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Quelqu'une

QUELQU’UNE

Quelqu’un est venu me voir. Il fallait bien qu’il vienne. Il ou elle est là. Son départ n’est pas prévu.

 

Je n’ai rien pressenti. J’ai seulement enregistré des faits qui auraient pu me faire prévoir l’arrivée de quelqu’un si j’avais bien voulu penser un instant. Ce fut d’abord la tournée du facteur. L’opération s’est déroulée dans le plus grand secret et j’aurais pu rester encore des mois dans l’ignorance. Le facteur ne passe plus à 13 heures et je ne sais même pas encore à quelle heure il peut bien passer. Evidemment, la clandestinité de cette mutation fut facile, je me lève tard et met rarement le nez dehors avant midi. Seulement un matin j’ai accompagné très tôt une amie à la gare de la Souterraine. En revenant, vers 9 heures, il y avait du courrier dans la boîte. Depuis, je m’y aventure à diverses heures de la matinée. Et il faut bien en tirer la conclusion : Il n’y a plus d’heure régulière à la tournée du facteur. Une réorganisation générale contraignant l’ancien facteur à des tournées décalées ? Un nouveau facteur - ou un remplaçant - qui en serait encore à chercher le meilleur circuit possible et à expérimenter divers horaires ?

Ce serait bien logique. Mais voilà, Ferdinand continue à ouvrir son portail en grand vers midi, parfois plus tôt, dans la prévision de l’arrivée de la voiture jaune de la Poste à 13 heures, et invariablement il le referme vers 13h30. Je sais bien qu’il pratique le même cérémonial pour le médecin, l’infirmière, le marchand de surgelés, tel ou tel parent. Mais il s’agit là soit d’horaires irréguliers bien que prévus, soit d’horaires différents de ceux du facteur.

J’ai d’abord pensé  qu’il lui fallait un certain temps pour s’habituer et que l’ouverture du portail vers 12 heures était un réflexe conditionné et qu’il lui fallait s’en déshabituer. J’étais conforté dans cette opinion par le fait qu’après deux jours d’espionnage, aucune petite voiture jaune ne s’était présentée.

Ce n’était pas vraiment une démonstration. J’avais souvent remarqué que le facteur n’ayant pas de courrier pour Marie-Thérèse et Ferdinand, même pas un petit prospectus, se permettait de se refuser cet arrêt pourtant générateur d’un petit canon gratifiant. Cet homme pouvait somme toute être pressé de rentrer déjeuner chez lui. De fait, cette restriction s’imposait car le troisième jour, la voiture jaune était là stationnée devant la maison de Ferdinand, et il était 13 heures. Et j’avais eu du courrier dans ma boîte deux heures plus tôt...

 

Sans « pressentir », j’aurais pu commencer à me douter que ces événements n’étaient pas que le résultat d’une fantaisie de l’administration des postes ou des errements de ses préposés. J’aurais pu commencer à me douter qu’on me marginalisait, qu’on commençait à me retrancher de l’ordre quotidien des humains, que j’entrais dans l’anormalité et que dès lors, la venue de quelque chose ou quelqu’un entrait dans le domaine du possible. Mais on se fait mal à l’idée de l’exclusion du monde, même quand depuis longtemps on joue à faire mine de franchir la frontière, en constatant que toujours on vous rattrape par la manche, ce qui tendrait à démontrer que l’on tient à vous, qu’en quelque sorte on vous apprécierait.

 

Et il y eut la chaleur du drap. J’ai beaucoup de défauts dans un lit. Entre autres, je prends de la place et je ronfle. Sauf si je n’ai pas bu, si j’ai mangé légèrement, si je ne suis que raisonnablement fatigué, si je n’ai respiré que de l’air pur tout le jour. Essayez de réunir ces conditions. J’y parviens moi, justement quand je vis seul ici plusieurs jours de suite. Mais ce n’est d’aucune utilité, mon absence de ronflement ne bénéficiera à personne si je suis seul. Et puis j’ai une qualité, je suis un calorifère. Je dégage une chaleur constante et ininterrompue. Comme, de manière surprenante, en contraste de ma personne, j’ai la peau étonnamment douce, je suis une invitation à se blottir contre moi pour y dormir au chaud. Les dames se laissent prendre au piège jusqu’au déclenchement du ronflement qui les fait fuir et me laisse enfin tranquille.

