CHAIR
Il me semble que la critique convenue du cinéma de la bourgeoisie de Claude Sautet est devenue sinon obsolète, du moins quelque peu fatigante.
Ce qui permet d’aimer ça sans trop avoir à se cacher. Ou plus exactement, pour ce qui me concerne, d’aimer quelques scènes, quelques moments, quelques regards.
Et quelques chairs. Spécialement celle de Romy Schneider. Dans cette scène – caricature, dit-on communément – qui commence sur un balcon ou enrobée d’une grande serviette de bain, on peut admirer à loisir ses épaules, sa nuque, son cou, ses bras, l’aimer follement, non pas d’amour, mais comme on aime le fonds des âmes, les rivières, le soleil, le bleu du ciel, l’éternel premier jour.
Quand elle tape à la machine, Piccoli derrière elle savoure cette chair, on sent qu’il pourrait le faire indéfiniment. Elle se tourne, lui sourit. Beauté à hurler de béatitude.
Et moi parfois je me passe cette scène et j’écoute la chanson qui va avec, qui la berce, la chanson d’Hélène. Et en moi coulent des flots de pleurs. L’idée que cette chair soit morte, qu’elle a pourri jusqu’à se dissoudre me déchire le ventre. Comme toutes les chairs parties, spécialement celles que j’ai touchées, caressées, que je sens encore au bout de mes doigts tremblants.
Qu’on ne me dise pas que c’est mieux ainsi, qu’elle aurait vieilli, que sa chair se serait fripée. Qu’importe, elle aurait toujours eu le même gout d’éternité heureuse.
C’est une bien belle idée qu’ont eu les chrétiens avec cette prédiction de la résurrection des morts. Ils n’en causent plus, visiblement n’y croient plus. Parlent que de paradis sur des nuages. Quel ennui.
Ah oui que les corps reviennent, qu’ils s’extraient de terre, qu’ils descendent des montagnes ou surgissent de la mer, je veux bien les y aider avec mes dernières forces, je veux bien creuser la terre avec mes ongles pour les retrouver, les recouvrer, pour abolir définitivement la mort. Et à travers le prisme éblouissant du dos de Romy Schneider, les chairs et les âmes reconciliées et retrouvées peupleraient les rivières, les soleils, les ciels bleus, et même les jours gris, comme ce fameux premier jour de nous et du monde que nos vanités tentent en vain d’éradiquer de nos mémoires.