle. Elle montra les vignes dévastées: « Tu as vu quelque chose ?».
« Vaut mieux voir ça que d’être aveugle ».
« Connard! »
« A quelque chose malheur est bon! ».
C’est parti, pensa-t-elle. Elle s’assit de sorte à supporter confortablement le flot de maximes que le vieux donneur n’allait pas manquer de déverser et qu’il était interdit d’interrompre. Mais il ne dit rien et sortant de sa poche un roudoudou, il se contenta d’ordonner:
« Ouvre le bec, beau bec! ».
Elle obtempéra et la saveur sucrée du roudoudou la réconforta. Elle leva des yeux interrogateurs mais déjà le vieux donneur s’éloignait. Tout de même il se retourna et cria à Saelle:
« Saelle! Tu sais que je t’aime bien et tu sais où j’habite! Enfin à toi de voir. Il y a peut-être des choses que je sais et que tu aimerais peut-être savoir…Roudoudou! Un bienfait n’est jamais perdu n’est ce pas! Et puis je suis vieux mais… si jeunesse savait; comme on dit. Allez, patience et longueur de temps! »
« T’as qu’à croire! » lui hurla Saelle.
Il ne se retourna pas. Elle cracha le roudoudou sur les cailloux. Le vieux satyre bluffait-il?
Intriguée, agacée. Roudoudou, et alors?
Redescendant vers la maison, elle croisa le voyeur patenté de vigneronnes court vêtues penchées sur la vigne. Il perdait progressivement la vue et n’y voyait plus grand chose, ce qui ne lui facilitait pas son travail, et le rendait maussade. Au village, plus personne n’accordait foi à ses descriptions des dessous des vigneronnes, descriptions qu’il improvisait totalement, faisant appel à ses souvenirs et les mélangeant. Il craignait de perdre son emploi et s’efforçait de paraître encore efficace. Mais chacun savait qu’il avait discrètement postulé pour le poste de donneur de maximes, poste qui pourtant ne paraissait pas prêt de se libérer du fait de la bonne santé du vieux donneur.
Saelle décida pourtant de l’interroger: s’il était quasi aveugle, du moins il n’était pas sourd.
« Salut voyeur, tu n’as rien entendu cette nuit dans la vigne? »
« Moi? Non, rien du tout, j’ai rien vu! »
« Tu n’as rien vu mais tu as peut-être entendu! »
« Non, non, rien, je me mêle pas de ça, moi. Pas mon travail. Et de toute façon, j’en réfère qu’au conseil. Pas aux simples vigneronnes ».
Il avait toujours détesté les vigneronnes vêtues à l’ancienne - comme Saelle - qui lui paraissaient comme un déni de l’utilité de son boulot.
« Eh bien, c’est dommage. On pensait justement au conseil - Saelle en faisait parti - créer un nouveau poste d’écouteur patenté. C’aurait pu être une promotion pour toi. Mais si tu ne vois rien et si tu n’entends rien, sur que ça ne peut pas être toi qu‘on choisira. Enfin, si tu te souviens de quelque chose, tu sais où me trouver… »
« Roudoudou! » ajouta-t-elle amusée et perplexe.
Dans la maison, tous dormaient encore. Inutile de les alarmer. C’était la guerre, il fallait la faire. Elle résista à la tentation d’une gorgée d’indispensable liquide. Elle prit ses armes et les fourra dans son sac à main. On ne sait jamais. Elle ressortit et entreprit la descente du sentier lumineux menant à la plaine et à ses turpitudes. Elle irait affronter les plus hautes autorités, et s’il le fallait l’Orga elle même, chez elle, chez les acheteurs, dans la ville de la plaine.
Elle passa devant la cabane du vieux Ramey, mais détourna les yeux. La décrépitude de l‘auguste vieillard, sa misère, son manque fébrile d’indispensable liquide lui faisaient trop de peine. Ce n’était pas le moment de s’apitoyer, d’abandonner le combat.
Le sentier lumineux - ainsi qualifié parce qu’il menait vers la lumière, mais dans le sens de la montée - n’était pas dépourvu d’obstacles et de dangers, prémisses de ceux autrement terribles de la plaine.
Les chiens haineux surtout attaquaient tout au long de la descente. Certains piégeaient les passants en disposant sur le sentier des étrons qui les faisaient tomber et les chiens se précipitaient en meute pour les dévorer. D’autres étaient enfermés derrière des grilles à travers lesquels ils aboyaient férocement et tentaient de mordre en glissant leur gueule atroce à travers les barreaux. Les plus dangereux étaient ceux accompagnant leurs maîtres habitants du sentier. Ceux ci sournoisement faisaient mine de les tenir en laisse et assuraient le passant que le chien n’était pas méchant. Les naïfs s’y laissaient prendre et c’est une fois mis en confiance, que les maîtres lâchaient leurs chiens sur eux, surtout quand il s’agissait de paysannes des coteaux que les habitant du sentier lumineux détestaient tout spécialement, les accusant d’organiser la pénurie et la cherté de l’indispensable liquide.
