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Mon père

BOUTS DE MEMOIRES

 

MON PERE

 Préambule

Quand on entreprend de livrer ses mémoires, même partiellement, l’évocation du père est difficilement contournable.

 

Même ceux qui n’en ont pas eu ou ne l’ont pas connu, ne peuvent s’empêcher de s’en créer un, image stabilisante dont ils ont, semble-t-il, le besoin.

 

Etrange et compréhensible. Plus agaçants sont ceux qui ont bénéficié jusqu’à l’âge adulte d’un vrai père présent en chair et en os, et qui dès son décès vont en construire un portrait mythique, une personnalité hors du commun, héros ou monstre pervers, amour rayonnant ou égoïste pathologique, peu importe l’excès mais une forte chose dont on est issu et dont on porte en soi la personnalité marquée, ce qui est flatteur et auréolant.

 

Enfin, niveau caricatural, il y a tous ceux, également dotés d’un géniteur mâle, qui vont se répandre en regrets de n’avoir pas, du temps de leur vivant, échangé, demandé, dit avec leur paternel. En sous entendant les choses profondes et mystérieuses qu’ils ont omis de se confier, reportant toujours à plus tard, se croyant éternels.

 

Là aussi le fils (ou la fille mais le phénomène est surtout le fait des hommes,  du fait de l’échange viril difficile entre hommes, père et fils) se trouve bonifié de par cette douleur du regret, de ce fardeau du remord qu’il porte dans le silence et la dignité.

 

On en voit ainsi qui, à 70 ans, perdant leur vieux père de 95 ans,  s’en vont pleurant de n’avoir pas eu le temps de se dire ce qu’ils avaient à se dire, on ne sait trop quoi.

 

Bah, ils nous gonflent tous ces regretteurs: Si on a quelque chose à se dire, on le fait quand il est temps, et arrêtez de vous la péter avec ce mystérieux message fondamental que cet homme formidable, votre père, ne vous a pas délivré, mais dont la sève essentielle titille le sang de vos veines.

 

Sacrés farceurs, ça prend pas. Vos pères ne sont pas exceptionnels, ne serait ce que parce que les êtres exceptionnels n’existent pas, il n’est que de pauvres bipèdes, plus ou moins aimables et plus ou moins détestables. Ce n’est déjà pas si mal.

Mon père était un tel bipède. Je n’ai pas échangé grand chose avec lui, si ce n’est sa présence douce et muette quand j’étais petit enfant et que je l’accompagnais en l’observant quand il faisait son jardin. Et c’est à peu près tout.

 

Je ne m’en plains pas. A 20 ans, j’étais un adulte, certes inexpérimenté et faisant des conneries, mais un adulte, ce qui veut dire que je n’avais plus besoin de mes parents, et spécialement pas de la parole de mon père, pour le cas où il y en aurait eu une.

 

C’était très bien ainsi car ça veut dire, que, malgré les erreurs, les affrontements et les incompréhensions,  ils m’ont au bout du compte bien élevé.

 

Bien sur ils ont construit un adulte, avec ses complexités spécifiques dont ses faiblesses, mais un adulte prêt pour la vie, avec une incapacité congénitale de sombrer. Alors inutile de touiller la soupe de mon éducation, je sais ce qu’il y a dedans, et elle m’a fait grandir.

 

Et donc quand, âgé de 28 ans,  j’ai perdu mon père, j’ai sans doute eu de la peine, mais cette absence ne m’a pas bouleversé. Et puis, il ne m’a pas paru contre nature de perdre son père à cet âge là. Ça me paraissait dans l’ordre des choses. Choses qui ont changé : Aujourd’hui beaucoup perdent leurs parents quand ils ont eux mêmes atteint l’âge de la retraite !

De plus la même année, j’ai aussi perdu un grand ami et une femme que j’aimais, et ces décès « anormaux » pour des personnes jeunes ont un peu relégué la mort « normale » de mon père  au second plan, mon émotion concernant surtout la disparition des deux autres.

 

Albert Rampelberg

 Mon père, prénommé Albert, est mort à 72 ans en 1975, aux urgences en sous sol de l’hôpital Beaujon.

 

Il était né en 1903 à Halluin, dans le nord, juste à la frontière belge qui se trouvait au bout du jardin de la maison familiale.

 

Son père se prénommait Alfred (Lire son portrait) et sa mère Euphrasie (prénom à l’étymologie grecque, usité en France dès les mérovingiens) Claeys.

Alfred était bilingue français-flamand, mais Euphrasie avait le flamand comme langue de naissance, et parlait un français difficile.

