Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Babylonienne

 

                                               BABYLONIENNE

 

C’était entre chien et loup, plutôt loup. Lumière tamisée.  Dans le bas de la rue Ramey. Je m’en allais passer la soirée chez un ami, à 10 minutes de chez moi. 40 minutes pour moi appuyé sur ma canne.

 

Quand je m’en vais grimper la rue Ramey, je pense souvent au vieux père Ramey, un personnage que j’avais créé dans « Sael et l’indispensable liquide ». Le vieux vivait dans la rue du même nom, à un ré de chaussée sur rue, passant sa vie à observer par la fenêtre. Mais il était malheureux car manquant cruellement de l’indispensable liquide. Sael faisait tout pour le soulager.

 

Sael, ou Elsa qui m’a inspiré cette nouvelle. Elsa des Négociants, la belle bourge péruvienne, qui donnait dans l’art « plus chiant que ça, tu meurs ». Mais les hommes sont des chiens, c’est plus que connu, alors sont parfois prêt à en bouffer des tonnes de l’art chiant quand ils sont sur la piste d’un cul de charme. Elsa n’a jamais su que Sael a existé. Elle a disparu, certains l’auraient aperçue, les muses sont faites pour s’évanouir un jour.

 

Le bas de la rue Ramey est presque plat. Les trottoirs y sont larges, peu encombrés de mobilier urbain ou d’excroissance commerciale débordante. C’est de plus en plus rare. Peu de rollers, de planches à roulettes, de trottinettes, de poussettes, de vélos, etc… des espaces quasiment dédiés aux piétons, un paradis pour les gens qui béquillent.

 

Alors je cheminais à mon rythme. Celui de Patrovite, la tortue de mon prix d’excellence de maternelle que j’ai encore. C’était une époque, déjà, inégalitaire. Le « meilleur » de la classe montait en premier sur l’estrade et choisissait son prix parmi tous les livres étalés sur le bureau. Mais en fait il y en avait un, sensé être le plus beau, qu’il devait normalement choisir. Madame Languille, l’instit, me l’a bien désigné avec insistance. Mais j’avais flashé sur Patrovite, et, rien n’y a fait, j’ai eu Patrovite, remis plus tard lors de la cérémonie de remise des prix dans la grande salle de bal en haut de la butte Pinson. Je trouve que ça me ressemble bien, dans ma manière de gouter le temps de la vie. Je me demande bien comment j’ai pu faire pour gérer 36 ans une entreprise qui a pu compter, antennes comprises, jusqu’à près de 30 salariés. Il fallait bien de la constance certes, mais aussi de la vivacité, de l’immédiateté dans l’action. Un vrai viol permanent.

 

Rue Ramey, j’y reviens. J’aime muser, je le disais. Marcher lentement a au moins l’intérêt de permettre d’observer mieux. Je l’ai vue arriver. J’ai eu plusieurs secondes pour me la mettre en mémoire. C’était d’abord la silhouette d’une femme mince, jeune, tirant un caddy. Elle venait vers moi, et puis je l’ai croisée. Elle avait la peau noire. Son visage était mince, le front haut, les joues longues, le nez un peu busqué, les lèvres pleines, les cheveux fournis, sans doute crépues ou décrépues, ou frisés, quelque chose assez large les liant vers l’arrière. Un visage babylonien, du moins c’est ainsi que je pense les traits babyloniens, c’est ainsi, qu’on ne me contredise pas.

 

Et de grands yeux dont le blanc brillait dans le noir, sous lesquels deux deltas de larmes coulaient jusqu’au cou, alors que le bas de son visage se tordait de douleur, murmurant des mots muets.

 

Dans le caddy, un bric à brac, chaussures, semblant de casseroles, vêtements, autres, dépassaient. Elle le tenait en main gauche. Son bras droit se tendait en avant, soutenant au poignet un lourd sac plein d’inconnu. Les doigts de cette main étaient écartés comme pour saisir le ciel.

 

Qui était-elle ? Immigrante errante, chassée d’un logement précaire, ou rupture d’un conjoint, d’un hébergement, que sais-je ? Un moment de malheur surement. Elle marchait vite. Cela veut-il dire qu’elle savait où elle allait ? Pas certain, un jeune désespéré fonce vers l’avant, un vieux effondré s’adosse au mur ou croule.

 

Je me suis arrêté, elle était déjà plusieurs mètres derrière moi. Je me suis retourné pour la voir disparaitre. J’aurais voulu. Quoi, je n’en sais rien. Partager mon manteau, tel Saint Martin ? Elle n’en avait pas besoin, elle me l’aurait envoyé dans la gueule, à raison. J’aurais voulu. La prendre et la poser quelque part au chaud, dans du coton, de la soie. Avec des fleurs et des fruits gonflés. Mais je ne suis pas riche, je n’ai pas de château, pas de demeure de maitre, pas de maison vue sur la mer, pas de chambre d’ami, même pas de canapé lit.

 

J’avais juste mon lit. Sur le moment, pour ne plus ressentir sa peine, je le lui aurais donné, j’aurais donné n’importe quoi. Absurde, on ne fait plus ce genre de chose et il y a mieux. Et facile quand on n’a rien à donner. Mais je voulais sans doute ma tranquillité, effacer son image, poursuivre ma route vers cette soirée peinarde.

 

Cette main ouverte vers quoi ? Ces pleurs couvrant ses joues, les plis de ses lèvres, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

 

Pourquoi le monde vient-il sans cesse me rappeler son ignominie ? Suis-je seul qu’on harcèle ainsi au détour de la rue Ramey ?  Je demande le sourire éclatant de la babylonienne pour sécher l’eau de ses yeux et que son souvenir se disperse dans les giboulées de mars.

 

Parce qu’enfin, si ça continue ainsi, je finirai par ne plus jamais sortir, pour enfin pouvoir crever tranquille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article