RUMEURS
Bonnes ou mauvaises rumeurs ? Rumeurs destructrices, rumeurs bénéfiques, rumeurs sans conséquence ?
Quand Sully fait savoir qu’Henri IV a déclaré que chaque français doit pouvoir mettre la « poule au pot » le dimanche, c’est certes une invention audacieuse, une rumeur, mais qui crédibilise le roi, qui va jusqu’à unifier les sujets. En fait Henri IV, apercevant une jolie jeune fille, avait annoncé son intention de mettre cette « poulette au pieu ». Cela a inspiré Sully par proximité lexicale.
Heureusement nombre de rumeurs sont anodines : Qu’importe que l’on rapporte que Louis XVI pète au lit et que cela indispose l’Antoinette ? On ne lui a pas coupé la tête pour cette raison.
Les puissants peuvent ignorer ou démentir les rumeurs à leur sujet. Emmanuel Macron a ainsi aimablement démenti successivement être l’amant de Mathieu Galley puis d’Alexandre Benala, aucun des deux n’étant son genre. Les choses sont claires, on n’en parle plus, il a su couper court.
Mais que dire de la rumeur prétendant que Christine Boutin participe régulièrement au sabbat des sorcières et que les balais rangés dans son débarras ne servent pas qu’à enlever la poussière ? On a beau expliquer qu’il existe maintenant des moyens de transport surs et confortables pour se rendre à ce sabbat, ils sont encore nombreux ceux qui prétendent avoir vu, un soir de pleine lune, la Boutin grimaçante chevauchant son balai au-dessus de leur potager.
Il est donc des rumeurs diverses, sachons les différencier, même si dans leur principe, on peut critiquer leur manque de fondement. Et nous n’avons que notre bon sens pour distinguer la fable de la réalité. Quelques exemples :
La cause de l’intoxication par salmonelle serait la présence de saumons dans les camemberts ! Foutaises ! Rien n’y fait : 99% des français en sont persuadés, certains allant même jusqu’à expliquer par quelles fourberies les saumons s’insinuent dans les fromageries. Pourtant l’association des saumons sauvages a démenti dans un ferme communiqué toute implication de ses membres dans une quelconque contamination. Pourtant l’amicale des « ours bruns d’Alaska pécheurs de saumons à la saison » a assuré et confirmé le caractère sain et consommable des saumons de leur région qui ne fréquentent jamais les rivages normands. On ne peut les soupçonner de la moindre complaisance, les deux espèces ne s’appréciant guère en temps normal, sauf d’un point de vue gastronomique pour certains. Mais autant pisser dans un stradivarius, la croyance demeure inaltérable. Misère.
Et que dire de ces allemands qui pendant 15 ans ont cru dur comme fer qu’Hitler était blond, que Goebbels mesurait 2 mètres et était doté d’une musculature de lanceur de poids ? Il est vrai qu’on a finalement vaincu ces contrevérités. Mais il aura fallu pour cela des années de guerre et des millions de morts. Ça fait cher de la rumeur.
Et cette rumeur politique, elle aussi bien établie, qu’on finit par reprendre familièrement tellement elle nous accompagne : Jean-Luc Mélenchon serait le descendant de Philippe Melanchthon, un allemand, théologien réformé du seizième siècle. Le caractère colérique, intransigeant et rigide du luthéro-calviniste Melanchthon a favorisé la crédibilité de cette rumeur, puisqu’on prête au leader de la France insoumise un caractère semblable, dur avec ses adversaires et encore plus avec les « hérétiques » de son camp. De plus, cette origine teutonne révélerait chez Mélenchon un complexe mal assuré dont témoigneraient ses attaques féroces contre Angela Merkel.
Cette proximité généalogique entre Melanchthon et Mélenchon ne repose sur rien : Pas le moindre document ou témoignage. Il n’empêche, au bistrot, ça fuse : « Tu as vu ton Mélenchtonne, il s’est bien fait moucher hier à la télé », « Mon Mélenchtonne, il t’emmerde », etc. Ainsi va la vie de nos concitoyens, dans l’erreur et l’à peu près.
