ODINETTE, ISABEAU ET LE ROI FOL
« Le roi fou » : Ces trois mots présents dans tous les manuels d’histoire se sont dans les esprits associés à l’idée de la confusion et du marasme de l’Etat français dans la deuxième partie de la guerre de cent ans. Une sorte de plus dans l’enfer : Rien ne va plus pour la France et, qui plus est, le roi – le chef donc - est « fol ».
Et pourtant dans les premières années de son règne, Charles VI n’était pas le « fol » mais le « bien aimé ».
Charles VI est le fils de Charles V et de Jeanne de Bourbon.
Né en 1368, il devient roi en 1380 à la mort de son père. Il a 12 ans, il est mineur et il faut donc installer une régence. Les aspirants à cette régence ne manquent pas, en les personnes des quatre oncles du roi :
Les trois oncles paternels, Louis, duc d’Anjou, Jean le magnifique, duc de Berry, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne ; et l’oncle maternel, Louis II, duc de Bourbon.
Ce dernier est sans doute le plus dévoué et le plus désintéressé. Mais les trois autres, sortes de « tontons flingueurs », sont tous dévorés d’ambitions et rapaces de haut vol. Louis d’Anjou l’aîné, qui préside le conseil de régence, s’empare du trésor royal, dès la mort de Charles V. Néanmoins ses ambitions personnelles (établir son pouvoir sur le comté de Provence, et conquérir le royaume de Naples), le tiendront souvent éloigné du gouvernement du royaume.
Jean le magnifique, qui lui a besoin d’argent pour enrichir ses précieuses collections, Philippe de Bourgogne, et Louis de Bourbon seront les principaux acteurs de la période de régence.
En 1388, le roi a vingt ans. Il décide de gouverner lui même et renvoie ses oncles. Mais ils reviendront.
En 1392, le roi chevauche sur un chemin du coté du Mans. Il sommeille. Le bruit métallique d’une lance tombée sur un casque le réveille brusquement. Il se précipite alors sur les hommes d’armes qui l’entourent l’épée à la main. Il en tuera quatre et il faudra le maîtriser. Il délire.
Deux jours après, il recouvre la raison.
Mais quelques mois plus tard, il participe à ce qu’on appelera « le bal des ardents ».
On appelait alors « charivari » ce type de festivités, organisées à diverses occasions comme par exemple un mariage, et comportant tous divertissements, banquets, jeux, danses, déguisements, etc…
Le roi y participe en se déguisant en « sauvage » avec cinq compagnons. Ils sont enchaînés, enduits de poix, de plumes, d’étoupe, tout ce qu’il faut pour flamber.
Toutes les lumières s’éteignent et apparaissent les cinq sauvages dans l’obscurité.
A ce moment, revenant d’une taverne, arrivent, le duc d’Orléans, frère du roi, et l’oncle Jean de Berry. Le duc d’Orléans se saisit d’une torche pour tenter de trouver l’identité des participants sous les déguisements.
Il s’approche de trop près et le groupe s’enflamme. Le roi s’en sortira car il était le seul à ne pas être enchaîné. Tous les autres mourront.
C’est un choc terrible et le roi sombre dans la folie. Il en sortira, et y replongera régulièrement jusqu’à sa mort. A chaque fois, il reprendra les rênes du pouvoir, et à chaque rechute les oncles reviendront, et comme cela durera longtemps, certains oncles mourront et seront remplacés par leur fils, Louis II pour Louis Ier d’Anjou, Jean Sans Peur pour Philippe le Hardi.
Ils trouveront un concurrent sérieux en la personne du frère du roi parvenu à l’age adulte, Louis, duc d’Orléans, tout aussi ambitieux que ses oncles, qui demandera la régence pour lui seul pendant les périodes de folie de son frère. Jean sans peur le fera assassiner en 1407.
Ces changements incessants, ces luttes d’influence, violentes ou non, vont donner une trentaine d’années d’instabilité car Charles vivra jusqu’en 1422.
C’est l’oncle Philippe le Hardi qui arrangea le mariage entre Charles VI et Isabelle ou Isabeau de Bavière, célébré en 1385. Charles a 17 ans, Isabeau 14 ans.
Elle est la fille d’Etienne III de Bavière-Ingolstadt (*) et de Taddea Visconti. Par sa mère, elle est donc la cousine de Valentine Visconti, épouse du frère du roi, Louis d’Orléans.
Elle aura neuf enfants, le premier né en 1389, le dernier en 1403.
Elle tentera elle aussi d’approcher ou de s’approprier le pouvoir, soit par son influence sur le roi dans ses périodes de lucidité, soit en participant à la régence, toujours dans des alliances et compromis avec les autres membres de la famille, spécialement les ducs d’Orléans et de Bourgogne, le duc de Berry louvoyant entre les deux, avant de pencher coté Armagnac (partisans du duc D’Orléans, puis de son fils) contre les Bourguignons.