Saelle n’était guère impressionnée par ces animaux immondes, elle en avait vu d’autres. Elle dut quand même égorger quelques chiens spécialement acharnés. Lassée de ces attaques qui la retardaient, elle fit une bonne partie du trajet en volant, puisqu’elle savait voler, capacité dont elle faisait rarement usage pour ne pas éveiller de jalousie, ou au pire être accusée de sorcellerie. Et bientôt, elle fut dans la plaine, et entra dans la ville.
Elle y pénétra par son quartier le plus populeux. Il y grouillait une foule cosmopolite sur laquelle régnaient terrifiants et narquois des Archers endimanchés.
Les austro-hongrois basanés étaient sans doute les plus nombreux.
Depuis peu, des hordes de teutons en guenilles leur faisaient de la concurrence, acceptant les plus sales travaux dont les premiers ne voulaient plus, dormant sous des charrettes d’indispensable liquide, se saoulant d’ersatz fabriqués dans les soupentes par d’avides luxembourgeois, beuglant, entonnant leurs chants nostalgiques en des rauquements tragiques.
D’autres encore complétaient ce terrible spectacle d’humanité déchue, échouée là, poussée par la faim:
Les blancs lettons travaillaient le fer forgé récupéré dans les caniveaux pour fabriquer les cerceaux qui enserreraient les tonneaux d’indispensable liquide. Les arrière-cours s’emplissaient du bruit de leurs martellements.
Les angles proposaient des lignes à des épaves translucides rejetées des hauts quartiers.
Des saxonnes aux dents de loup vendaient leurs faveurs buccales sous les portes cochères, à des notables en quête d’encanaillement exotique.
Les langoureux helvètes aux gestes lents et à l’étrange élocution changeaient usurairement des sous de tous pays avec la bénédiction onéreuse et tacite des archers.
Des frisonnes rousses vendaient leur polder à l’abri des moulins désaffectés.
Une fois de plus, de farouches flamands affrontaient de tenaces wallons pour de sombres histoires de partage de racket sur les friteries du quartier.
Une fois encore un imam ouvrier les réconciliait en s’attelant avec eux à la rude tâche de l’épluchage collectif.
Les popes de la Volga appelaient à la prière dans des sous sols insalubres, rameutant les fidèles par des mélopées lancinantes.
Les longues fillettes suédoises, aux visages blafards et aux longs cheveux filasses, se haussaient sur leurs mollets grêles pour vendre des allumettes, ou, enhardies par les siècles de nomadisme de leur race, s’enfuyaient en courant emportant le butin dérobé dans la poche des passants…
Tout cela Saelle connaissait. Au fond qu’avait-elle de plus qu’eux? La même pauvreté. Mais elle avait en plus l’air pur des coteaux. Elle n’était pas loin de compatir.
Ce qu’elle ne supporterait jamais, c’était de voir les écossais cyniques, établis au pied du château, vendant l’eau à des tarifs prohibitifs à une population assoiffée, déjà sevrée la plupart du temps de l’indispensable liquide. Elle se souvenait avec plaisir du jour où les écossais avaient tenté de s’emparer du château rouge du village pour y établir le même méprisable commerce. Ils avaient été repoussés à coups de fourches.
C’était connu, pour l’eau aussi, les archers prélevaient leur dîme. Sans vergogne, ils protégeaient le trafic. On disait que l’Orga avait essayé de rançonner les écossais, mais les archers s’étaient cette fois opposés, et depuis leur argouserie centrale située au centre du quartier étranger, ils régnaient en maîtres sur toutes ses turpitudes, se contentant les jours de fêtes ou de beuverie de violer quelque saxonne irrespectueuse ou de tabasser quelque belge agité.
Saelle n’avait pas le choix. Pour éviter le château d’eau, il aurait fallu faire un détour de plusieurs kilomètres. Alors elle s’avança. Quelques archers essayèrent de la pincer, se moquant de son costume traditionnel. Tout au long des rues, les paresseux helvètes lui lançaient des quolibets salaces dont elle n’entendait jamais la fin, lassée d’attendre. Les yeux globuleux des mystiques polaks la déshabillaient indécemment.