Mon père a du savoir – au moins un peu –  parler flamand, dans sa  jeunesse à Halluin. Je crois qu’il a du pratiquement tout oublié par la suite. Il avait quand même – il fallait le lui demander – une prononciation flamande de notre nom, un truc assez barbare aux oreilles d’un francophone, et il décomposait ce nom, qui, selon lui, signifiait « orage dans la montagne ».

 

L’un des frères d’Alfred, Georges, dit Emile, épousa Florence, une sœur d’Euphrasie.  Les enfants des deux couples se trouvèrent, de ce fait, doubles cousins germains, quasiment frères.

 

On m’a dit qu’André, le fils de Georges et Florence, et mon père se ressemblaient beaucoup, et même plus que mon père et ses frères.

Ceci dit, j’ai été frappé de constater que sur leur lit de mort les trois frères avaient des visages très proches, alors que de leur vivant ce n’était pas si évident.

 

Mon père était le second né. Avant lui, il y eu Germaine,  et après lui Charles, Emile et Agnès. Il faudrait intercaler deux enfants morts accidentellement en bas âge,  un  Maurice entre Charles et Emile, et Suzanne entre Emile et Agnès. Suzanne s’est noyée, vers l’âge de deux ou trois ans, dans une lessiveuse, accident domestique. Pour Maurice, je ne sais pas.

 

Une famille assez nombreuse donc. Ce n’est pas sans conséquence sur la vie de mon père. Quand on n’est pas bien riche, même si ce n’est pas la misère, les ainés font des études courtes, et  vont travailler le plus tôt possible pour rapporter de l’argent au foyer et permettre d’élever les plus jeunes enfants.

 

Albert obtint son certificat d’études à 12 ans. Aussitôt après il dut travailler. Ce furent des travaux agricoles, entre autre le déterrage des betteraves.

 

J’ai entendu mon père raconter une scène à plusieurs reprises :

Il revenait des champs, sale et crotté, assis sur le rebord d’une charrette à cheval avec d’autres ouvriers agricoles. La charrette entre dans Halluin, une petite ville. Elle pénètre dans les rues du centre ville, et mon père aperçoit sur le trottoir sa sœur ainée Germaine. Elle est habillée ville, correcte. Il voit bien qu’elle l’a vu, elle aussi. Il s’apprête à la saluer et constate alors qu’elle détourne le regard, accélère le pas et disparaît.

Visiblement, elle avait honte de la condition de son frère, petite pimbêche pomponnée. Cet épisode semble avoir beaucoup marqué mon père.

 

Au cours de la guerre de 14, la famille émigre en banlieue parisienne, à Pierrefitte. Je ne suis pas parvenu à déterminer l’année exacte. Il est certain que l’occupation du Nord par les allemands n’est pas étrangère à ce déménagement.

 

Je n’ai pas la moindre idée des métiers occupés par mon père entre la guerre de 14 et le début des années 30. Il y avait encore alors beaucoup de terres agricoles à Pierrefitte et autour : Peut-être a-t-il trouvé à s’y employer.

 Mais le plus probable, c’est qu’il ait trouvé de l’embauche, dans l’une des nombreuses petites usines de Saint-Denis. Peut-être même est ce à ce moment qu’il a appris le métier d’ajusteur, qui fut le sien après guerre.

Ma mère m’a raconté qu’il venait lui faire sa cour au bistrot de ses parents (cf bouts de mémoire, Nantes), situé à coté du pont du chemin de fer aux Joncherolles.  Il venait de Saint Denis et s’arrêtait en bus, sur sa route donc, au prétexte de venir boire un verre. Et donc s’il venait de Saint Denis, c’est qu’il y travaillait.

 

En 1932, il épouse ma mère Valentine,  ils emménagent dans une petit appartement des Joncherolles, impasse Delamarre  et en 33 et 34 naissent mes sœurs Alberte et Monique.

 

Mais c’est la grande dépression économique, et mon père perd son travail. Les emplois sont rares, il accepte n’importe quoi pour nourrir sa famille.

Il trouve particulièrement de l’embauche pour un travail dans des sous sols humides et insalubres. Il y perdra sa santé, ses poumons atteints, asthme et emphysème. Il toussera et crachera tout le reste de sa vie et finira par en mourir.

