DOUBLE VITRAGE
Il me semble bien que dehors, ils font tomber de l’eau. C’est certain qu’avec le double vitrage, on n’entend plus l’eau frapper les carreaux. Et avec les stores, on ne voit pas non plus les gouttelettes ruisseler et couler en rus incertains.
Cela c’était dans le temps. Ou loin, dans des campagnes où il existe des maisons d’antan non rénovées. En fait des ruines où à peu près tout est cassé, mais il y demeure un vieux tabouret et une fenêtre rescapée miraculeusement et devant laquelle vous pouvez vous installer une fesse sur le tabouret. Vous avez assez froid, d’autant qu’il y a un trou dans le toit et qu’il pleut au milieu de la pièce et que les deux portes sont déglinguées et battent lamentablement. Mais enfin, bien installé, là vous pouvez jouir du bruit de l’eau sur les carreaux et vous délecter des étoiles d’eau qui fascinent vos mirettes. Comme nos ancêtres, ou simplement nous autres les ainés, en jouissions autrefois.
Je dis cela comme ça car vous êtes libre de vous passer de ce petit plaisir et de le juger pervers. Mais tout de même j’insiste un peu.
Il est possible que vous jugiez cette occupation distrayante mais éphémère et ne justifiant pas un déplacement couteux à la campagne et la recherche épuisante d’une masure en menace d’effondrement. Et, malheureux citadin, vous allez craindre de prendre froid et de crotter vos baskets. Couvrez-vous, enfilez des bottes et ça ira !
Vous ne savez pas tout. Car vous imaginiez seulement une morose pluie de printemps bien banale. Tout d’abord, sachez apprécier ce qui vous est donné. Le printemps vous offrira derrière la vitre ses bourgeons et ses branchages ballotants, un espoir dit-on. Espérez donc et faites un vœu. Et dénichez le jeune fils ou la jeune fille du fermier d’à coté qui s’est planqué pour vous observer. Gourmandez-le un peu mais pas trop et faites-lui découvrir les ressources délicieuses de son jeune corps. Il vous en gardera un souvenir reconnaissant et émerveillé. Vous avez fait le bien.
Et revenez à l’automne. Derrière le carreau, ses couleurs pastel, ses feuilles d’or, ses alanguissements vous berceront quand dans l’embrasure de la porte se dressera la silhouette de ce cavalier ou de cette cavalière que vous avez vu s’approcher, fasciné. Il ou elle n’aura pas d’âge mais une aura d’ailleurs les enveloppera, leurs siècles seront vôtres quand nus ils fondront en vous. Vous serez dans le bien.
Ne négligez pas l’hiver ! Les flocons viendront se coller à la vitre comme autant de bouches tendres tendues vers vos lèvres. La neige ouatera avec amour vos entours et vous enserrera. D’un bonhomme, ou une bonne dame, de neige, se dégagera un être d’argent qui d’un pas noble vers vous tendra la main que vous saisirez pour entrer dans une valse orgasmique qui fera trembler les poutres chancelantes. Vous vous serez fait du bien.
Et viendra l’été. Qui, au-delà du carreau, vous offrira des bleus éternels et la paille craquante et l’ocre des champs et les chants de la vie. Et aussi la chaude et brève pluie d’été qui soulage et vous incitera à sortir et rire et danser nu pour vous en imprégner. A ce moment-là, viendra celui ou celle dont le corps galbé, fort et doux, étincelant de vie, vous donnera ce qu’il est bon de recevoir en ces moments attendus. Et vous penserez que la pluie au carreau, c’est vraiment bien.
Bien évidemment chacun est libre de préférer les double-vitrages et de dédaigner ces désuètes distractions d’autrefois. Je ne les rappelais que pour mémoire.