Un teuton mignon, aux yeux noirs de ciel, lui proposa de boire un verre.
« Et quoi encore, tu crois donc que je n’ai que ça à faire? »
Elle lui prit la main et l’emmena chez lui. Nul ne sait ce qu’il s’y passa. Même le suiveur patenté ne put rien rapporter, la chambre du jeune teuton n’étant pas équipée des glaces sans tain réglementaires.
On sait seulement qu’elle repartit de chez le teuton, contente d’elle. N’avait-elle pas appliqué de nouveau une maxime du vieux donneur, « l’aventure est au coin de la rue »?
Chaque fois que Saelle venait à la ville, elle appliquait cette maxime, car là haut au village, le faible nombre de rues générait peu de coins de rue propices à déclencher l’aventure.
Et puis le teuton avait à plusieurs reprises prononcé les mots « mon roudoudou », et aussi « souviens toi, roudoudou, mon roudoudou ».
Amusée, elle avait d’abord pensé à une coïncidence.
Mais en marchant vers la ville chic, les mots lui revenaient. C’était là un indice que le teuton lui donnait. Qui était-il? Que savait-il? Que savait le vieux donneur? Elle eut le sentiment d’être passé à coté de la possibilité de comprendre. Etaient-ils tous les deux membres de l’orga? Désireux de l’aider par sympathie mais sans prendre trop de risques pour eux-mêmes ? Il lui revint qu’elle avait peut être bien déjà vu le jeune teuton à son entrée dans la ville. L’aurait-il suivie? Et la détermination sensuelle de Saelle aurait-elle infléchi la mission du teuton chargé de l’espionner et se laissant aller à l’aider un peu, attendri par quelques étreintes? Tout cela se bousculait dans sa tête comme une vérité diffuse et pourtant proche.
Elle fit demi-tour et courut au domicile du teuton, il fallait qu’il parle. La porte de l’appartement était ouverte. Elle la poussa pour constater qu’il était vide: le teuton l’avait nettoyé de tout objet en moins d’une heure. Elle pestait contre sa lenteur d’esprit.
Cependant ce déménagement express confirmait ses suppositions: sa rencontre avec le teuton ne devait rien au hasard, et le mot roudoudou encore moins.
Et lui vint l’image du roudoudou jeté sur les cailloux déversés: Pourvu qu’il y soit encore. Nul doute, il devait contenir une clé, un indice, de quoi se battre mieux. Il fallait le retrouver au plus vite.
Elle ne pouvait pas perdre de temps. Malgré les risques et ses principes sur la nécessité de la marche comme excellent exercice, elle décida de rejoindre ses vignes en volant. Son envol n’émut guère les gueux de la rue qui ne s’étonnaient plus de rien.
Les cailloux recouvraient toujours la vigne. Elle se rendit là où elle se souvenait avoir jeté le roudoudou. Il n’y était plus. Alors, elle s’agenouilla et avec affolement se mit à remuer les cailloux en tout sens. Il aurait pu s’enfouir… Et si un animal, un rat, un oiseau s’en était emparé… Elle commençait à désespérer.
« C’est ça que tu cherches? »
Elle sursauta et se tourna. Le voyeur patenté se tenait debout derrière elle, et présentait le roudoudou.
« donne », cria-t-il.
« Tsss…un futur chômeur, sans espoir, ne peut se permettre de donner la nourriture qu’il a trouvé! »
« Donne, je te dis, et je t’assure que tu auras ce poste d’écouteur patenté! »
Elle s’empara du roudoudou qu’elle entreprit de lécher avidement malgré les petits cailloux qui s’y étaient incrustés. Rapidement apparut un petit plastique renfermant un papier sur lequel étaient inscrits ces mots: « chez Juanito ».
C’était peu comme indice. Tout cela faisait jeu de piste. Visiblement on voulait peu à peu l’amener quelque part. Le bar de Juanito se trouvait en haut du village, séparé de lui par une abondante végétation. C’était un endroit fermé que les gens du village ne fréquentaient pas. On savait qu’on y dégustait des quantités de cruchons d’indispensable liquide de qualité supérieure. Les clients étaient des étrangers qui y venaient en voiture à la nuit tombée. Aux yeux des villageois, c’était un lieu de débauche et de perdition réservé aux riches, qu’on préférait ignorer, et quand on le désignait à voix basse on disait « là haut ».
Cette réputation ne retint pas Saelle. Sa mission primait ses appréhensions. Peu après, elle poussait la porte du bar huppé.
L’atmosphère embaumait l’enivrant parfum de l’indispensable liquide de luxe. Des conversations décousues et des éructations diverses emplirent ses oreilles. Derrière son bar, Juanito leva à peine les yeux de ses revues d’agronomie. Il la connaissait un peu. C’était bon signe, elle avait le droit d’entrer.