Le roi avait plutôt un bon physique et du charme, et au début du mariage, on sait qu’il y eut bonne entente.
La folie du roi réduisit petit à petit l’affection des époux. Elle eut des amants, particulièrement son beau-frère, le duc d’Orléans, dont on soupçonne qu’il fut le père de ses derniers enfants dont particulièrement le futur Charles VII.
Certains chercheurs prétendent qu’elle eut aussi un autre enfant caché du duc, qu’on aurait déguisé plus tard en femme, pour en faire Jeanne d’Arc. Hypothèse très aventureuse, mais il est vrai pas plus invraisemblable que la vie officielle de Jeanne.
Après la mort du duc d’Orléans, elle va louvoyer entre tous les camps, et particulièrement se fera l’alliée des anglais, allant jusqu’à reconnaître (et en le faisant reconnaître par son mari fou Charles VI) le roi anglais comme héritier légitime du trône de France. Pour ce faire, elle a renié son propre fils Charles, (le futur Charles VII) le déclarant comme bâtard, ce qui revenait à avouer sa propre inconduite.
C’est sans doute cette attitude jugée « indigne » pendant les quinze dernières années du règne de Charles VI qui lui a valu l’opprobre de ses contemporains et de l’histoire. On la connaît sous le nom d’Isabeau plutôt qu’Isabelle, et il semble bien que ce prénom soit depuis lié à l’idée d’une femme mauvaise, pour toute éternité.
Et pourtant, on ne peut dire que le destin lui ait donné une vie facile, en la dotant d’un mari fou, dans une famille de rapaces, le tout dans un pays déchiré.
Elle est morte en 1435, survivant ainsi 12 ans à Charles VI.
Après 1403, Isabeau se refuse au devoir conjugal avec le roi. Il est vrai qu’elle a beaucoup donné de sa personne pour la question de la reproduction, bien que ses fils meurent les uns après les autres, ce qui ne semble pas l’affecter exagérément.
Il va donc falloir occuper le roi. Le duc de Bourgogne (ou de Berry, selon d’autres sources) va lui trouver une jolie maîtresse en la personne d’Odinette de Champsdivers, fille de Guyot de Champsdivers, écuyer du roi.
La jeune fille que le peuple va bientôt surnommer la « petite reine », n’a que 16 ans. Elle est présentée au roi en 1407 et elle lui plait beaucoup.
Il semble bien que ces deux êtres vécurent un amour fou et durable. D’autant que personne ne souhaitait interrompre l’idylle, toutes les parties se satisfaisant de les savoir dans leurs appartements et ne cherchant pas à se mêler d’autre chose.
Il est difficile de définir, plusieurs siècles après, la maladie du roi. Parmi les symptômes, on sait qu’il se croyait en verre et donc « éminemment fragile ».
Sylvain Lebel, un parolier, met, dans une chanson interprétée par Rose Laurens, les mots suivants dans la bouche d’une Odinette amoureuse :
…
Approche toi que je caresse
Ton corps de verre. Non, n’aie pas peur
Je viens pour te faire la tendresse
Ensoleiller un peu ton cœur
Oh mon roi, mon fou, mon tout petit…
Ils m’ont amené dans ta couche
Comme la dernière des catins
Ces yeux, ces grands yeux, cette bouche
Comme je t’aime, comme je te plains
Toi qui chevauchais par les villes
Dans tes habits étincelants
Te voilà si nu, si fragile
Si désarmé, si désarmant,
Nous vivrons des années lumière
Entre les murs de ta folie
Nous creuserons à ciel ouvert
Notre chemin de paradis
On ne sait si cette liaison fut aussi belle que ces mots, mais il est plaisant de l’imaginer.
Odinette mourut en 1425, semble-t-il dans le Dauphiné, , trois ans après le roi, à l’age de 34 ans, dans la plus grande misère, malgré quelques maigres subventions accordées épisodiquement par le duc de Bourgogne.
Elle avait eu du roi en 1407 une fille prénommée Margueritte (dite Margueritte de Valois). Charles VI reconnut sa paternité et la légitima. Son demi-frère, le roi Charles VII, se préoccupa d’elle et la maria en 1428 au seigneur Jean III de Harpenade, sénéchal de Saintonge.
(*) Cf l’article « les ducs en Bavière ». Les ducs de Bavière de la famille des Wittelsbach divisaient à leur mort, leur domaine entre leurs enfants mâles, d’où la nécessité d’indiquer de quel « bout » de Bavière, un duc était le souverain.