Mais il existe des rumeurs bénéfiques dont on peut dire qu’il vaut mieux qu’elles persistent pour l’éternité. Qu’on me pardonne mais je vais me produire en exemple :
Chacun sait, et est bien persuadé que j’ai, au cours de mes aventures africaines, été amené à tuer un lion à mains – presque - nues. Cela me vaut respect, admiration, et j’avoue que cela a souvent impressionné favorablement des pépites féminines dont j’ambitionnais l’intimité.
Eh bien, ce n’est pas vrai. Entendons-nous : Je dis cela ici, mais si par la suite on y fait référence, je prétendrais avec force que je ne faisais que m’amuser dans ce texte, et que je suis bien le héros tueur de lion que j’ai toujours été.
Ce n’est pas vrai, admettons le, provisoirement donc. Voici les faits : Nous étions dans ce campement provisoire de savane, moi et Maurice. Maurice, mon coéquipier, mon vieil ami, disait-on, en fait, je ne supportais plus depuis longtemps ce type qui depuis le lycée me prenait la vedette à chaque événement de la vie et me volait les plus belles femmes.
Maurice, ce con, grand couteau à la main, dépeçait une antilope avant de préparer la tambouille. Un lion surgit, Maurice fait face. Le lion lui saute dessus et l’égorge. Mais dans le même temps, Maurice a eu le temps et la force d’enfoncer son couteau dans le cœur de la bête. Le lion est mort, Maurice aussi qui git à ses côtés.
Ça va vite dans ma tête. Il est clamsé, enfin, ce salaud de Maurice. Je me rends compte que c’est ce que je voulais depuis longtemps. Je pense à Abigaël, cette belle anglaise, évanescente, sensible, fortunée, avec laquelle nous avons diné la veille à l’hôtel. J’en suis immédiatement tombé amoureux. Mais j’ai bien vu, une fois encore, c’est Maurice qui a séduit, elle le dévorait des yeux. Pour lui c’était une conquête de routine. S’il ne l’a pas sautée ensuite, c’est que nous partions en brousse le lendemain à l’aube.
Et c’était programmé, nous serions revenus et elle aurait accueilli les bras ouverts Maurice, le grand aventurier, le chasseur intrépide et courageux, et avant de rejoindre leur chambre, ils m’auraient souri doucement, et Maurice m’aurait même donné une tape amicale dans le dos. Salaud de Maurice.
Salaud de Maurice. J’ai ramené les dépouilles du lion et de Maurice. J’ai expliqué comment j’ai volé au secours de mon ami, comment j’ai poignardé le lion, mais trop tard, l’animal avait tué. Je n’ai évidemment pas dit que j’avais un revolver à mon côté et que j’aurais pu sauver Maurice en tirant sur le lion. Alors Abigaël a poussé un long cri et elle a enlacé le corps de Maurice, couvrant son visage de baisers. Salaud de Maurice.
Je fus une gloire locale. On m’a entouré, encensé, interviewé, mon nom et ma binette parurent le lendemain dans les journaux du pays. J’ai proposé ma présence et mon appui à Abigaël. Elle a préféré s’enfermer dans sa chambre. Je retournais à mon rôle de héros, me disant qu’elle serait surement mieux disposée à mon égard le lendemain.
Ce lendemain matin, on m’apprit qu’elle était partie pour l’aéroport sans laisser de message. J’ai pesté, impuissant, salaud de Maurice.
Après, je suis rentré en Europe. Adulé, fêté. Quand on a tué un lion d’une manière aussi héroïque, tout vous est permis. Merci, grand merci la rumeur. J’étais enfin débarrassé de ce salaud de Maurice, de sa tutelle. Je me dis parfois que maintenant Maurice, c’est moi, Maurice, l’homme à qui tout sourit. Sauf Abigaël. Je l’ai retrouvé, elle m’a éconduit, la sotte a semblé ne pas avoir la moindre admiration pour moi. Mais pour Maurice si. Elle a fait rapatrier son corps en Ecosse. Elle prie sur sa tombe. Salaud de Maurice, gangrèneur de bonne rumeur.