VERT ET BRUN
J’aime l’alliance du vert et du brun, environné de gris doux discret, rehaussée d’une essentielle pointe de rouge.
Je dis « j’aime », ce qui pourrait n’être qu’un caprice visuel du jour, juste une idée de concrétiser cela sur une quelconque surface pour le cas où me viendrait la technique nécessaire. Et demain ce serait autre chose.
Mais je dois dire que ce goût là – mauvais goût si vous voulez, ça ne me dérange pas – me vient de loin, au moins de l’adolescence, peut-être de l’enfance. Je ne le renie pas, il est là, inutile de le nier, mais le phénomène me parait invraisemblable, voire fabuleux si on a de l’indulgence.
60 ans de vert et de brun dans l’arrière-cerveau ! On me dira, et je me le suis dit tout seul, que je viens de m’inventer cette persistance parce qu’elle me parait belle, une belle histoire d’un bout de moi, et que pour ça, je ne suis pas trop difficile dans le choix de mes souvenirs, que je les arrange à ma sauce, pour produire une belle continuité à raconter.
C’aurait pu être vrai. D’ailleurs, je ne suis pas contre les mémoires arrangées, surtout consciemment arrangées. Il faut beaucoup de prétention pour raconter scrupuleusement les épisodes de sa vie comme s’il était spécialement précieux de les décrire dans tous leurs détails véritables. Qu’est ce que ça peut foutre. Si lecteur il y a, il sera bien aise qu’on lui raconte une histoire qui tient la route et qui présente un quelconque intérêt.
D’autant que ceux qui prétendent donner toute la vérité dans leurs mémoires mentent éhontément dans l’exposé de leurs motifs d’action, embellis. On le sent mais on ne peut le démontrer et c’est bien agaçant tous ces poseurs tricheurs prétendant à une image d’intégrité.
Et donc il se trouve que mon goût pour ces alliances de couleurs n’est pas une invention récente de mon cerveau flanchant de vieillard cacochyme. D’ailleurs, je passe mon temps à inventer et rêver des réalités, et je ne vois pas l’intérêt d’inventer celle-là, je peux encore faire mieux. Pour une fois, son seul petit intérêt est de n’être point une gentille menterie.
Et j’ai une preuve. Certes le témoin n’est plus de ce monde pour ester auprès de vous. Mais il peut témoigner auprès de moi, ce qui suffit bien. Il s’agit de l’une de mes grandes sœurs, Monique. J’ai le souvenir précis de lui avoir confier mon penchant pour ces couleurs. Je devais être un jeune ado à l’époque.
Monique avait 12 ans de plus que moi et elle était déjà une grande professionnelle dans son métier : Elle a passé sa vie à créer des dessins destinés à l’impression sur tissus, c’est dire qu’elle s’y connaissait en formes et couleurs. Elle avait ce qu’on appelait alors « une main » et après sa formation dans l’atelier des oncles, elle a finalement eu le sien, inspirant la création.
Je me souviens encore de sa moue quand je lui ai confié mon vice coloriste. Sans doute une grande déception muette qu’elle n’a pas exprimée. Faut dire que j’étais pour elle son « petit frère plein de génie » et par conséquence, que dans ce domaine, je me résume à cette petite combinaison de couleurs, l’a certainement fait douter de ma qualité.
En tout cas, la preuve est là, le vert et le brun, j’aurais au moins pu les expérimenter, mais non, à 14 ans, je m’efforçais d’écrire de ridicules romans de cap et d’épée.
Je me demande aujourd’hui si je n’ai pas tout fait pour esquiver la question. Peur de me révéler médiocre. Peur de la comparaison quand on a dans sa famille trois générations de personnes douées dans ce domaine.
Je crois bien lucidement que j’ai eu raison, j’étais médiocre. Disons « passable », pas la peine d’en rajouter. Parce que je m’en souviens bien, si j’étais toujours premier en dessin, je ne produisais que des peintures correctes, bien faites, rien à dire, juste un peu d’ennui. D’accord je dessinais bien, j’avais le sens de la perspective, la mémoire des formes, si on me demandait de dessiner un lion, ça ressemblait à un lion…Mais juste un lion, un quelconque lion, un lion sans génie. Pendant longtemps j’ai crayonné, couvert les nappes en papier des restaurants de mes personnages, souvent les mêmes. Rien d’immortel non plus. Au moins ça m’apaisait.
La nature m’a offert ces petites qualités de tâcheron, elle ne m’a pas donné les dons de l’oncle, de la sœur, du neveu. Mais cette réalité ne peut empêcher que revienne régulièrement, les jours de grand soleil, cette image rêvée dans laquelle je tiens un pinceau et une palette où s’enlacent le vert, le brun, un nuage de gris tendre, et une pointe étincelante de rouge.