CLICHY
Clichy est venue me voir. Elle ne se déplace pas souvent et j’étais sinon honoré- le mot pourrait faire sourire ceux qui ne voient en elle que la dernière des traînées et je m’en voudrais d’amuser ces peigne-culs - du moins ravi et même ému de l’accueillir.
Ce n’est pas rien un déplacement de Clichy. C’est même beaucoup. Sa télécopie m’annonçant sa visite me demandait de lui indiquer la dimension de mon champ. J’ai indiqué qu’il mesurait environ 5000 mètres carrés, un demi hectare en somme, mais en précisant que tous mes petits arbres ridicules, bien que la plupart du temps pas plus hauts qu’un pied de tomate, représentaient pour moi une fascination quotidienne, un attachement amoureux et paternant, et qu’il n’était pas question de leur nuire en quoi que ce soit.
Je savais bien quel était le problème de Clichy et je lui ai téléphoné pour lui suggérer la location à bas prix - je pouvais m’en charger - d’un champs dont le paysan voisin venait de récolter l’herbe récemment pour la mettre en silos, opérations que j’observe discrètement et dont la connaissance progressive me permet de paraître chaque jour plus instruit en matière agricole.
Jusque là, je pensais que les silos contenaient le fumier des vaches, qu’on l’y mettait à fermenter, avant de le répandre dans les près. Il faut dire que c’est exactement la même chose, si ce n’est que le fumier sent très fort quand le vent se tourne vers vous. J’en suis maintenant à essayer de savoir comment s’appellent ces « silos » à fumier, qui, de fait, ne sont pas des silos, mais si je demandais crûment à Ferdinand, le voisin, comment on appelle ces tas de fumier entassés comme des silos d’herbe fraîche, il ne comprendrait pas du premier coup tellement la question lui paraîtrait incongrue et il me faudrait l’interrompre, reposer ma question en cherchant des mots plus simples, et il me regarderait avec l’air de ne pas y croire avant de délivrer une réponse évoquant la manière dont on entassait le fumier autrefois, du temps qu’il avait un prisonnier à la fin de la guerre, dont on lui en avait confié la garde, et qui lui disait : « Tu vois Ferdinand, un jour tout sera mécanisé et il n’y aura plus de travail pour les gens. Le fumier qui est là, on en fera des montagnes et on le ramassera avec des machines et la même machine l’enfouira dans la terre des champs. Ca prendra une journée alors que nous deux, il nous faut quinze jours. »
« Ben, il avait raison le prisonnier, c’est pour ça qu’il n’y a plus de travail pour les jeunes. Et en plus, maintenant, avec l’élevage de centaines de bêtes dans les stabulations, ça fait du lisier qui rentre dans la terre, et ça pollue les sources et on ne peut plus boire l’eau des puits du village, et en bas la Gartempe, elle est polluée et il n’y a plus de poissons. Elle était bonne l’eau du puît, il y a encore trente ans, et maintenant, on nous fait payer très cher l’eau du robinet qui est l’eau de la rivière qu’ils ont traité, et elle n’est pas buvable, il y a des jours, il y a une mousse toute blanche qui sort du robinet. »
Ferdinand n’est pas écolo. Il ne se permettrait pas une position aussi audacieuse. Ferdinand n’est pas chasseur. Il a pu tirer quelques lapins à l’occasion. Ferdinand n’est pas pêcheur. Il allait à la pêche avec ses enfants et ramenait des poissons. Il aimerait bien y emmener son petit fils mais il n’y a plus de poissons. Ferdinand mangeait les lapins et les poissons. Ferdinand regarde comme moi la stabulation et ce qui s’y passe. Il ne juge pas. Tout de même, c’est faible, j’ai bien entendu une petite variation d’intensité de sa voix quand il m’a expliqué qu’ « ils » sont venus, et qu’»ils» ont expliqué au paysan que maintenant il ne pouvait plus laisser s’écouler son lisier comme ça dans le sol en pente jusqu’à la rivière et qu’il fallait qu’il le récupère, le traite, enfin en fasse quelque chose qui ne pollue pas trop.
