LES ROBERTIENS
(il y avait une vie avant Hugues Capet…)
On sait que la révolution française a jugé Louis XVI en lui faisant porter le nom de Louis Capet, en se référant ainsi à son ancêtre Hugues Capet.
Il semble que, au départ, ce surnom, ait pour origine le fait que Hugues était abbé laïc de Tours, ou était détenue la moitié du manteau de Saint Martin, la « capa » (Saint Martin est connu pour avoir coupé son manteau en deux pour le donner à un misérable).
Après les Mérovingiens et les Carolingiens, les capétiens ont régné neuf siècles sur la France.
Ils sont d’ailleurs les seuls rois de France, car auparavant, et jusqu’au capétien Philippe Auguste, les rois étaient « rois des francs », c’est à dire rois des envahisseurs germaniques.
On les a subdivisés en capétiens directs, Valois, Bourbons et Orléans. On a voulu artificiellement faire coïncider cette division dynastique avec des périodes historiques, ce qui s’est traduit longtemps dans les manuels scolaires, non sans dommage pour la compréhension de l’histoire de France.
Enfin, si le passage des Valois aux Bourbons correspond à la montée sur le trône d’une branche familiale bien distincte de la précédente, pour ce qui concerne le passage des capétiens directs aux Valois, c’est une coupure totalement artificielle : Le premier Valois est le cousin germain du dernier capétien !
Mais y a-t-il une vie avant Hugues Capet, ou plutôt y a-t-il des capétiens avant Hugues Capet ?
La réponse est positive. On ne les a pas appelé les « précapétiens » mais les « robertiens », du fait du prénom Robert souvent porté par leurs membres.
Les premiers Robertiens sont des seigneurs établis dans la région qu’on appelle aujourd’hui la Rhénanie Palatinat, particulièrement à Worms. Cette région inclut Cologne ou Köln, et surtout Aachen ou Aix la chapelle, la capitale de l’empire de Charlemagne.
Lorsque les petit-fils de Charlemagne, partagent l’empire en trois, les robertiens se trouvent alors dans le royaume de Lothaire, la Lotharingie, Etat tampon entre la France et l’Allemagne.
Les hostilités ne tardent pas à se déclarer entre les trois frères. Le robertien du moment, qu’on appellera plus tard Robert le fort, se range du coté de Charles le chauve, roi de France. Les hostilités cessent. Elles reprendront et Lothaire sera vaincu, mais en attendant Robert le fort n’est pas en sécurité en Lotharingie.
Il se réfugie alors auprès de Charles le Chauve, qui ne se montrera pas chiche et lui attribuera les comtés de Tours, Angers, et le Marquisat de Neustrie, c’est à dire une vaste région englobant Nantes, l’embouchure de la Loire, une partie de la Vendée.
Le Marquis est l’égal d’un comte mais il a pour particularité d’être le seigneur d’une terre encore précaire et menacée, non assurée, qui est à défendre et conforter. Le marquisat est une « marche » du royaume. (*)
La région de Nantes est une marche car au delà il y a la Bretagne, qui ne fait pas partie du royaume, et sa sujétion est à compléter. De plus les vikings remontent la Loire et y font des incursions dévastatrices incessantes.
Ce sera la gloire de Robert le fort de vaincre ces vikings et de les repousser au moins pour un temps.
Après Robert le fort, ses descendants vont accéder au trône de France. Mais ils régneront en alternance avec les derniers rois carolingiens. Ce sont les grands du royaume qui choisissent le nouveau roi à chaque succession.
Pour tout prétendant au trône, se pose un énorme problème pour l’acceptation de la couronne.
La coutume veut que le nouveau roi se démette de ses possessions en les transmettant à un autre seigneur franc. Il ne lui reste plus que le domaine royal proprement dit, qui s’est réduit peu à peu et donne au roi des ressources bien inférieures à celles des grands du royaume.
Ce n’est pas vraiment un problème pour les derniers carolingiens qui ne possèdent plus rien.
Les robertiens ne sont pas eux prêts à se démettre de leurs possessions contre une couronne honorifique.
Il y a un moyen d’échapper à la dépossession de ses biens en devenant roi : Il consiste à transmettre ses biens à une personne de confiance, et spécialement un membre de sa famille.
Il faut pourtant en avoir un, proche, fidèle, et en age de défendre efficacement les biens qui lui sont légués.
Les robertiens monteront sur le trône selon cette dernière possibilité.
Robert le fort meurt en 866. Son fils Eudes n’a que six ans. C’est le beau-frère de Robert le fort, Hugues l’abbé, qui lui succède dans ses possessions. Il meurt en 886.
Eudes devient comte de Paris en 882. En 884 il est fait comte d’Angers, de Tours, de Blois.
En 885 il défend avec succès Paris contre les normands. En 886 il est marquis de Neustrie.
En 888, à la mort du carolingien Charles le gros, il se fait élire roi des francs.
Il a un frère, Robert, auquel il peut transmettre l’ensemble de ses possessions en montant sur le trône.
Eudes meurt en 898 après 10 ans de règne.
Son frère Robert pourrait lui succéder. Mais il n’y a plus d’autres frères, et le fils de Robert n’a que deux ans. Alors Robert va attendre et il soutient le carolingien Charles le simple, pour monter sur le trône. On a surnommé les derniers carolingiens « les roi de Laon » parce que c’est souvent la seule ville qu’ils possèdent. Robert est la véritable puissance du royaume. Il va démettre Charles en 922, appuyé par les seigneurs et les évêques, devenant le roi Robert Ier, et transmettant ses biens à son fils Hugues, qui a alors 25 ans. Il ne sera pas longtemps roi car il meurt l’année suivante.
