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Douleur

         DOULEUR

 Douleur est venue me voir. C’est une sacrée catin qui couche avec tout le monde. Catin ? C’est peut-être abusif. Elle ne se fait pas payer. A l’exception de quelques masos suppliants. Salope alors ? Sans doute, dans le mauvais sens du terme. Garce en somme ? Garce non, une garce n’est guère qu’une fille, terme générique désignant la femelle humaine. Alors salope dans le bon sens du terme. Oui de son point de vue. Elle vit ce qu’elle aime et n’a cure du qu’en dira-t-on.

 

 Mais à la différence des honorables vraies salopes, ses partenaires sont rarement consentants. Pas consentants ? Qui sait, c’est vite dit mais si certains se prêtent secrètement aux délices de ses maux, ils ne s’en vantent pas, Douleur n’étant pas socialement très recommandable : Ne dit-on pas « la Douleur » comme on dit « la Micheline », « la « Gladys », « la Marie-Chantal » avec un ton réprobateur, voire méprisant pour la condition, l’activité et les mœurs de ces dames. Certes, mais on dit aussi « La Goulue », « la Callas », et il est patent qu’il y a là une manifestation de respect, d’admiration, voire de fascination pour elles. « La Douleur » est toute mystère.

 

Quoi qu’il en soit, Douleur n’est pas ma tasse de thé. C’est ce que je me dis et ai toujours pensé ouvertement.  Prétendre que je ne la fréquente jamais serait mentir. Mais c’est toujours furtivement, en passant. Et je ne manque pas alors d’exagérer ses méfaits pour la laisser satisfaite d’elle même et lasse de moi, prête à assaillir de nouveaux compagnons plus subtils ou plus persévérants.

 

Douleur n’était pas invitée. Il est vrai que je convis peu dans mon paradis solitaire qui n’est paradis que pour moi puisque solitaire. Quelques tentatives de le faire partager ont démontré cette restriction. Elle m’est désagréable car si ce n’était le cas, ce paradis deviendrait réel puisque l’existence d’un semblable tendrait à me faire accroire ma réalité. Que je sois réel ou non est en fait secondaire, je n’en reste pas moins une bulle qui a, en circuit fermé, ses logiques de comportement. Il me faut bien accepter cette bulle pour me lever le matin et commencer à me mouvoir.

C’est absurde et difficile, je l’admets volontiers et pourtant je le fais. Ce n’est pas brillant, j’en conviens tout aussi aisément. Un minimum de résistance à ces actions déraisonnables m’honorerait. Mais quoi, j’en vois bien, dans d’autres bulles, réelles ou illusoires, qui croient à dieu, qui n’y croient pas, qui en doutent, et qui pourtant sont bien infoutus de donner une définition correcte de ce concept, ce qui est compréhensible puisqu’il n’y en a pas. Je ne vous ferai pas l’injure de vous dire pourquoi. D’ailleurs tous le savent bien et font comme si. Les plus pervers sont sans doutent ceux qui n’y croient pas ou en doutent. Les croyants ont le mérite de la franchise « Je sais bien que c’est idiot, tout le monde le sait, mais ça m’arrange d’y croire. »

 

Quel bénéfice en retire celui qui affirme ne pas croire en dieu ou en douter ? Aucun, si ce n’est exprimer sa grande vanité, son envie de faire l’original. Mon intuition est que l’athée et l’agnostique sont des mous, des tièdes. Ils ont un peu honte de se dire croyants malgré l’envie qu’ils en ont. Oser demander qui a créé dieu, et qui a créé celui qui a créé dieu, les effraye. C’est couper les ponts définitivement. C’est admettre qu’on ne comprend rien à rien, que notre cerveau n’est pas en mesure de comprendre l’infini, sauf  à l’enfermer en théories fumeuses et en formules sur tableau noir ou ordinateur en prenant un air savant. Croire en dieu, n’y pas croire, c’est la négation haineuse et étriquée du doute et de toute spiritualité.

Alors ceux là qu’une réticence mollassonne empêche de croire en dieu se disent qu’il leur sera beaucoup pardonné là haut s’ils se sont contentés ici bas de ne pas croire en dieu plutôt que de commettre le sacrilège de reconnaître que dans les dictionnaires le mot dieu ne devrait être suivi d’aucune définition ou alors de la suivante : Mot employé par les hommes pour ne pas reconnaître leurs limites et se tranquilliser quant à leur devenir.