« Ah oui, ils sont stricts là dessus maintenant, il a bien été obligé. ». Ca reste prudent ! Quand il dit « bien été obligé », on comprend ce qu’on veut, l’intonation est double. Elle peut signifier qu’il s’en réjouit, elle peut aussi suggérer qu’il comprend bien les soucis supplémentaires que ça cause au paysan voisin. Ferdinand est la synthèse d’un monde qui subit, en gardant un petit lumignon d’espoir sous la casquette, bien enfoncée pour qu’on ne le voit pas.
Quant au paysan d’à coté, il n’est pas différent de Ferdinand, sauf qu’il est jeune, que pour lui, le banquier, l’Europe et tous les règlements, c’est une suite de bâtons dans les roues, une somme d’ennuis sur le quotidien du travail, et cette somme se cristallise sur un mot, « écologiste », diable vert, de sexe incompétent, créé dans des salons parisiens pour persécuter le monde des champs. Il n’a pas le temps lui d’avoir les infimes nuances de Ferdinand. Si un jour les farines qu’il donne à ses vaches sont contaminées et qu’il faut abattre le troupeau, ce sera clairement la faute des écologistes, et il prendra son fusil, pourtant la chasse il s’en fout, il n’abat que les faisans d’élevage qui s’aventurent dans sa ferme les jours d’ouverture de la chasse.
Le prisonnier de Ferdinand avait-il prévu les écologistes ? Peut-être. Dans ce cas, il était plus doué qu’il n’y parait, car pour ce qui est de la mécanisation, même en 45, il n’avait qu’à constater. C’est bien possible cependant car il est certain qu’il était au moins malin : Soldat allemand, au centre de la France, pris dans la débâcle de la fin de la guerre, parvenir à ne pas se faire tuer ni blesser, ni par les soldats ennemis réguliers, ni par les maquisards, ni par les collabos reconvertis en résistants, ce n’est pas une petite performance. Mais de plus, parvenir à être fait prisonnier et se faire confier à la garde de Ferdinand pour faire les travaux des champs, et ensuite épouser une jeunette locale et s’établir dans le coin, c’est une histoire à vous faire oublier Stalingrad, la Gestapo, Auschwitz et le débarquement, et vous faire croire à une guerre en dentelles comme on aime bien s’en faire une régulièrement entre copains français et allemands, ça dérouille les muscles et ça fait du bien de se foutre une bonne raclée de temps en temps, peu importe au fond qui gagne, l’important, c’est de participer, après on boit un coup.
Etait-il paysan d’origine cet allemand ? Avait-il comme moi des problèmes de silos ? Je gage que s’il était de la ville, sa mauvaise connaissance du français lui aura permis de le cacher et de poser des questions naïves sans révéler son ignorance.
J’ai cependant détecté un écueil possible sur lequel je ne me briserai pas : Et si on dénommait « silo » indifféremment les tas d’herbes et les tas de fumier ? Ca se ressemble tellement. D’abord, c’est des tas. Ensuite, c’est généralement à moitié enfoui, sauf le dessus. Enfin c’est recouvert de toile plastique. Et puis, le plus souvent, cerise sur le gâteau, on dispose artistiquement dessus de vieux pneus usés. Ainsi ces silos ont avantageusement remplacé la mare à purin et son fumier, tout comme les stabulations en tôle ont détrôné les crasseuses étables en pierre. Ces modernités font aujourd’hui le charme de nos campagnes. Les anciennes étables sont pendant ce temps rachetés par des anglais qui les tranforment en charmants cottages.
J’avais pensé résoudre la question des silos en me rendant chez le paysan négocier la location de son champs pour quelques jours. C’était l’occasion d’un contact, et lors d’un contact, il est bien rare que l’on ne cause pas de silos. J’aurais ainsi, pour une fois, obtenu une information autrement qu’auprès de Ferdinand.
Je n’ai pas eu cette occasion. Clichy m’informa que peu importait, elle se débrouillerait. Je me demandais bien comment et je commençais à angoisser à l’idée des ravages potentiels que Clichy et tout son inséparable barda allait causer au milieu de mes chênes nains.