A la mort de Robert, son fils Hugues, qu’on appellera plus tard Hugues le grand, refuse le trône pour lui même. Il n’a pas de frère, et ses enfants ne sont pas encore nés. C’est son beau-frère, donc beau-fils de Robert, Raoul de Bourgogne, qui va devenir roi des Francs, cela jusqu’à sa mort en 936.
En 936, Hugues le grand n’a toujours pas d’enfant. Pas question de tout perdre en montant sur le trône. Il rappelle alors d’Angleterre Louis d’Outremer, fils de Charles le simple, qui s’y était exilé. En 936, Louis confirme La toute puissance de Hugues le grand et sa suprématie sur les autres seigneurs en lui attribuant le titre de duc des Francs. Quant il existe un roi des francs, difficile de trancher les attributions de l’un et l’autre…
Louis va régner jusqu’en 954.
Son fils Lothaire lui succède. Il sera le dernier roi carolingien.
Hugues le grand meurt en 966. Il a trois fils. L’aîné, le futur Hugues Capet, a seize ans. Il hérite de l’essentiel des possessions de son père, devenues regroupées sur l’Ile de France jusqu’à l’Orléanais, et de son titre de duc des francs.
Enfin en 986, Le roi Lothaire meurt sans enfant. Cette fois Hugues Capet n’hésite pas, il est élu roi, et monte sur le trône. Ses successeurs se succéderont sans interruption par ordre de primogéniture mâle, ce qu’on appellera plus tard la loi salique.
Hugues Capet aura encore quelques difficultés pour asseoir son pouvoir : il devra en particulier lutter contre Charles, duc de Basse Lotharingie (dit aussi duc de Lorraine) , frère de Louis d’outremer et se disant, à juste titre, héritier de Lothaire. Il sera emprisonné et ses fils ne seront jamais en mesure de faire valoir leurs droits. Il devra aussi lutter contre les seigneurs, particulièrement les Vermandois, puissants seigneurs du nord de la Seine, eux aussi carolingiens mais descendant d’une autre branche que celles des carolingiens rois de France.
Les derniers carolingiens n’étaient ni des imbéciles, ni des incapables, ni des fainéants. Ils n’ont rien à voir avec les derniers mérovingiens, ceux qu’on a surnommé les « rois fainéants ».
Mais leurs moyens étaient trop limités. Ils ont du composer, spécialement avec les « ducs de France ». Ils se sont parfois révoltés contre leurs « tuteurs », comme Louis d’outremer, mais ils ont été vaincus. Les grands du royaume n’avaient pas intérêt à les soutenir et si certains l’ont quand même tenté stratégiquement, ils ont été remis au pas par les robertiens.
A partir de Hugues Capet, les nouveaux rois vont connaître à leur tour la difficulté de gouverner environnés des grands féodaux. L’histoire de la monarchie en France est en grande partie l’histoire de la domestication et de l’éradication de ces puissants seigneurs.
Les premiers capétiens auront le mérite de savoir patienter, agrandissant peu à peu le domaine royal, le territoire du roi. Il fallait pour ça, pour ne pas risquer de tout perdre lors d’un changement de roi, que la succession devienne héréditaire et automatique. Ils parviendront à l’imposer.
Les premiers capétiens feront sacrer roi leur fils aîné de leur vivant dès qu’ils arrivaient à l’age de la puberté. Ils étaient déclarés « rois associés ». Ainsi quand le père mourrait, il n’était pas question d’élection ni de sacre, il y avait déjà un roi régnant et installé.
Conséquence de cette pratique, certains des jeunes rois ainsi sacrés sont morts peu après et avant leur père (Dans ce cas, les rois s’empressaient de faire sacrer leur deuxième fils).
Il y a donc eu ainsi des rois portant un numéro, ayant officiellement régné, et dont nul n’a jamais entendu parler : Il y a eu un Hugues II, et un Philippe II, qu’on a finalement négligé en ne tenant pas compte de ce numéro deux, et Philippe Auguste fut le seul Philippe II.
Il était trop tôt pour les robertiens pour pouvoir adopter ces pratiques et creuser le sillon prudent et ambitieux des premiers capétiens. On peut dire en revanche qu’ils ont effectué un travail de préparation indispensable et sans faute. Ils sont clairement à l’origine de l’état français qui deviendra la nation.
(*) Cf la chanson : « aux marches du palais, il y a une tant belle fille lon la… »
Il ne s’agit nullement d’une jeune fille qui se serait établie sur les marches du palais du roi.
Dans cette chanson, le palais est la région du Palatinat, et la marche est une région indéfinie située à coté, ou en bordure du Palatinat.
Cf aussi : l’ancienne région de la Marche, située sur les neuf dixièmes nord du département de la Creuse actuelle, et débordant sur les départements ouest et nord voisins. Cette région était une marche par rapport aux terres plus au nord clairement dépendantes du royaume des francs, Par la suite elle devint cependant un comté.
La curiosité de cette marche, c’est qu’elle était cette fois une marche interne au royaume, car à son sud, on trouve des terres vassales du roi des francs, mais dont on connaît bien le peu de fiabilité et de fidélité de leurs seigneurs, quasi considérés comme ennemis potentiels.