 

Ceci étant, si dieu vient parfois faire le zouave à Lourdes et autres lieux fabuleux, il ne vient guère dans mon paradis. Sans doute y voit-il une concurrence. Douleur, elle, y vient parfois, comme elle vient partout. Multiforme, elle se faufile par n’importe quel trou de taupe, et on se réveille un matin avec elle à ses cotés sans l’avoir vu venir. Je dis le matin mais ce peut être le soir ou pour le goûter.

Voilà plusieurs jours qu’elle m’accompagne. Avant de venir ici. A Paris, j’ai feint de l’ignorer. Elle s’est collée à mon omoplate droite, irradiant sur l’épaule. J’ai mis ses effets sur le compte de mes excès, de ma fatigue et de mes beuveries, persuadé que dès l’entrée dans mon paradis, elle renoncerait et me quitterait, vexée. Où alors je m’étais peut-être coincé quelque chose en dormant dans une mauvaise position, ça ne pouvait que passer.

J’ai compris très vite qu’elle avait l’intention de coller. Elle s’est bien fait sentir dans les cinquante derniers kilomètres de route. Il neigeait, il faisait nuit, j’étais fatigué, fébrile d’un décuitage, et je devais concentrer mon attention sur les rails tracés par les roues des voitures. Alors elle a poussé son avantage. Elle a étendu son emprise, est descendue sur le haut de la poitrine, élançant par devant d’abord, puis cessant pour soudainement pousser des aiguillons par derrière. La vache. Tiens, voilà ce qu’elle est, une vache, pas une salope, pas une pute, une vieille vache folle de réforme vérolée et contagieuse.

 

Et machiavélique, elle est. Elle aurait pu m’infliger des maux insupportables. De ceux qui font qu’on arrête la voiture au premier bled pour demander un docteur ou un pharmacien. Non,  juste assez pour me lanciner. Pour me faire détourner mon attention de la route. Ca n’a pas marché. D’abord je suis gaucher, alors j’ai laissé pendre mon bras droit autant que possible et ça m’a soulagé. Elle n’est pas si maligne au fond, elle aurait pu attaquer de l’autre coté. Et cette erreur avait une autre conséquence : Mon cœur est à gauche, je parle de l’organe. Une douleur du coté opposé excluait l’imminence d’une attaque cardiaque prochaine et donc pas d’affolement immédiat. Certes il lui restait l’inquiétude, celle de la survenue du cancer de l’éponge droite. Soit, mais pour un apogée dans quelques mois, quelques semaines. Tout le temps pour atteindre paisiblement le paradis. Alors je me suis ressaisi, j’ai roulé prudemment, plus prudemment que si Douleur n’avait pas été là, et je suis arrivé au paradis.

 

Le coup était raté. Mais Douleur n’est pas repartie. Je me demande quel est son jeu, son jeu immédiat et aussi son jeu avec tous, avec nous.

Il n’est pas clair. On admet couramment que Douleur est l’ambassadrice des asticots. Ca se vérifie le plus souvent, elle ne rate son coup qu’en cas d’accident. Elle doit rager. Elle peut rater son coup plusieurs fois dans une vie mais elle triomphe généralement en final. Elle perd des batailles et gagne toujours la guerre. Ce n’est pas du jeu.

 

Elle fait penser à la corrida. Le taureau perd toujours ou presque. Si jamais il zigouille un torero, ce qui est bien son droit et même son devoir, on ne le félicite pas, on ne le récompense pas par une vie dorée dans les verts pâturages, du fourrage délicat à l’étable, des vaches grassouillettes à sauter trois fois par jour, non on l’abat. Alors que le public devrait l’applaudir debout.

Le torero lui, vainqueur ou non, va gagner plein de sous, se faire construire un palais, déguster des paellas au caviar, et sauter un tas d'aficionadas aux yeux de braise. Tout ça pour avoir excité un taureau en remuant son petit cul moulé dans des collants étroits et lui avoir foutu une épée dans la nuque, ce qu’il fait 300 fois par an avec il faut le reconnaître un air inspiré digne de Yul Brenner dans les Sept Mercenaires. La répétition du jeu démontre une maîtrise de comédien digne d’éloges.

Le torero, je le comprends bien, tout est bénéfice dans son métier.

 

Mais le public ! Qu’il soit fair play, qu’il applaudisse le torero qui, une lassante fois encore a réussi sa prestation exhibitionniste, soit. Mais qu’il fasse mine de s’affliger quand le taureau dérouille le torero, il y a là une hypocrisie révoltante. Car il est là pour ça, pour ce moment d’intensité dramatique. C’est dans ces rares moments que les aficionadas détrempent leur culotte, que les aficionados bandent ravis de voir l’autre petit con prétentieux dans l’arène prendre enfin sa branlée. Et peut-être qu’enfin l’aficionada d’à coté, désespérée, se tournera vers son voisin qui pourra la consoler noblement en trinquant autour d’une sangria.