J’avais déjà eu l’occasion de la recevoir mais c’était au bord de la mer, dans les Landes, elle avait tout étalé sur la plage, ça ne dérangeait pas, au contraire, ça meublait l’espace, on avait bien rigolé. Une partie de ses affaires avait été emportée par une vague comme une vulgaire colonie de vacances. J’avais consolé Clichy en lui expliquant que la perte de ces vieilleries était une chance lui permettant de faire peau neuve. Elle a quand même pleuré, elle y tenait à son mobilier. Parce qu’elle se promène avec ! Quand on connaît son activité, ça peut se concevoir, sauf qu’elle n’est pas obligée de tout emporter avec elle, à chaque déplacement. Il en résulte qu’elle se déplace rarement parce que plus personne de sa connaissance ne veut l’inviter et que lorsqu’elle veut voyager seule, les hôteliers effrayés se déclarent complets jusqu’à la fin des temps quand elle leur décrit tout son encombrement.
Alors voilà, Clichy est venue me voir. Me voir moi. Et je crois que je suis bien le dernier à accepter de la recevoir. Faut-il que je l’aime ! Je ne sais pas au fond, je le ressens. Elle est plutôt glauque. C’est vrai j’ai toujours aimé le jaune et vert, mais justement, de moins en moins, je m’en défais tout doucement, ne suis pas je ici pour devenir normal et positif ?
Et je n’ai jamais aimé la plupart de ses fréquentations. Il est vrai qu’elle en a beaucoup, de toutes sortes, mais de préférence des sortes que je n’aime pas. Une traînée, disent-ils. Ma foi, au vu de la facilité de ses « contacts », il faut une forte dose d’amitié et de compréhension pour ne pas acquiescer. Et elle se fait avoir, elle accueille tout le monde, sans barrière. Si j’osais, je dirais qu’il n’y a guère que Ferdinand qui ne lui ait pas marché dessus, et encore, sait-on jamais, je devrais vérifier.
Elle est arrivée, en camion, j’aurais du m’en douter. J’ai été surpris, tout tenait dans la remorque. Le chauffeur a manoeuvré dans l’allée, les roues ont beaucoup patiné et creusé de profonds sillons de tracteur. Fini le sol plat recouvert d’herbe tendre, résultat d’un long et patient travail qui va jusqu’à bien prendre soin à chaque passage en voiture de rouler toujours sur une partie de sol différente. Les visiteurs, eux, s’en moquent bien - à vrai dire ils n’y pensent même pas, et je ne veux pas paraître maniaque au point de leur demander de faire attention, et en résultat de ma délicatesse, un week end de trois jours comportant des invités possédant trois voitures me laisse en héritage un chemin creusé de deux belles ornières parrallèles qui feront de parfaites rigoles pour la pluie dès qu’elle viendra, et elle tarde rarement, rigoles que je devrai combler en y déversant de lourdes brouettées de gravats et gravillons récupérés ici ou là, mais c’est la vie, après tout quand on m’invite je salis bien des assiettes, des couverts, un verre et généralement la nappe tout autour, et donc il faut faire ma vaisselle ensuite, moi je pousse des brouettes, chacun son lot - et ils ont bien raison, c’est stupide d’avoir une maison de campagne qui ne vous cause que des soucis et ne présente toujours que le même paysage alors qu’il y a des milliers de lieux charmants prêts à m’accueillir.
J’étais abasourdi : comment cette remorque pouvait-elle contenir Clichy et tout son attirail ? Le chauffeur a stationné son camion au milieu de l’allée. Il est descendu et a commencé à manoeuvrer habilement le palan qui a déposé au milieu de mon champs ce qui était peut-être Clichy, dans un espace assez vaste où par chance ne se trouvait aucun rêve d’arbre. Je me suis approché incrédule. Et doucement la masse bitumineuse s’est ouverte comme une fleur à tentacules qui se sont doucement frayé un chemin à travers mes plantations avec une extrême délicatesse, contournant la moindre pousse, envahissant tout le champs, le recouvrant voluptueusement et exactement, jusqu’aux haies où se collèrent des moignons d’avenue dont les panneaux indiquaient la rue d’Amsterdam, le boulevard des Batignolles, la rue de Clichy... Clichy, chère place, était là et me souriait largement laissant voir ses passages piétons, pas très bien brossés à la vérité, mais la longueur et la difficulté du voyage étaient de suffisantes circonstances atténuantes.
J’ai ouvert mes bras pour l’enlacer, mais j’avais oublié la taille imposante de Clichy. Elle me tendit cependant sa bouche de métro et me donna un tendre baiser. Elle était délicieuse, tapie en son terre plein central comme girolle en sa mousse, et son kiosque à journaux était comme un coquet grain de beauté au coin de ses lèvres.