 

Certes, j’ai une certaine peine de leur fuite dans la chambre voisine. Mais en même temps, je peux enfin m’étaler, laisser ma carcasse d’ogre se répandre. Et surtout je peux chercher le frais. Le frais réside d’abord dans la possibilité d’ouvrir ou entrebâiller la fenêtre. Le frais est surtout dans les espaces de drap et d’oreiller que je ne recouvre pas encore. Car ma qualité de bouillotte est pour moi un enfer. Alors j’alterne les oreillers et les places dans le lit, mettant à refroidir les espaces de tissu que je viens de cesser de recouvrir ou de toucher, dans l’attente d’y revenir dix minutes plus tard. Ces délicieuses alternances se prolongent jusqu’à l’arrivée du sommeil. Je pense qu’elles cessent ensuite car je ne me souviens pas de m’être éveillé et d’avoir senti la place chaude à mon coté sauf prolongation héroïque de présence féminine ayant avouée sa défaite quelques instants seulement avant mon éveil. Situation fréquente, car dans ce cas, la dame vaincue se venge bassement en s’arrangeant pour me réveiller tout en faisant semblant de faire le moins de bruit possible en quittant le lit.

 

Je tiens à remercier au passage toutes celles qui savent prendre cette décision salutaire de partir. Je ne remercie pas en revanche, celles qui pensent qu’il suffit de siffler pendant des heures, tout en me donnant des coups de coude, pour que le souffle de la bête se transforme en élégante brise respiratoire de prince charmant, ce qui a pour résultat de faire passer une nuit blanche à tout le monde.

Enfin, pour épuiser le sujet, ne sachant pas si la vie me prêtera l’occasion d’y revenir, je tiens à exprimer mon admiration aux rares femmes qui ont écouté mes propos d’avant coucher, lesquelles les autorisaient à m’inviter à aller dormir ailleurs si mes ronflements les importunaient.  Je les remercie, car non seulement, cette situation a permis le confortable sommeil de chacun, mais elle m’a ôté toute culpabilité et m’a permis au matin de leur porter le café au lit et de leur ouvrir la fenêtre sur un ciel radieux. Il faut peu de choses pour le bonheur.

 

Et pourtant, l’autre nuit, la place à coté était chaude, et aucune dame ne venait de quitter ma couche, il n’y en avait pas dans la maison, il en vient de moins en moins, et si je le déplore quant à mon image et au confort de mon statut, je suis bien conscient d’être responsable de cet état de fait, ce qui me fait tout autant pester que me réjouir. Je me dis ainsi qu’à défaut de savoir froidement ce que je veux, mes plus ou moins grands efforts pour faire venir une dame ici, et les éventuels résultats de ces efforts, déterminent hors moi quelle est la réalité de mes désirs et sentiments. Cette absence de conscience n’est guère flatteuse, mais la méthode employée est peut-être plus sérieuse que de longues réflexions sur le sujet.

 

J’ai douté moi aussi. Bien sur, j’avais pu bouger dans mon sommeil. Bien peu vraisemblable. En début de nuit, soit. Mais au réveil, après presque dix heures de sommeil ! J’ai pensé à un animal, un loir, plusieurs peut-être. A-t-on jamais vu des loirs sauvages venir passer la nuit au chaud au coté d’un homme ? Et un loir, c’est petit. Petit et mignon, comme les seins de Mumu, mais elle disait « meugnon » pour « mignon ». Des loirs, il y en a au grenier, oui, mais en hiver. Là c’est fini, c’est presque l’été, ils vont gambader dehors. Je peux laisser de la nourriture, elle les indiffère, ils connaissent meilleur.

