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Peau

 

PEAU

 

Vous avez déjà violé quelqu’un vous ?

 

Moi jamais, ce qui s’appelle « jamais ». Même pas l’un de ces petits viols domestiques avec une conjointe légitime ou non. Un de ces trucs où elle cède par lassitude, par ennui, pendant que l’autre se dit qu’en fait elle aime ça cette garce, faut la forcer un peu, et puis c’est ma femme, c’est le devoir conjugal et toutes ces sortes de choses miasmeuses.

 

Ah si, j’ai bien connu une femme qui aimait que ce soit comme un combat rituel avant qu’elle ne cède. Un « jeu intense ». C’est vrai que c’est fort les première fois, l’impression d’être deux d’une essence autre, voire supérieure. Mais un jeu est un jeu, et si on veut continuer à jouer, il faut changer de jeu, ou bien arrêter tout quand l’extase est à son apogée. Sinon, on risque vite cette lassitude, cet ennui, du moins pour celui que le jeu cesse d’amuser. J’ai connu ça. Le devoir et la répétition ne s ‘accordent pas avec le désir et sa palpitation.

 

Mais comment font donc les violeurs pour violer ? Je n’irai pas jusqu’à dire qu’ils m’inspirent admiration et fascination – je ne tiens pas à me faire écorcher vif – mais en tout cas ils m’interrogent. Ce n’est pas tant la violence, une violence qui les exciterait. Après tout il est des gens qui font dans le sado-masochisme, du violent donc, qui par exemple se fouettent au point d’avoir très mal, de se blesser un peu même, bourreaux du jeu comme victimes du jeu. Et pendant cet exercice, ils sont excités et cela leur provoque de plaisantes secousses sexuelles. Mais ils ne se violent pas.

 

Ils sont violents, mais on ne peut pas parler d’effort physique, même le fouetteur ne s’épuise pas, il peut d’ailleurs prendre son temps faire des poses. Le violeur (homme en tout cas) doit non seulement afficher une érection de fer susceptible de pénétrer l’orifice le plus rétif et le moins coopérant, mais aussi maitriser fermement sa victime. Chapeau ! (Oh pardon). Essayez donc de bander en faisant des pompes. Ou en escaladant le Tourmalet à vélo. Encore que pour le vélo, je me suis aperçu en faisant du vélo d’appartement à poil que ça pouvait me provoquer une érection artificielle. Super, dira-t-on. Mais non en fait, si on insiste ça finit par faire mal, là par en dessous, faut arrêter. Et enfiler un pantalon. Pour une fois que le sport pouvait me donner du plaisir.

 

Et même, même si le violeur n’a pas besoin de faire un effort physique pour contraindre sa victime, si par exemple il l’a tellement terrorisée qu’elle ne se bat plus, abandonne et se laisse faire, il faut encore et toujours avoir cette durable érection avec une femme (ou un homme, ou un enfant) dont le sentiment le plus évident, c’est qu’elle n’a pour vous pas le début du moindre désir, situation qui normalement aboutit assez vite à calmer un potentiel agresseur ou forceur. Ne serait-ce que par sens du ridicule ou dépit attristant.

 

Et puis, basiquement, violer, faut encore en avoir l’envie, voire l’idée. Aller voir une pute (voir plus loin), on peut en comprendre l’idée. Mais en avoir l’envie ! Parce qu’enfin, ça consiste à se masturber dans un trou, la précision du plaisir de l’éjaculation en moins. Violer, c’est la même chose, mais en faisant du sport en même temps, et avec une violée hostile. La pute au moins est neutre. Bref violer, c’est une sacrée corvée, et faudrait me payer cher pour que je m’y mette, à supposer que je sache faire.

 

De tout ça, de cette constatation que les violeurs semblent éprouver du plaisir à effectuer un acte spécialement chiant et pénible, j’en suis venu à conclure qu’ils sont une espèce à part, des dérangés, des malades, si on veut. Je ferai une place à part pour les violeurs passionnés, ceux qui n’en peuvent plus de désirer une femme, une seule qui se refuse. Ou pour les violeurs conjugaux. Ceux-là font partie de la majorité réputée saine d’esprit. Ils sont donc condamnables pour leur délit de viol. Les autres, si ce sont des malades, des cas, logiquement leur destination devrait être l’HP. Je ne vais pas me faire des amis chez leurs victimes !

 

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Vous avez déjà été aux putes vous ?

 

Moi, je ne sais pas si je peux dire oui ou non. Quand je travaillais à Cuba, j’ai bien connu des putes. Mais je n’en ai jamais payé une seule. Il s’agissait des putes de la Sécurité de l’Etat. Employées par cet organisme, elles avaient des contrats : Sortir avec un nombre X d’étrangers, rapporter ce qu’ils disent, éventuellement les compromettre. En échange, on leur faisait miroiter la possibilité de quitter le territoire, une fois leur mission accomplie. D’autres espéraient séduire un étranger suffisamment pour qu’ils repartent de Cuba en les épousant et les emmenant avec eux. Objectif rarement atteint.