Elle était exténuée et pas très propre. Jonchée de mégots, de papiers gras et de crottes de chien, une poussière huileuse lui collait à la peau. Elle s’en excusa elle même. Les arroseurs municipaux étaient encore en grève, et il n’avait pas plus depuis quinze jours à Paris. Alors... Je me suis proposé de lui faire sa toilette mais elle a refusé protestant qu’elle n’était pas impotente et qu’il s’agissait là de choses intimes. De toute façon, elle comptait se faire belle dès la prochaine pluie et si elle devait tarder, elle se débrouillerait avec la rosée du matin. Je fus bien content de sa pudeur car l’idée de passer la journée à toiletter Clichy me m’enchantait guère, mon goût pour l’intimité des dames pouvant me conduire à goûter le plaisir de savonner leur corps dans un bain moussant mais plus difficilement à leur passer le balai brosse et la serpillière.
Même sale, elle était belle. Elle trônait splendide sur mon champs, et mes arbrisseaux lui étaient autant de décorations nouvelles. Elle avait eu le bon goût de laisser ses arbres à Paris, ils auraient fait de l’ombre aux miens et puis ils sentent le gazole. Elle me désigna un grand sac, dans lequel il y avait toutes ses affaires. Elle m’autorisa à en faire ce que je voudrais. Dedans, il y avait de tout : Son mobilier urbain, son lycée, ses bars, son fast food, ses SDF, ses malfrats minables, son tabac, ses restaurants de fruits de mer, ses hôtels miteux anciens, ses hôtels miteux nouveaux, ses passants, ses vieilles putes, leurs clients, ses cinémas, ses flics en uniforme et en civil, ses indics, ses voitures et camions, assez pour organiser un embouteillage correct, enfin tout ses attifaux. Elle n’avait gardé sur elle que sa librairie pour avoir de quoi lire pendant le voyage.
Clichy avait toujours eu l’air de rien. Elle n’était pas belle, ressemblait à n’importe quoi, et c’est ce qui me plaisait. Elle était le monde en suspend, le carrefour sans charme de tout, nauséeux à souhait, ni ronde ni ovale, ni quelconquement géométrique, ni Pigalle, ni Blanche, ni Montmartre, ni banlieue, ni Saint Lazare, ni Trinité, ni Rome, ni Batignolles. Elle s’étalait informe aux franges de tous ces mondes. Elle n’appartenait à rien et chacun la reniait et la méprisait. Et elle s’en foutait car elle était phare et repère, s’imposant sans le faire exprès comme lieu de rencontre obligé dans toute sa large périphérie sans pourtant être le centre de quoi que ce soit. Entité indépendante par abandon de tous, hétaïre obligée que chacun se doit un jour d’honorer mais exerçant son labeur sans ardeur, omettant jusqu’à se faire rémunérer, connaissance qu’on ne prend pas la peine de saluer en la croisant, et bien réciproquement, mais que l’on connaît bien, qui vous prend au ventre sans en avoir conscience, qui fait mine de vous ignorer mais vous observe derrière ses paupières mi-closes, qui sait et qui est la seule à vous comprendre les jours de pluie, de froid, de grand vent et de grand désespoir. Et pour cela, vous lui en voulez, ou comme moi vous l’aimez, sans jamais oser le lui dire parce que vous tenez trop à votre misérable peau.
J’ai fait un tri. Nous étions à la campagne, il fallait adapter Clichy. Je découvris un banc vert parisien et je l’installais. J’y serai bien pour lui faire la causette. J’ai planté un panneau de sens interdit à l’entrée de l’allée pour être certain qu’on ne nous dérange pas. Je voulais Clichy pour moi seul, pour une fois. J’ai ignoré les cinémas, on n’emmène pas une dame au cinéma quand on n’a qu’un week end. De même pour les hôtels miteux, parce que miteux, et parce que c’était l’été, et que, le cas échéant, il me paraissait plus agréable de s’aimer en plein air. J’ai installé le tabac, il m’évitera de devoir m’absenter pour acheter mes cigares. J’ai disposé quelques mendiants autour, pas trop pour ne pas être sans cesse importuné, mais assez pour recréer l’ambiance oppressante quand on va y faire la queue, J’ai gardé quelques passants sortant et rentrant dans le métro d’un air affairé. J’ai dédaigné l’essentiel du mobilier urbain, même les lampadaires, tant pis je mettrai des bougies, et mes arbres les remplaceront avantageusement pour ce qui est de la verticalité. J’ai gardé un restau de fruits de mer, le Wepler, il a encore un peu de classe, et de toute façon, il faut bien manger.