Je les ai empoisonnés une fois. Sur les conseils de Ferdinand. J’ai été chez le pharmacien qui m’a proposé deux sortes de graines empoisonnées. Une efficace, l’autre pas. Cette dernière avait toutes les apparences de la première mais les loirs, qui sont plus malins que moi, la repèrent vite en rigolant. J’ai choisi l’efficace. Je me demande bien pourquoi. Pour faire plaisir au pharmacien sans doute, alors que le but était de faire plaisir à Ferdinand. En choisissant les inefficaces, je lui aurais fait doublement plaisir. D’une part j’aurais écouté ses sages conseils, en ne me montrant pas sensibles à ces petites bêtes ravageuses comme une andouille de parisien, d’autre part en ayant choisi le mauvais produit comme un empoté de parisien qui fait tout de travers malgré sa bonne volonté et qu’on aime bien quand même, parce que stupide comme ça, ça ne peut que mettre en valeur toute la finesse paysanne.

 

J’ai empoisonné les petites bêtes. Elles ont boulotté toutes les graines la nuit. Le matin, elles avaient tout ratissé, et puis un jour, ça a cessé, elles n’y ont plus touché. Je n’ai jamais surpris l’une de ces bestioles qu’on entend sans les voir. Tant pis pour elles, elles se seraient montrées, j’aurais enlevé les graines.

 C’était l’hiver, suis parti et revenu huit jours plus tard. Il pleuvait des cordes sans discontinuer, et il faisait froid. Et sur la terrasse un loir agonisait tout mouillé. Alors je lui ai confectionné un toit, apporté un peu d’eau car malgré la pluie, il ne pouvait boire. Et j’ai surveillé, et il était toujours là. Je me sentais idiot et coupable. Et puis j’ai pensé que je devais au moins racheter ma lâcheté, j’ai pris une pelle, fait le geste de, plusieurs fois, je suis sorti, et il ne bougeait plus. Je l’ai ramassé avec la pelle et je l’ai porté plus loin, je ne suis pas certain, était ce moi qui tremblait, il m’a semblé qu’il a eu un soubresaut dans la pelle juste avant que je lance dans la haie. Ces animaux se vengent atrocement de nous.

 

Un loir, c’est petit et ça ne dort pas auprès des hommes, mêmes empoisonneurs. Et l’étendue de drap chaud était vaste, plus que celle d’un chat, et puis ne j’ai pas de chat. Dommage, il mangerait les loirs, je le lui interdirais mollement et hypocritement. Au delà, par ici, parmi les animaux à sang chaud, je ne vois qu’une vache. Mais comment aurait-elle atteint mon lit ? Et puis une vache, sans médire, ça fait des saletés, et le lit était propre.

Ce n’était pas Gartempe, Gartempe est une rivière et elle mouille tout ce qu’elle touche. Ce n’était pas Maria, elle ne sort qu’à la pleine lune, et celle ci est presque vide.

 

Je ne suis pas fou. Malgré l’invraisemblance, il n’y avait plus qu’à admettre que j’avais un sommeil agité et que je bougeais dans mon lit, même juste à la fin de mon sommeil. Je me suis fait à cette idée, y compris le lendemain en ayant constaté à nouveau la chaleur des draps à mon coté.

Le troisième réveil faillit m’apporter l’apaisement : le drap était frais. J’étais redressé sur un coude, mes yeux mornes examinaient la surface voisine avec contentement. Et je vis l’oreiller. Il n’était pas en boule, tout froissé, comme je le fais avec les oreillers que je tripote et enlace, et je jure que lorsqu’il y en a deux, et c’est le cas, je leur réserve le même sort sans vergogne ni discrimination. Alors maintenant je bougerais dans mon lit comme un damné mais j’épargnerais les oreillers ? Du moins un oreiller. Et ce deuxième oreiller reposait sagement et en son centre on distinguait clairement le creux formé par une tête qui s’y est appuyée.

