CAMPS
Splendide dérision, époustouflant cynisme : Pendant qu’on célèbre la larme à l’œil l’entrée au Panthéon de l’ancienne déportée Simone Veil, les chefs d’Etat européens s’accordent pour financer la création de camps de concentrations dans les déserts libyens.
Tous main dans la main, les néonazis glauques et purulents embrassent sur la bouche les couilles molles ultralibérales. Le grand Reich européen est en marche. Les temps ont changé, plus besoin de petits caporaux grotesques et vociférant pour cela, tout se passe entre personnes bien élevées en costume convenable et aux manières policées. Le peuple applaudit. Et ce n’est qu’un début.
Et puis aussi réécrivons l’histoire.
Dans les années 90-2000, on nous a expliqué qu’il fallait nous enseigner les horreurs commises dans les camps de concentration car les gens ne savaient pas, avaient occulté. Ah bon, ça m’avait surpris, moi j’avais l’impression de savoir ça depuis l’enfance. Et les gens autour de moi aussi. Mais bon, insister sur cet enseignement ne pouvait pas faire de mal.
Ces derniers temps, une précision de taille s’est introduite dans cet enseignement : Il s’est agi de bien comprendre la distinction entre camps de déportation et camps d’extermination.
Les seconds étant des camps destinés aux juifs et n’ayant qu’un objectif, les exterminer tous, même si quelques-uns, en très bonne santé, pouvaient espérer survivre quelques mois en donnant leur force de travail.
Les premiers étaient destinés à tous autres groupes humains réputés, d’une manière ou d’une autre, ennemis du Reich, avec cette particularité qu’en théorie le but n’y était pas de les tuer, mais de les emprisonner et de les faire travailler. Les conditions de vie, bien que dures, étaient réputées plus supportables.
La distinction vise à bien souligner le caractère particulier de la persécution des juifs : Par essence, ils ne devraient pas exister, il faut donc tous les tuer jusqu’au dernier.
C’est tout à fait vrai et il est légitime de souligner cette différence fondamentale.
Seulement voilà, à force d’entendre dans les media la répétition de cette information, on se sent un peu gêné. Car enfin, même s’en être informé de cette différence, l’important c’est que tout le monde sache que le régime nazi a exterminé des millions de juifs et qu’on appelle ça la shoah. Et 99% des gens le savent, et ne le nient pas.
Et on se prend à soupçonner que l’insistance à bien séparer deux destinations différentes des camps, a pour fonction de magnifier le sort tragique des juifs, et à minimiser le sort des autres. Et là, d’une part, c’est un peu vain par rapport à tous ces drames de l’époque, et d’autre part il y a d’énorme nuances à apporter qui montrent que la frontière entre les fonctions de ces camps n’est pas aussi fermement tracée.
Tout s’abord, il y a lieu de souligner que la plupart du temps on oublie de dire que pour les nazis les juifs ne sont pas le seul groupe humain à totalement exterminer : Il y a aussi les roms (ou tsiganes), et peut-être bien aussi les homosexuels (c’est moins clair). Ils ont été traités de la même manière.
Ensuite, dans les camps d’exterminations de type Auschwitz-Birkenau, des dizaines de milliers de personnes appartenant à divers groupes humains (beaucoup de slaves) ont été exterminés comme les juifs, par gazage ou par épuisement. La différence est une question de nombres : Pour l’ensemble des camps, quelques millions pour les juifs, sans doute quelques centaines de milliers pour les autres.
Enfin, dans les camps dits de détention ou de concentration, on mourait aussi beaucoup, par épuisement, sous-alimentation, exécution, ou encore envoi dans d’autres camps spécialisés dans l’extermination. Mais ce type de camp, Buchenwald est le plus connu, ne comportait pas de chambres à gaz. On y torturait, on exécutait à l’arme blanche ou à l’arme à feu, parfois à la chaine, mais pas vraiment de tuerie de masse. On estime cependant à quelques dizaines de milliers les morts de Buchenwald. Il y avait bien des fours crématoires, mais les malheureux qu’on y brulait ne venaient pas de mourir dans une chambre à gaz.
Une grande différence entre les deux types de camps réside dans la capacité de résistance collective. Dans les camps d’extermination, les conditions de survie sont telles que parvenir à rester en vie jour après jour est le maximum que peuvent faire les plus armés pour la vie. Dans les camps de concentration, les conditions sont légèrement meilleures, ce petit plus, spécialement en nourriture, est essentiel. Par ailleurs, dans un camp comme Buchenwald, les nazis y laissèrent la gestion quotidienne du camp aux prisonniers de droit commun. Ceux-ci en profitèrent pour montrer tout leur sadisme et leur absence de toute morale, mais ils étaient aussi très corruptibles et cela a profité à d’autres détenus.
Enfin, l’importante proportion de prisonniers « politiques » a permis la création d’une organisation interne pour la survie et la résistance. Les politiques, habiles, finirent par supplanter les droits communs dans l’encadrement du camp en bernant les nazis. Jorge Semprun, militant communiste, qui fut détenu à Buchenwald, a expliqué quels choix cruels, il a fallu devoir faire pour construire et maintenir cette organisation de résistance. Mais les résultats furent là : Ils ont sauvé de la mort près de 1500 enfants ou jeunes ados ; au moment de la déroute du reich, ils ont empêché les nazis d’emmener la plus grande partie de la population du camp dans une longue marche mortelle ; et enfin, ils ont libéré eux mêmes militairement le camp avant l’arrivée des soviétiques.
Il est hors de question de taxer les juifs de renoncement à se battre et d’acceptation de leur sort. Les conditions ne permettaient pas quoi que ce soit. Il est cependant malséant de minimiser le sort des autres, spécialement des résistants politiques qui savaient bien que s’ils étaient pris, la torture les attendait, mais aussi l’exécution ou la déportation dans des camps terribles.
Je n’ai pas de texte concernant les débats entre Simone Veil et Sa sœur Denise Vernay. Celle-ci, a été arrêtée pour faits de résistance en France et déportée à Buchenwald (les nazis n’ont pas su qu’elle était juive). Elle en est revenue. Il semble bien qu’elle ait été elle aussi « troublée » par cette césure absolue entre les « deux sortes de camps » que sa sœur introduisait dans ses propos et qu’elle a fait connaitre son impression. Etant elle-même ancienne résistante, il devait lui être assez difficile de recevoir comme un reproche de n’avoir pas été déportée comme juive et de n’être en somme qu’une résistante ordinaire.