 

Au tout début, à peine débarqué à l’hôtel, je recevais des appels de femmes me faisant des avances. Bon, j’en ai profité et je ne leur ai pas raconté grand-chose. Au début d’ailleurs je n’étais que louange pour le régime. C’est un français, Golendorf, qui m’a déniaisé. Dix ans qu’il était là, attendant qu’on veuille bien lui donner l’autorisation de partir, lui, sa reine africaine, et sa fille. Résultat, il a fait huit ans de taule. Mais c’est une autre histoire.

 

Rencontré au bar de l’hôtel - anciennement pour milliardaires américains mais pas mal abimé par les années – il m’a invité à m’assoir au bar sous le grand ventilo, au son d’un mini-orchestre de trois personnes qui jouait en boucle trois morceaux sirupeux, toujours les mêmes (mais ce n’était pas obsédant, c’était juste un bruit de fond), il a commandé deux anejos : Tu viens d’arriver, tu as du recevoir les appels des putes, je vais t’expliquer comment ça marche ici.

 

En dix minutes je suis devenu un vieux colonial au parfum. Après, pour les putes j’ai compris : Motus ou banalités, et un peu d’amour de la révolution, pas trop, ça pouvait paraitre suspect. Et il fallait bien que les filles gagnent leur vie en ayant deux mots à rapporter. M’en ont envoyé des différentes, sans doute des plus futées.

 

M’ont même mis dans les pattes un jeune mec qui m’a proposé de me taper en même temps une blanche et une noire. Gratuit, il ne m’a pas parlé de fric. Il avait un petit local pour la rencontre. C’était sur rue, avec une grande fenêtre, idéal pour les photos. Ou pour une constatation de flagrant délit, officiellement la prostitution était interdite, nul doute que les filles auraient témoigné que je les avais corrompues et payées. Sans compter l’immoralité de la situation. C’était un peu gros et ce n’était pas malin de me présenter ça comme gratuit. Quand je lui ai dit que je m’étonnais que mon seul corps de rêve puisse attirer ainsi de charmantes jeunes filles, il m’a vendu une salade selon laquelle, la fille blanche, issue d’une ancienne riche famille détestait le régime et souhaitait avoir des contacts avec des étrangers. Un truc à se retrouver en taule pour des années quel que soit le scénario. J’ai décliné la proposition du petit indic.

 

Au fur et à mesure, je me suis lassé. Les putes de la Sécurité se repéraient comme le nez au milieu de la figure. Une cubaine ordinaire qui se serait avisée de fréquenter les grands hôtels, de monter sans obstacle dans les ascenseurs, d’accoster des étrangers, ne pouvait que s’attirer les pires ennuis. Les putes, elles, n’avaient aucun obstacle de circulation, même s’il leur arrivait de se prétendre une quelconque profession. Ce n’est pas désagréable d’être sexuellement demandé, mais là c’en était frustrant. J’aurais bien aimé séduire une cubaine ordinaire. J’y suis quand même parvenu lorsque j’ai été couper la canne : C’était une petite ramasseuse de canne, belle et fière, que j’ai bien aimée et je rage de ne pas me souvenir de son prénom. Et puis il y eut aussi la petite sœur de la reine africaine, qui était mignonne, mais n’avait pas la noble grâce de son ainée. Et c’est tout.

 

Et il y eut ce jour où avec Golendorf et Jean-Pierre, chacun sa bouteille de rhum sous le bras, ont se rendait à une fête qu’on savait devoir être très légère. En approchant, on voyait au dernier étage les lumières de la fête et on entendait le son de la musique, des rires et cris. A la fenêtre un type enlaçait une fille presque entièrement nue. Ça s’annonçait chaud. Mais Golendorf avait une longueur d’avance sur nous en matière de vigilance. D’un geste il nous a montré à une fenêtre qui faisait face, des hommes dont on voyait bien, malgré l’obscurité, qu’ils filmaient tout ce qui se passait en face. Dépités, on a fait demi-tour. Je crois que ça a été comme un déclic. Basta des putes gratuites. Je n’ai plus connu que des étrangères, françaises ou autres, habitant l’hôtel ou quelques hôtels voisins. (Tiens qu’a bien pu devenir Annette) J’ai même eu une liaison suivie quoique très libre.

 

Je ne sais si on peut ranger ces moments vécus dans la catégorie « aller aux putes ». Sinon, en France cette fois, j’ai accosté une pute, que j’avais plusieurs fois repérée et que je trouvais belle, elle me rappelait quelqu’une. C’était un hôtel rue du Château d’eau, je crois. J’aurais bien voulu la séduire, la prendre dans mes bras, etc. Mais voilà une fois dans la chambre, j’ai d’abord sorti l’argent et puis elle a voulu faire ma toilette intime - tu parles que le cœur battant je m’étais occupé de ça avant de venir -, Je n’ai pas pu aller plus loin, ce n’était pas du tout ce que je voulais, j’ai remis ma veste, me suis excusé et je suis parti. J’ai pensé que j’aurais pu lui demander de s’allonger à mon côté dans le noir, que je puisse la prendre par les épaules, lui parler quelques minutes et qu’elle se contente de dire oui, ou rien. Je crois qu’il y a des putes qui acceptent ce vice-là. C’était ça que je voulais en vérité, sans me le formuler. Bon, j’y ai pensé après, j’ai l’esprit d’escalier, c’est connu.