Il fallait maintenant admettre que je gesticulais avant le réveil, que je ne martyrisais plus l’un des deux oreillers, et que lorsque je me trouvais sur le deuxième coté du lit, j’avais un comportement très sage, me contentant de poser ma tête doucement sur l’oreiller privilégié. Cela faisait une suite de comportements nocturnes bien nouveaux, et qui plus est comportant des alternances très opposés.

 

Ce n’est pas par pressentiment que j’ai ouvert la porte de la chambre voisine. C’était pour ouvrir fenêtre et volets et aérer un peu la pièce puisqu’il faisait beau. Et j’ai donc naturellement constaté qu’on avait dormi dans le lit et que les draps étaient encore chauds. Quelqu’un était bien venu. Et quelqu’un dormait chez moi. Dans mon lit et cette nuit aussi dans la chambre d’à coté.

 

Tout cela peut faire sourire. Ce n’est pas méchant un facteur qui change d’horaire de tournée. Ce n’est pas méchant quelqu’un qui dort chez vous, ne vous fait aucun mal, ne casse et ne salit rien et s’éclipse au matin. Ce n’est pas méchant.

Mais ce n’est pas normal un facteur qui dépose son courrier à 9 heures et fait sa tournée à 13 heures. Ce n’est pas normal quelqu’un qui s’introduit dans une maison fermée de partout juste pour y dormir - peut être pas dormir, peut-être seulement s’allonger - et qui en ressort sans laisser de carte de visite. Rien que légalement, c’est un délit. Oui je sais une aimable dame qui vient discrètement dormir à mon coté, je ne devrais pas me plaindre ? Vraiment ?

Qui me prouve qu’elle soit aimable ? Qui me dit d’ailleurs que c’est une dame et pas un homme ? Tiens le facteur, pourquoi pas ! Ca expliquerait son courrier prématuré : Il dort chez moi, en partant dépose son courrier, et retourne incognito au point de départ de sa tournée habituelle. Pouah le facteur. Quelle horreur. Je me sentis sale et pris une douche.

 

Quelqu’un est venu. Et je le sens bien. Non je ne pressens rien, je le constate. Est-il normal maintenant qu’en voulant écouter un vieux morceau de Damia pour réfléchir en fumant un bon cigare, je ne parvienne pas à trouver un seul disque ?  C’est un fait objectif. Le facteur les aurait tous emportés ? Non, je sentais bien que je faisais fausse route en mélangeant mes visites nocturnes et le facteur, bien que restant persuadé d’un lien pervers entre les deux événements.

 

J’ai réfléchi et j’ai d’abord décidé que mon visiteur était une femme. La délicatesse de la visite et de l’empreinte laissée imposait cette déduction. J’en fus un peu rassuré.

J’ai longuement cherché le rapport entre le dérèglement postal et ma visiteuse nocturne. J’en suis venu à penser que le seul rapport concret était que l’un précédait l’autre. Et si l’un précédait l’autre, c’était peut-être que le premier annonçait le second. En somme un avertissement, ou un héraut d’arme venu me signifier une visite sur un ton qui me sommait de l’accepter tout en m’expliquant que le monde et les temps changeaient. Mais quand je parle de visite, il me fallait bien admettre qu’il s’agissait plutôt d’intrusion, qui plus est anonyme. L’intruse pénétrait chez moi, non pas en visite courtoise plus ou moins bienvenue, encore moins en réponse à une invitation, mais comme en application d’un droit à être là, dans ce qu’il y a de plus intime, mon lit.

Enfin la disparition des disques de Damia parachevait l’agression : Pas question pour moi de me réfugier dans mes vieilles habitudes et d’attendre que tout passe et tout lasse en dégustant un petit alcool. Hasard ou non, toutes les bouteilles d’alcool étaient vides, ce que je compris comme relevant d’une action extérieure, un vieil instinct me conduisant à ne jamais me trouver dans une si irréparable et calamiteuse situation. Le roi n’était pas encore tout nu, mais sa cote de maille avait disparu.