J’ai gardé un flic à l’ancienne mode que j’ai trouvé dans le fond du sac, avec son uniforme, son képi et son bâton blanc, je l’ai mis au centre de Clichy, c’était attendrissant, même Clichy en eu un soupir de nostalgie. Il s’occupa très vite à faire la circulation imaginaire - je n’avais pas sorti les véhicules à moteur - tendant raidement son bâton en tout sens. Assez vite, j’ai du lui confisquer son sifflet, il en abusait. J’avais sorti quelques putes et j’hésitai entre les différents modèles mais je sentis le reproche muet du regard de Clichy et je les ai toutes rangées doucement, dommage, le grand air leur aurait fait du bien, mais j’avoue que je n’avais nulle envie de sortir aussi des clients alors bien sur elles n’auraient cessé de me solliciter et ce n’était pas le moment.
Enfin j’ai installé le lycée mais sous sa forme ancienne, quand il n’était pas mixte et que les lycéennes en sortaient à toutes heures et que je m’installais au Régent en face avec quelques autres boutonneux dans l’espoir d’accrocher le regard de l’une ou l’autre de ces merveilles d’antan. Je n’ai pas le souvenir que ça ait jamais marché mais du moins c’est au Régent que j’ai appris à aimer la bière. Je n’ai pas réinstallé le Régent, seulement quelques lycéennes à jupes plissés avec un peu de vent dessous.
Le dîner en tête à tête avec Clichy fut des plus traditionnel mais il est des traditions sur lesquelles il ne faut pas cracher. Surtout pas avec Clichy, elle reçoit tant de ces jets infects dans son travail quotidien que c’est un miracle que sa peau se renouvelle toujours aussi fraîche chaque petit matin qui m’a vu lui rendre visite les yeux rougis de fatigue et d’alcool. Elle ne m’en a jamais voulu, elle n’en veut jamais à personne, mais je crois quand même qu’elle était heureuse de passer une soirée avec un homme ragaillardi par l’air de la campagne et qui prête attention à elle et ne la confonde pas avec la place Blanche, odieuse voisine. Les mille bougies que j’avais disposées sur sa peau nous ont accordé une intimité scintillante. Nous avons longuement parlé. Sensible à ses tourments quotidiens, à ce monde qui la piétine et l’ignore, j’ai proposé qu’elle s’installe ici. Il est vrai qu’en dégustant le plateau de fruits de mer, nous avions vidé plus d’une bouteille de muscadet, boisson populaire qui nous convenait bien. On fait souvent de ces propositions qu’on ne pourrait tenir mais qu’on avance sans souci sachant bien qu’elles seront déclinées. Ce ne sont que des déclarations d’affection susurrées.
Clichy appréciait cette soirée mais son destin était là bas, comme les pyramides sont à l’Egypte. Elle ne pouvait envisager d’autre sort, certaine que tout autre choix la déliterait jusqu’au néant. Elle ne demandait que des aménagements. Elle avait son monde quotidien, qu’elle acceptait et dont elle avait de toute façon besoin, ce qui ne l’empêchait pas de rêver une autre vie, beaucoup de gens sont comme ça, à vivre une vie en aspirant à une autre, mais ça ne veut nullement dire qu’ils veulent réaliser leur rêve, et vous seriez bien dérangeant, voire grossier, si vous aviez la naïveté de vouloir les y aider. Contentez vous d’alimenter leur fantasme avec attention et compréhension, ils vous en seront bien plus reconnaissants.