Le public est ingrat pour le taureau. C’est vrai qu’un taureau c’est con. Et puis c’est sale, remuant et ça prend de la place. Qu’on lui règle son compte à la kalachnikov ou à l’épée m’est bien indifférent. Il serait, à mon sens préférable, de le boeufiser auparavant et de l’abattre sans l’énerver, sa viande sera moins chargée de toxines et aura meilleur goût. Je sais bien qu’il existe des plats de viande de taureau. Il faut le faire cuire de longues heures. Ca bouffe du gaz ou de l’électricité, ce n’est guère écologique. Et, c’est comme le gibier, c’est bon mais pas tous les jours. Alors le taureau d’arène finit en aliment pour animaux. C’est bien pitoyable. Comme la corrida. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour m’y opposer,  je défendrai toujours le droit des ahuris à faire noblement l’andouille.

 

Que tel un torero, ou plutôt comme la bêtise, Douleur ait toujours le dernier mot sauf dérobade dans l’accident, qu’elle soit l’agent de liaison de la mort, est une délinquance qui paraît avérée. Cette limpidité de finalité n’est pourtant pas suffisante pour la cerner. Et on ne comprend pas vraiment grand chose au fonctionnement de sa propre bulle si on ignore ce que veut quelqu’un qui s’intéresse à vous avec tant de constance, qui revient vous voir aussi régulièrement, et qui parfois vous accompagne avec plus d’attention que la plus dévouée des gardes-malades.

La douleur n’est pas la maladie. Elle vient souvent de concert mais parfois seule. Si on se brûle, on n’est pas malade. Le constipé qui se déchire le fondement en forçant est-il malade ? Un peu, tout juste. L’abuseur d’alcool qui a mal à la tête le lendemain ? Encore moins.

Et je sais bien que si je rallume mon mégot de cigare, je risque fort de me brûler le nez ; que si je mange du riz trois jours de suite, je serai constipé ; que si je bois trop, je jurerai de ne plus toucher une bouteille le lendemain ; et aussi que si je me promène en bras de chemise, je vais attraper la crève ; et encore que si je fume je risque le cancer, etc…

Et pourtant tout cela je le fais en sachant que je vais avoir mal. Qui plus est sans aucune envie réelle de ne pas le refaire. Est ce que je me crois immortel, invincible ? Certainement pas, je le vois bien, Douleur fait coucou à chaque fois. Alors un défi permanent ? Bof, pas le genre de la maison.

 

J’ai interrogé Douleur. Elle est faux cul et coriace, ce n’est pas le genre à craquer et tout raconter. Mais installée dans mon paradis, hôtesse superbement accueillie, il fallait bien qu’elle réponde quelque chose et risque de se trahir.

Elle a tout de suite pris l’avantage en évoquant les maladies génétiques qu’elle accompagne gracieusement tout au long de la vie de ceux qui les portent, à moins que la médecine ne vienne les annihiler. Qu’y peut-elle ? C’est vrai, elle ne fait que son boulot.

Elle a eu ensuite l’insigne culot de prétendre faire de la prévention : Si elle intervient quand je me suis brûlé le nez, ce serait pour mon bien, pour que j’éloigne de suite le briquet et que je ne recommence plus. Que serais je sans nez ? Ma foi, je mettrais un nez de cuir, ça doit être seyant et donner un genre en l’accompagnant d’un fouet et d’un collier clouté. Tiens, un costume destiné à faire mal. Douleur est partout. Elle m’a bien sur fait observer que mon inobservation de ses avertissements révélait en moi un masochisme certain et qu’elle n’y pouvait rien. Ce genre de psychanalyse de superette ne peut que faire sourire. Nier un peu de masochisme serait cependant trop rapide.

 

Je retiens l’essentiel de cette explications sommaire : La demande de Douleur. Ce serait vrai ? Je demanderais cette vieille vache nazie ?  C’est vrai, je la garde, elle est toujours là. Et elle s’étend. Elle gagne. Son emprise s’est étendue. Elle avait reculée hier. Elle est moins présente le matin et revient sournoisement dans l’après midi malgré des exercices d’élongation pour débloquer le nerf qui serait coincé, malgré les promenades dans l’air vif pour régénérer mes poumons pollués par l’atmosphère parisienne.  Et elle gagne dans ma tête : Douleurs thoraciques, rhumatismes, cancer ? Il n’y a pas de doute, je suis complice. Douleur est venue toute seule mais c’est moi qui lui prépare son lit. Je pourrais couper du bois, tailler des haies, déneiger, l’ignorer, non je la choie.