 

Je me servis un verre de rosé de Touraine, d’un cépage en voie de disparition, dont la rareté hors normes européennes avait convaincu les autorités de Bruxelles qu’il devait cesser d’être rare et ne plus exister.

 

Je réfléchissais et je concluais, et plus ma pensée expurgeait, plus j’avais ce sentiment qu’elle était conduite et dirigée. Tout convergeait vers l’arrivée de quelqu’un, de quelqu’une. Une quelqu’une violente et violentante dans sa démarche et très douce dans ses actes puisque se contentant de venir reposer paisiblement quelques instants à mon coté.

J’ai eu la niaiserie de passer en revue toutes les femmes ayant un jour eu quelque faiblesse pour ma personne. Je me suis rendu compte, assez dépité, que je n’en connaissais aucune qui pourrait avoir pour moi un si fort attachement qu’il la conduirait à mener autour de moi une telle manoeuvre d’encerclement et à déployer toute l’adresse et la ruse nécessaire pour s’introduire chez moi telle un esprit traversant les murailles.

D’ailleurs moi même, j’ai cherché celle dont j’aurais aimé qu’elle fut cette quelqu’une si entreprenante. Sans doute, les dernières ont-elles plus de valeur. Les plus anciennes et surtout les disparues se voient auréolées d’un mystère et d’une gloire qui renforcent mon attachement sans que je parvienne à me duper profondément, sauf quelque jour d’extrême mièvrerie. Et puis il y a celle dont la présence demeure constante mais dans ce cas, j’imagine mal le but de l’entreprise et puis je sais bien où elles sont, elles ne rôdent pas la nuit autour de ma maison.

 

Quelqu’une n’était pas une femme connue de moi. Ou alors, elle était toutes ces femmes connues. Dans ce cas, il me fallait admettre la constitution d’un panthéon gynécique issu de mon cerveau et déployant sa fable mythologique implacable autour de ma personne, sans doute avec le concours de quelques goules et fées malfaisantes de la campagne creusoise.

 

Cette hypothèse s’opposait au complot organisé terrestre et bien concret mais elle était aussi une conspiration ourdie à l’intérieur de moi. Peut-être même les deux étaient-ils en liaison. Dans les deux cas, je ne comprenais pas la motivation de cette attaque. J’ai bien des choses à me reprocher. Mais ai-je jamais fait souffrir une femme ? Enfin, l’ai je jamais fait en le sachant ? Oui, c’est arrivé... Oui mais jamais consciemment, volontairement ! Et puis n’est ce pas la finalité ultime des relations amoureuses que de finir en souffrance ? Je ne suis pas un cas. Pas un cas qui mérite cette menace qu’on me fait. Il y a pire. J’aurais mal aimé ? Mais j’ai fait ce que j’ai pu ! Quelqu’une, si tu m’entends, écoute moi, je vais t’expliquer.

 

Vois tu, les hasards de la vie, et peut-être une vague orientation génétique, m’ont conduit à une régulière fréquentation confidente des femmes et m’ont permis de parvenir à cerner, voire décrire, leur manière d’aimer.

Cette compréhension n’en reste pas moins grossière, à l’égal du descriptif de la « foi » par un non croyant. Elle est extérieure, bien que passionnée, et mon sexe et les attributs qui s’y attachent ne m’ont jamais permis d’entrer dans le secret intime des ressorts de leurs émotions.

Cette « meilleure » et toute relative compréhension par rapport à la majorité des hommes à pénis, est à la source de bien de mes comportements à l’égard des femmes, car si je peux exprimer ici mon incapacité à une complète perception, je n’en ai pas moins la prétention dans mon comportement amoureux. Je finis toujours toutefois par m’avouer vaincu.

Tout cela provoque un trouble, tant pour moi que pour l’objet de mon désir ou de mon amour, la différence ou la fusion de ces deux sentiments restant un autre débat. Ce trouble n’est pas fatalement négatif, il a pu m’être favorable.