Je n’ai donc pas insisté dans ma proposition, je l’aurais fâchée et gâché la soirée. Clichy, malgré son auréole de place maussade et dégoûtée de tout, avait les pieds bien sur terre, enracinés au pied de la butte. Toutefois, dans cette réalité finalement acceptée, il y avait une chose qu’elle ne supportait plus depuis longtemps : Les étrangers. Il ne faut pas se méprendre, elle n’est ni raciste, ni xénophobe, et accepte bien volontiers les touristes perdus en quête de Sacré Cœur, ou tous les fils de l’Afrique qui se déversent sur elle par l’avenue de Clichy. Elle subit douloureusement qu’on ait pu associer son image à celles de quelques amerlauds en mal d’exotisme, atterris à Paris, comme les fils de famille vont au bordel pour faire l’homme, il y a quelques dizaines d’années, et qui ont trouvé en Clichy la quintessence de leur encanaillement, en en faisant un symbole de leur grande déchéance, l’exposant dans des écrits de garçons vachers n’ayant pas encore compris que leurs ancêtres n’ont pas exterminé les indiens uniquement pour leur faire du bien, persuadés que l’absorption de bière et de whisky de manière ostentatoire dans un bistrot français place Clichy et la gloire d’être salué par le patron, représentent un certificat d’authenticité d’une vie aventureuse et désespérée. Hauts faits qu’ils ont aimé rapporté dans leurs écrits comme ils ont aimé, en sortant du Harrys bar faire visiter à leurs compatriotes le petit logement si sordide près de la place Clichy, qu’ils ont réussi à obtenir d’un agent immobilier honteux qui n’osait pas le proposer et qu’il a fallu soudoyer, et qui est si délicieusement déchéant, témoignage irréfutable de leur avilissement. Dommage qu’il leur faille bientôt reprendre l’avion.
Clichy n’en peut plus de cette image que ces cochons en mal de paraître ont répandu d’elle, parce qu’elle n’est pas une image, elle est la place Clichy, et elle y tient. Alors, je le dis ici car Clichy ne dira jamais rien, elle ne sait que subir, souillée, contrariée, renfrognée, mais apathique, l’air consentant. Et puis je lui ai promis que j’installerai des pièges pour les descendants de ceux qui lui ont fait ce mal et qui viennent cyniquement en pèlerinage la piétiner à la recherche de la quincaillerie de leurs ancêtres. J’ai promis, mais je n’ai pas dit quand. Il y a si longtemps que le mal est là, il n’y a pas urgence.
Ce fut une excellente soirée. J’ai dormi avec Clichy. En son centre, en son coeur, chaudement protégé par ses bras qu’elle a replié. Je crois bien être le seul à avoir dormi une nuit entière au sein de la place Clichy. J’y repenserai toujours en allant la voir. Au matin, elle a ouvert les bras et la rosée nous a recouverts. Elle s’est dépouillée de ses immondices, et s’est montrée à moi, fraîche, lisse, luisante, nue, comme au premier jour, éternelle jeune fille du matin, femme du jour, putain du soir, complice de la nuit.
Le camion est revenu. Le chauffeur m’a aidé à ranger dans le grand sac tout ce que j’avais sorti la veille. Et il a chargé Clichy silencieuse, déjà là bas. Ultime baiser.
J’ai offert un canon au chauffeur. Il m’a dit que j’avais raison. « Quand on a un beau terrain comme ça, vaut mieux garder une pelouse. Bien sur faut entretenir, mais c’est pas la peine d’être à la campagne si on met du bitume partout. ». Il m’assura parler en toute sincérité, lui n’avait aucun intérêt dans l’histoire. Il était livreur, c’était tout. Que je garde ou renvoie l’article, ce n’était pas son affaire. Les goûts et les couleurs, n’est ce pas... Tout de même, il m’assura que dans le genre, il reconnaissait que c’était une belle place, vraiment chouette, et depuis dix ans qu’il était chauffeur, il en avait livré des places, mais là vraiment il reconnaissait que c’était un cran au dessus de l’habituel, ils avaient fait un effort cette fois, et qu’on se laisse tenter, il le comprenait. Oui chouette, vraiment chouette.
Ils sont partis. J’ai agité la main, je n’ai pas eu de réponse, Clichy était enclose. Pauvre chérie, on se reverra. J’ai repris un canon. J’espère que ce chauffeur ne conduit pas comme un fou, qu’il ne va pas te casser. Mais non il a de l’expérience, il l’a dit. Allons, il n’est pas bon de s’attendrir quand on vit seul car qui vous consolera ? Un autre canon s’imposait.