 

En 39, il n’est pas mobilisé. D’une part parce qu’il n’est plus tout jeune, il a 36 ans. Mais d’autre part et surtout  parce qu’il est ouvrier d’usine et que ces ouvriers sont utiles pour l’industrie de guerre. J’en conclu qu’il a, à ce moment là, retrouvé du travail régulier : est ce déjà chez Spiros, l’usine où il travaillera après guerre et jusqu’à la retraite ? Peut-être y eut-il reconversion provisoire.

 

Toujours est-il que lorsque survient l’exode, il reste sur place, et ma mère part sur les routes, avec ses deux filles et deux neveux. Elle aboutira en Haute Saône où elle demeurera quelques mois avant de rentrer.

Pendant la guerre, il n’eut aucune activité de résistance ni de collaboration d’ailleurs.

Il faillit être pris en otage et fusillé lorsqu’un « résistant » descendit un allemand et qu’il y eut des représailles, 10 fusillés. Le « résistant » fut descendu ensuite par la résistance organisée.

Il prit des risques pour nourrir sa famille, partant en vélo de nuit pour se procurer de la viande chez des fermiers. Il fut pris une fois, mais s’en tira.

 

En 43, naquit mon frère Jean-Pierre. Ils avaient toujours voulu un troisième enfant, et surtout un garçon, c’était parfait. Ils avaient attendu jusque là, laissant passer la crise financière puis le début de la guerre. D’après les démographes, le baby boom ne commence  pas en 45 mais en 43. D’où mon frère…

En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’ils savaient fort bien contrôler les naissances, méthode Ogino ou coitus interruptus.

 

Après la guerre, bien que mon père ne soit pas au chômage et que ma mère, ancienne couturière, travaille par ci par là pour des particuliers, la vie est dure.

Ils déménagent pour un appartement rue Emilie, au centre de Pierrefitte : 3 pièces dont deux grandes, c’est Byzance.

 

Ma mère est insatiable, il lui faut un autre enfant, une fille, pour pouvoir lui faire des petites robes… Mon père ne veut pas, mais elle a des arguments. Elle fait une fausse couche, c’était une fille. Elle recommence, et dommage, c’est un garçon… moi. Bah elle m’habillera souvent en fille.

 

Mon père travaille. J’ai son image partant très tôt le matin, en toute saison, ave ce sac « baluchon » avec une longue cordelette à passer sur l’épaule. Pendant longtemps il y eut sa gamelle dedans. Et il rentrait vers 19h. La chanson de Daniel Guichard « mon vieux », correspond assez bien à mon père.

Longtemps il a travaillé aussi tout le samedi. Puis le samedi matin seulement. Et enfin seulement cinq jours.

 

A l’usine, il travaillait juste à coté du banc d’essai des compresseurs, dans un vacarme infernal. A 58 ans, il se cassa, professionnellement le poignet.

Il ne fut que brièvement arrêté et le poignet se ressouda comme il put, de travers, un cal énorme. Cela lui valut quand même une petite pension d’invalidité, et surtout la possibilité d’arrêter de travailler à 63 ans, au lieu de 65.

 

En 1953, suite à la mort du grand père Alfred (cf sa biographie) la famille déménagea dans la maison familiale de la rue Etienne Dolet. Je n’avais que six ans. Pour mon frère et mes sœurs, ce dut être un grand changement : Une maison, de nombreuses pièces et recoins, un jardin devant, un autre derrière, et pendant longtemps tout un environnement de verdures…des fleurs, des légumes, des poules, des lapins…Mon père dut s’y sentir mieux.

Le soir, avant le diner, il ouvrait sur la toile cirée de la salle à manger, son Paris Presse l’intransigeant, puis France soir quand « l’intran » cessa de paraître (c’était le même groupe, quasi le même contenu). Il ne parlait pas, ma mère l’asticotait.

 

Un jour elle lui conta mes turpitudes, je ne me souviens pas lesquelles.

« Et tu ne dis rien ! tu laisses faire ! » etc. Alors, il s’est levé d’un bond avec l’intention de m’attraper et me taper. Il m’a couru derrière jusqu’à l’étage, puis au grenier, puis au « petit grenier ». J’étais acculé. Alors je me suis retourné et j’ai montré les poings. Mon père comme moi, on a pris alors conscience que j’avais 13 ou 14 ans, et que je n’étais pas loin d’avoir mon physique d’adulte et que ça changeait tout.

 

« Tu taperais sur ton père ? » M’a-t-il demandé. J’ai baissé les bras, j’ai dit non. Il m’a donné une tape dans le dos et m’a dit : « Allez viens ». Je crois que c’est la seule marque de tendresse qu’il m’ait jamais manifesté.