 

Mais il a une conséquence essentielle : Toutes les femmes que j’ai « aimées » demeurent mes femmes que j’aime, mille ans après la séparation officielle. Parce que sachant que je ne les ai pas comprises totalement, je ne pourrais jamais dire que j’en ai épuisé tout le suc. Cette totale connaissance (ou possession ?) m’est interdite, je n’en aurais jamais le sentiment, je ne pourrais jamais dire qu’une histoire est finie, bien ou mal, et que je suis totalement libre et prêt pour une autre. Je suis condamnée à vivre avec toutes jusqu’à la fin. Et aujourd’hui, ce savoir me fait, à chaque nouvelle femme rencontrée, redouter ce moment où j’avouerai ne plus pouvoir aller plus loin dans ma connaissance. 

Ce pressentiment doit bien aussi jouer un rôle dans ma façon de mener ces relations à un rapide avortement. Aussi grande que soit ma maison, je sais que sa capacité d’hébergement a une limite. Il va falloir que je songe à faire édifier un mur élevé érigé de tessons. Il y a déjà trop de monde n’est ce pas.

Quant à faire l’homme normal, j’ai bien essayé, et ce furent les plus grands échecs. Du moins, j’en ai la satisfaction de n’avoir pas été du tout compris et complètement rejeté. J’en ai aussi un grand dépit, mais on ne contrarie pas sa nature. Et puis ce sont des amours de moins à nourrir, des espaces d’affection qui restent vierges. Je ne recommencerai pas, l’amoureux, léger ou passionné sur commande et selon l’humeur de la dame, est un rôle qui demande trop de qualités que je n’ai pas.

Et pourtant, j’espère toujours. Je ne sais même pas quoi. Faut-il être sot, n’est ce pas ? Peut-être pas. Mais pour qu’il n’y ait pas sottise, il faudrait que je sois autre. Et ça...

 

J’attendais une attaque en règle, se traduisant par un événement nouveau. Mais rien ne s’est passé. J’ai décidé d’ignorer le facteur. Et je l’ai vaincu. Il m’a suffit d’aller chercher le courrier dans l’après-midi. C’est facile de vaincre, il faut décaler un peu. Et puis quelqu’une a espacé ses visites, me provoquant d’abord un grand soulagement. Mais hier, après trois jours d’absence, la froideur du drap m’a peiné. J’ai visité toutes les chambres, j’ai soulevé les draps mais aucune chaleur apparente ne les imprégnait. Reviens quelqu’une, tu peux venir tous les jours. Dis moi qui tu es. Et tu pourras rester avec moi.

Ce matin, j’ai été chez le boucher, qui est une bouchère. J’ai renoncé à la martyriser en lui commandant des côtes de boeuf qu’elle peine à découper sous mon regard supérieur. Je lui demande seulement une côte de veau. J’aime le joli mouvement de son poignet, sa faible force qui la contraint à frapper plusieurs fois de sa petite hachette, encore trop grosse pour elle. Je sais qu’elle a changé de vie, complètement, j’ignore pourquoi elle est ici et fait ce métier. Ce n’est pas rien d’être bouchère. Elle est jolie derrière ses lunettes. Elle a su changer, et tout en douceur, elle plaisante souvent, je ne sens pas d’amertume. Elle aime ? L’idée me déplaît, sauf si c’était moi, sauf si elle était quelqu’une. Je ne sais.

 

J’ai retrouvé mes disques de Damia. Derrière le buffet. Il est logique de conclure qu’ils avaient glissé. Si on aime les explications concrètes. Sinon on peut penser que quelqu’une les y a remis. Remis justement le jour où j’ai cherché son empreinte dans toutes les chambres. 

Ce n’est pas sérieux, je sais. J’écoute Damia en sirotant une petite poire bien ordinaire dont j’ai acheté le flacon chez la bouchère. C’est une boucherie qui vend de tout. Tout va bien maintenant. Ca fait drôle de vivre à deux mais je supporte stoïquement la chaleur excessive de mes draps.

Est ce  cela changer ?

 

 

 

 

 

 

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