Elle s’approcha du bar. Une femme de petite vertu chercha à la mordre mais elle se détourna habilement. Partout des acheteurs d’indispensable liquide - elle en connaissait certains - parlaient fort, négociaient entre eux, discutaient les prix et la qualité. « Richesse, opulence », ressentit Saelle. Un marin d’opérette gémissait, la femme l’avait mordu. Un grand frisé expliquait que le match en Anglouserie serait une promenade de santé pour nos joueurs. Il prenait là dessus des paris avec un négociant en charbons et escargots qu’une nommée Juliette couvait amoureusement du regard tout en jouant du violoncelle. Plus loin un négociant à la voix rauque et au débit rapide se disputait avec un collègue au crâne dégarni à propos des mérites d’un indispensable liquide blanc, le traitant de coyote et émettant des doutes sur la qualité de son foie. Le débat impliquait visiblement des tests répétés. Un imam défroqué, communiste-royaliste et zoophile vantait les mérites du Figaro Madame.
A une table, de riches négociants espagnols festoyaient. Un grand homme en imperméable déclarait d’un air entendu qu’il allait travailler et sortait pour se livrer à quelque trafic douteux.
A une autre table, des femmes richement mais court-vêtues, papotaient. Certaines portaient des noms prestigieux. D’autres étaient des femmes des notables du village, ce qui stupéfia Saelle. Beaucoup occupaient des postes importants dans les grandes entreprises et dans l’appareil d’Etat, ou avaient des maris ou amants influents.
Un curieux escogriffe aux cheveux de hérisson virevoltait autour d’elles, embrassant l’une, étreignant l’autre, câlinant la suivante, papouillant celle d’après, chatouillant sa voisine, baratinant celle de gauche, confidentiant celle de droite, le tout dans un bel ensemble de rires papillons.
Saelle se dit que puisqu’elle connaissait certaines de ces femmes, et puisqu’elles étaient femmes et donc sensibles, elle pourrait entamer son entreprise avec plus de facilité en s’adressant à elles. Elles devraient normalement comprendre la misère des vignerons, la nécessité d’un prix d’achat juste de l’indispensable liquide, la nécessaire aide que l’Etat devait aux vignerons contre l’Orga, contre les archers corrompus…
Elle ne fut pas mal reçue et on lui offrit de s’asseoir. L’escogriffe en profita pour se permettre avec elles quelques privautés. Elle ne s’en formalisa pas, et puis ce n’était pas si désagréable.
Elle parla et elles l’écoutèrent. Saelle crut qu’elles comprenaient et adhéraient. Elle ne vit pas dans leurs yeux l’étonnement qui leur fit d’abord croire à une blague. Puis vint la colère de certaines, et puis le rire de toutes. Et puis le silence froid.
Une femme parla: « Ce n’est pas notre affaire. Demandez aux hommes ».
Elle interpella la salle et répéta les propos de Saelle. Des rires énormes lui répondirent.
L’un des acheteurs, un gros, cigare puant au bec, s’avança:
Toi, ce que tu vas avoir, c’est pas de la soupe, c’est du rata. Tiens voilà du boudin, et ron et ron petit patapon, en veux tu, t’en auras pas, la loi, c’est pas faite pour voutre, mais pour noutre, sinon où qu’on irait quoi! Sérieusement, oublie ça, et bois un coup, tu verras un nectar!
Elle accepta. Trop envie. Elle pensa à une plaisanterie. Que faisait-elle ici.
Elle allait partir quand du fond sombre du bar surgirent le maire du village accompagné du donneur.
« Allons, allons, Saelle, quelle virulence! Mais aussi quel punch! Tu sais il y a longtemps que j’admire ta fougue et ton énergie. Dommage que tu mettes ces qualités au service de causes perdues et sans grand intérêt. Tout peut s’arranger, tu sais! »
« Et ma vigne couverte de cailloux, ça va s’arranger? »
« Mais oui ça peut s’arranger! Tout peut s’arranger avec de la bonne volonté ».
Ainsi le maire, qui en Conseil parlait de défense des vignerons et prétendait tout faire contre l’Orga et les archers corrompus, était leur complice et trinquait avec eux.
Saelle reprit un verre d’indispensable liquide, renonçante et prostrée. Le maire lui mit le bras sur les épaules:
« Allons Saelle, tu vas voir, notre vieux donneur va t’expliquer ».
« Lui aussi, il en est! »
« Si peu, si peu, juste du coté de la vie. Du bon coté quoi », expliqua le donneur.