 

Je dois préciser qu’avant cette tentative de me corriger, jamais il ne m’a frappé. Peut être ai je reçu des baffes mais je ne m’en souviens pas.

 

Les jours de loisir ou de vacances, mon père était dans son grand sous sol, où on trouvait un bric à brac d’objets divers accumulés. C’était son domaine, comme ce fut celui de son père et de ses frères. Je dois dire que j’en ai aussi pris possession après sa mort, avec beaucoup moins de présence évidemment.

 

Et puis il y avait le jardin, séparé par une allée, à droite, la plus grosse partie, domaine de mon père et de ses légumes, à droite un petit tiers, le domaine de ma mère et de ses fleurs. Mais il est vrai que pour les fleurs ma mère disposait aussi de tout le jardin de devant.

 

Mon père m’a conçu à 45 ans. Un vieux père. Quand j’étais petit,  je trottinais derrière lui mais il ne jouait pas avec moi. J’ai été très surpris quand un jour ma mère m’a dit qu’autrefois il se mettait par terre à quatre pattes et que mes sœurs montaient sur son dos à cheval. Pour moi, il était un peu une statue taciturne.

 

Il buvait. Du gros rouge. Je ne sais comment il se débrouillait pour faire rentrer ses bouteilles au sous sol car ma mère surveillait et connaissait ses cachettes. Celle du seau à charbon avait été découverte depuis longtemps.

De temps en temps, il devait s’abandonner à boire un verre ou deux au bistrot après le boulot. Ma mère s’en apercevait aussitôt. Il est vrai qu’il avait des yeux bleus très clairs qui se troublaient dès le premier verre : « tu as les yeux birouilloux, » disait-elle. Il protestait mais elle ne se trompait pas.

 

A la décharge de mon père, on peut dire qu’il ne bredouillait jamais, ne tanguait pas, ne hurlait pas, ne roulait pas à terre…il restait d’une apparence normale, sans doute encore plus triste et morne que d’habitude. Un peu comme moi, à cette grosse différence que l’alcool me rend joyeux.

 

Mon père eut-il une sexualité hors mariage ? J’en doute, ne serait ce que par l’absence de créneaux de temps pour cela. Après sa mort, ma mère ne s’est pas gênée pour confier qu’à l’âge de 50 ans, il a refusé de la sauter. Elle en était fort amère, tout en précisant, qu’elle n’a jamais été voir ailleurs, malgré les occasions.

 

Que s’est-il passé ?  Désir totalement enfui ? Impuissance ? L’un de mes neveux a découvert au sous sol une vieille revue libertine homo aux pages « toutes collées ». A supposer que cette revue ait eu un fort intérêt pour mon père (on peut pour une raison quelconque avoir ça dans les mains et le ranger quelque part pour que ça ne traine pas), les pages collés, ça ne colle pas trop justement : Nombre d’hommes se sont masturbés en feuilletant des revues libertines, mais l’éjaculation sur le papier m’étonne beaucoup.

Quoiqu’il en soit, ça resterait une hypothèse, une bisexualité fantasmée. Je n’y crois pas beaucoup mais qui sait. De toute façon, il n’était pas envisageable de le lui demander.

 

Il est d’autres aspects pour lesquels il n’y a pas à avoir de regrets quant à l’interrogation de son vivant.

 

Il y avait à la maison un piano dont personne ne jouait. J’ai fini par apprendre que mon père en jouait avant son mariage et qu’il en jouait fort bien. Et puis rapidement, il a refusé définitivement d’interpréter quoi que ce soit. Etrange.

 

Plus bizarre encore : Vers la fin de sa vie, l’oncle Emile m’a confié que mon père, son frère, dessinait fort bien : « C’était le plus doué d’entre nous, il dessinait naturellement, il n’avait pas besoin de travailler ». ??? Je n’ai jamais vu mon père dessiner quoi que ce soit !

Réalité ou baratin de  l’oncle Emile coutumier du fait, grand enjoliveur de la réalité. Si ce n’est qu’ordinairement, ces enjolivements concernaient surtout sa propre personne.

 

Il y a une hypothèse moyenne : Il y a d’évidence, une facilité pour le dessin et la peinture dans ma famille paternelle : L’oncle Emile, ma sœur Monique, mon neveu Gilles particulièrement.