 

Douleur est ambiguë. Elle peut venir seule ou accompagner la maladie, ou annoncer la fin. Elle s’invite, mais se fait aussi inviter par ceux qui prétendre l’abhorrer. Et je pense à cette aimable dame qui dit que sa maladie, non mortelle bien que très douloureuse, a une origine volontaire. Que dire de la force avec laquelle elle domine la Douleur ? Que dire surtout de la force qu’elle semble en tirer ? Que penser quand elle dit savoir qu’elle s’arrêtera vers ses cinquante ans alors que rien n’indique que cette affection doive cesser un jour ni qu’on en trouvera le remède quand elle aura atteint cet âge ?

On peut y voir affabulation, arrangement avec le réel de la douleur, conviction sans fondement. On peut aussi y voir un désir de Douleur, une accompagnatrice fidèle, intègre, bien plus fiable que n’importe quel humain, un ange gardien exigeant et vigilant.

Ce désir de Douleur peut prendre cet aspect, un désir de se mesurer à une force à sa mesure, et en tirer son énergie, comme on défit la tribu adverse sans raison, quitte à risquer mort ou blessure et Douleur, mais avec l’espoir si on est le plus fort de manger le corps de l’ennemi pour lui prendre son âme et son énergie.

 

Chez moi, pauvre larve, il prendrait plutôt l’aspect d’un désir d’accumuler l’adversité, avec le souci de me faire plaindre et assister, même si en demandant Douleur, elle risque de se faire accompagner de ses copines Maladie et Mort. Je crois bien me trouver dans l’espèce majoritaire des solliciteurs de Douleur. Mais ce n’est certainement pas linéaire. La demande paraît certaine. La réaction du demandeur peut être différente et changeante. C’est un jeu dangereux. La demande de Douleur est rarement demande de Maladie qui accompagne souvent,  encore moins de Mort.

C’est un jeu délicat mais vital. On n’existe pas sans Douleur. Elle est en nous. Elle est la mesure et le témoignage de notre existence. L’absence de Douleur ne se conçoit que pour  mieux l’apprécier et réciproquement, mais dans ce cas, pas trop longtemps, on se lasse vite de ne pas se sentir souffrir.

 

Alors Douleur m’est devenue sympathique. Avec un zeste de rancune. Il serait difficile d’établir avec elle un rapport trop bonhomme. Je l’ai assurée que je n’ignorais rien de ses fielleuses dissimulations mais que j’appréciais son tempérament constant. On peut compter sur elle. Elle ne trahit pas. Sa panoplie de combat est fournie mais toutes ses armes sont connues, même les plus détournées. Et elle n’est pas le torero, elle ne gagne pas toujours, seulement en final. Comment rejeter quelqu’un qui vous fermera les yeux ?

Je l’ai invité à s’asseoir au coin du feu. Elle a pincé les lèvres quand je lui ai confié que je sentais beaucoup moins mon omoplate quand j’étais  dans le fauteuil. J’ai compris que ce n’était pas de la méchanceté mais de la conscience professionnelle.

Je lui ai offert un petit Armagnac et m’en suis versé une large rasade l’assurant qu’avec ça, je ne la sentirai plus du tout. Elle a blêmi. Je ne suis pas méchant, pas plus qu’elle. Pas toujours. Enfin parfois je ne le suis pas. Alors j’ai sorti un Cohiba de bonne taille, j’ai tiré dessus – quel délice – et je lui ai assuré qu’avec ça j’allais cracher mes poumons à m’en déchirer les bronches dès le lendemain matin – pour faire plaisir, on dirait n’importe quoi -, et que c’était un bon pas vers une agonie cancéreuse bien douloureuse.

Elle m’a donné un bon sourire attendri et reconnaissant. Il est si rare qu’on soit aimable avec elle. Moi même, ne l’ai je pas calomniée ? Je regrette maintenant que je sais qu’elle m’aime, me veut et me voudra toujours. Douleur, notre amour ne périra pas dans le pot au feu, il sera un dur combat, et même si parfois la vie doit nous séparer, nous nous retrouverons toujours fidèles et prêts à nous mordre. Chère ennemie.  

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