Il l’entraîna vers le fond du bar et pénétra dans la cuisine ou officiait Rosita, la femme de Juanito.
Celle ci accueillit aimablement Saelle:
Il y a longtemps que je vous connais. J’étais certaine que vous viendriez un jour chez nous. Vous allez voir. La vie est belle. Votre place est avec nous. Oubliez certaines bêtises. Tout va s’arranger. »
Pendant ce temps, le vieux donneur avait déplacé tout un rayonnage de cruchons, découvrant une porte blindée dans le mur. Un clavier avec des lettres s’y incrustait.
Le donneur s’amusait:
« Alors Sael. Quel peut bien être le code d’ouverture? »
Sael s’approcha. R, O, U,…Roudoudou. La porte s’ouvrit.
Un bureau luxueux apparut. Des acheteurs, connus de Saelle, étaient assis. Ils se levèrent aussitôt pour serrer la main du donneur avec déférence, ce qui surprit Saelle. Cette surprise fut à son comble quand elle vit le donneur faire le tour d’un grand bureau et s’installer confortablement dans le fauteuil du bureau, présidant ainsi l’assemblée.
« L’Orga, L’Orga, et tu es le chef de l’Orga! »
« Eh oui Saelle, vois tu j’ai une double vie. Mais ne crois pas que ma vie de donneur me déplaise! J’aime les vignes et ce village J’y suis bien. Evidemment, dans mon autre vie, je n’aime pas que l’on s’oppose à mes, à nos intérêts », tu le comprendras. Et toi aussi, je t’aime bien. Je t’aime beaucoup même. Je veux ton bien. Grâce à Mathias, tu n’as pas été foutre le bordel à la ville. Tant mieux, rien d’irrémédiable. Ne t’étonne pas, oui Mathias est l’un de nos agents. Mais oublie-le.
L’un des acheteurs intervint:
« Chef, cette femme a toujours été contre nous. Et j’ai l’impression qu’elle l’est toujours. C’est dangereux si… si elle ressort ».
« Imbécile. Elle est avec nous maintenant. Le fruit est mur. Il faut vivre avec les saisons. Comme dirait le donneur! N’est ce pas Saelle? Ton champ sera nettoyé en huit jours, la vigne remise en état, et comme c’est la meilleure du village, j’achèterai personnellement ton vin à un prix que tu n’as jamais rêvé. Et deux pour cent pour toi sur toutes les transactions du village. Rassure toi, cette année, les acheteurs ne baisseront pas leurs prix d’achats. Tu peux l’annoncer à tes amis. Et tu m’épouses. OK? »
Oui. Soupira Saelle.
« Alors c’est parfait, charité bien ordonnée commence par soi même, et tout est bien qui finit bien, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et toutes ces sortes de chose ».
Chez Saelle, les enfants ne manquent plus jamais d’indispensable liquide. Les vignerons du village ont porté Saelle en triomphe sur leurs épaules quand elle leur a annoncé avoir négocié avec l’orga un prix de vente stabilisé de l’indispensable liquide. Ils sont toujours aussi pauvres mais moins qu’ils devaient le devenir. Le maire vieillissant a cédé son fauteuil à Saelle.
Le voyeur patenté a refusé le poste d’écouteur patenté et s’est établi marchand de roudoudous en face de chez Juanito. Il préfère, n’ayant jamais aimé voir ou entendre les histoires des autres.
Le vieux Ramey n’a plus toute sa tête, mais qu’importe Saelle le fournit régulièrement en indispensable liquide qui lui procure une permanente béatitude.
Le donneur n’est pas un vilain homme une fois débarbouillé et dépouillé de ses oripeaux de donneur rural. Il vieillit cependant. Saelle a un amant régulier, il s’appelle Mathias. Il semble qu’il doive aider beaucoup Saelle à s’asseoir dans le fauteuil de chef de l’Orga. Les habitant du village ont perdu leur timidité et leurs préjugés et fréquentent maintenant le bar de Juanito. Il leur arrive de trinquer avec les acheteurs qui apprécient ce coté « couleur locale ». Il n’y a pas que l’argent dans la vie, se disent-ils tous à l’unisson. Ce qui est beau.
Et si vous rencontrez Saelle épanouie chez Juanito, glissez lui à l’oreille « roudoudou », elle fondra de douceur et, pendant que le village s’endort ivre de maximes d’une morale variable, elle vous offrira certainement un verre de l’indispensable liquide de sa vigne aux cailloux.
Encore qu’importe le cruchon pourvu qu’on ait l’ivresse, se dit parfois Saelle.