 

Voilà, toute mon expertise en matière de putes. Comme pour le viol, il me semble appartenir à une majorité. Mais, concernant les putes, cette majorité n’est sans doute pas écrasante.

 

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Et puis, il y a le viol de la peau, de la chair. Qui consiste à toucher, de manière plus ou moins appuyée, la peau, la chair, le corps de l’autre sans y être autorisé. Qu’on peut aller jusqu’à nommer viol sans pénétration. Une agression, quoi qu’il en soit.

 

Contrairement au viol et à la fréquentation des putes, j’ai souvent ressenti ce désir de toucher une peau. Pas toutes les peaux mais certaines. Et je ne parle évidemment pas de la peau de celles qui m’ont autorisé à satisfaire mon envie.

 

Je parle de la peau de celles qui ne m’y ont pas autorisé parce que je ne suis pas parvenu à les séduire, mais pas seulement de celles-là. J’y intègre un certain nombre de femmes rencontrées, vues, entrevues, dont la peau m’a soudain fait fascination, et désir impérieux de toucher, seulement toucher. Ce peut être tout le corps et pas spécialement les attraits réputés sexués comme les fesses ou les seins. Ce peut être simplement une épaule découverte, une hanche, une main, le pli d’un cou, etc, bref des lieux du corps.

 

Il m’est arrivé de demeurer quelques longues secondes comme hébété par ce désir, paralysé, fasciné, la gorge sèche, n’entendant plus les mots qu’on m’adressait. Je n’ai jamais, à mon souvenir, bousculé l’interdit. Trop raisonnable sans doute, excessivement prudent ? Si je voulais vanter ma personne, je dirais « respectueux de l’autre », de son intégrité. Certes, je suis bien correctement pensant et je prône ce respect. Mais tu parles ! Je crois beaucoup plus à la crainte de la claque sur la gueule, des mots blessants, du scandale, de la vindicte partagée contre le sale type que je serais.

 

C’est bien fait, la morale sociale limite les agressions, et ce faisant elle fait passer les sales types frustrés pour des mecs « biens ». Et puis, quelle chance que ce contact physique, même léger, même sur un avant-bras, puisse être accepté plus longtemps qu’une seconde d’étonnement ? Quasiment aucune, alors à quoi bon ? Le raisonnable donc s’abstient, le violeur de peau, lui agit, et s’en prend plein la gueule, à moins qu’il ne courre très vite après son agression.

 

C’est formellement interdit de toucher sans autorisation, c’est clair. Je me demande aujourd’hui si je n’aurais pas dû parfois demander poliment : Madame, n’y voyez rien de plus, mais pourrais-je effleurer votre épaule ? Peut-être cela aurait-il pu marcher quelques fois. Et dans le pire des cas, je n’aurais eu à recevoir qu’un refus, au pire cinglant et pas une mise à l’index pour infamie et indécence. Autrefois bien sûr, quand je pouvais présenter un physique suffisamment avenant. Aujourd’hui, n’en parlons plus, un homme âgé prononçant les mêmes mots ne pourrait être qu’un ignoble satyre.

 

Peut-être que dans les sociétés où l’on se touche beaucoup sans que cela soit perçu comme ayant un caractère sexuel, mais seulement comme une sensualité de communication, eh bien j’aurais souvent trouvé une satisfaction de mon désir de toucher. Je me suis surpris il y a quelques semaines à caresser la joue d’une femme et d’un homme, aucun des deux ne m’étant des proches sans pour autant m’être des inconnus, à quelques minutes d’intervalle. Je n’avais pas fumé la moquette. Je devais être dans un état second. Ils se sont laissé faire mais je suis encore gêné de ces gestes. Qu’ont-ils pensé ? Choqués, surpris, je ne sais.

 

C’est donc possible. Seulement voilà, même lorsque ce type d’acte ne provoque pas de rejet immédiat, il laisse à la main caressante tant qu’à la peau caressée et aux propriétaires de ces bouts de corps, un sentiment d’étrangeté et de malaise qui persiste. C’est sans doute assez normal, car plus qu’une agression personnelle, c’est aussi et avant tout un viol social, un acte qui ébranle la stabilité des individus dans leur monde qui ne les conforte que s’ils s’inscrivent et agissent dans un cadre aux normes respectées.

 

Moralité : Il n’y a pas de moralité là-dedans. A côté peut-être. Misère.

 

 

 

 

 

 

 

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