Mais peut être que mon père savait-il dessiner comme moi, c’est à dire correctement mais sans génie. J’étais premier en dessin à l’école mais sans talent, sans originalité. Alors quelqu’un qui me verrait dessiner un truc quelconque, pourrait vouloir m’encenser pour une raison quelconque comme l’a fait Emile pour mon père. D’autant plus facile que mon père étant mort, il était impossible de vérifier. Sa motivation ? Peut être vouloir me faire plaisir, après tout pourquoi pas. Et puis, ça n’est pas du tout rabaissant pour son talent, au contraire, ça l’établit : Un don familial, que lui a su en revanche mettre en application.

 

En politique, mon père se situait quelque part entre la démocratie chrétienne (le MRP après guerre) et les socialistes.

J’ai cependant découvert après sa mort une carte de la CGT.

 

Et puis il y a des comportements atypiques :

 

Dans son usine, il y eut une grève « illimitée » avec des revendications maximales. Dans un premier temps, Albert était non gréviste. Puis il se rallia au mouvement.

Vint le moment où les syndicats négocièrent un compromis et appelèrent à la cessation de la grève. Mon père, et quelques autres, continuèrent la grève plusieurs jours : Naïve pureté, pour lui, on ne fait pas grève à la légère, mais si on le fait on va jusqu’au bout. J’ai l’impression qu’il ne connaissait pas bien la vie. Mais c’est touchant.

 

Dans le même ordre d’idée :

 

Il avait à l’usine un bon copain qu’il aimait bien, c’était réciproque, un jeune, Roger Bruck, je me souviens de son nom. Roger était un leader syndical CGT.  Il passait souvent  à la maison pour saluer mon père, mais je suis certain que c’était surtout dans l’espoir de draguer mes sœurs.

Un jour Roger décida de quitter l’usine et de monter une petite boite à lui et qui a bien marché.

Un peu plus tard, il passa à l’usine pour dire bonjour à ses vieux copains. Ceux ci refusèrent de lui serrer la main, le chassèrent en le qualifiant de renégat.

En fin de journée, Roger passa à la maison, cette fois vraiment pour voir mon père. J’ai vu cet homme pleurer en buvant un canon avec mon père.

 

Encore un autre fait professionnel.

 

C’était dans les années cinquante. Mon père était visiblement ce qu’on appelait alors un bon ouvrier qualifié (par opposition à L’OS, l’ouvrier spécialisé, le manœuvre, c’était important à l’époque, on parlait d’ »aristocratie ouvrière »). Un jour, son supérieur (sans doute chef d’équipe ou contremaitre) partit. Le patron proposa le poste à mon père. Il refusa de troquer le bleu de travail contre la blouse bleue ou grise. Conscience prolétarienne ? Peur de ne pas assurer ?

Quoi qu’il en soit, là aussi ma mère lui en voulut car avec le titre, il y avait une paye augmentée.

 

Et qui était donc ce vieux monsieur avec qui mon père avait rendez vous le dimanche matin dans un bistrot de saint Denis, et avec qui il discutait plusieurs heures. ? De quoi ?

Et si c’était là l’alibi pour une relation sexuelle hors mariage ? Qui sait.

 

La fin de la vie de mon père fut semble-t-il assez heureuse. Il était plus détendu, même si les maladies le cernaient.  Il marchait difficilement ayant très mal sous les pieds à chaque pas. Mais malgré tout, il me reste de lui quelques images souriantes.

 

Les dernières années, il fit plusieurs séjours à l’hôpital, ses bronches l’étouffaient.

Ces salles d’urgence au sous sol de Beaujon étaient sordides, des mouroirs. Les salles d’ « arrangement » des morts étaient visibles, juste en face des salles des encore vivants.

 

Appelés d’urgence par l’hôpital, nous étions venus le voir et nous repartions, bêtement, n’ayant pas assimilé, que c’était une question d’heures, voire de minutes et qu’il valait mieux rester.

 

Nous sortions, j’étais le dernier et mon père me rappela et me dit : prend bien soin de ta sœur.

Il n’a pas précisé laquelle, c’était alors évident qu’il s’agissait de Monique. J’ai fait ce que j’ai pu.

Une heure plus tard, on nous a rappelés, nous sommes revenus, c’était évident, il n’était plus. Alberte a éclaté en sanglots et s’est jetée dans mes bras pour pleurer tout son saoul.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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A
C'est très émouvant et puis cela réveille tant de souvenirs... Je me souviens très bien de ton père et je dois dire qu'il m'impressionnait un peu lorsque j'étais petite, était-ce sa stature et sa voix forte ? Au fait, en 1975 tu avais 28 ans ! Je t'embrasse.
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G
C'est formidable pour moi de lire cela, merci Jean-Michel.
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