TRAVAILLER PLUS
Travailler plus ?
Quand j’entends ces deux mots, ils m’évoquent mon père qui a travaillé 62 ans de sa vie, dans les champs, en sous-sol, en usine. Quand j’étais enfant, il travaillait 45 heures du lundi au samedi, 4 heures le samedi matin, et le plus souvent 4 heures supplémentaires le samedi après-midi, soit un total de 53 heures par semaine.
C’est dire que je ne peux lui en vouloir d’avoir été absent pour moi quand il rentrait le soir. C’est dire aussi que lorsque j’entends parler de « travailler plus », je sors mon revolver.
J’ai déjà produit un article sur cette fausse valeur de droite qu’on appelle « travail » : En synthèse, le travail est une action ou une fonction, pas un concept, et seuls les concepts peuvent prétendre au rang de « valeur », la « liberté » par exemple. Adjectivée positivement, cette action travail peut vaguement prétendre au rang de valeur de second ordre. Par exemple : Un travail épanouissant ou utile. A l’inverse le travail peut être abrutissant ou inutile.
On le voit dans ces expressions, ce sont les adjectifs qui priment, le travail n’est une pâte à modeler. Prétendre élever ce mot au rang de valeur est le fait de crétins des Alpes, ça peut arriver, ou plus certainement d’hypocrites moralisateurs qui voient dans le travail l’un des outils pour garantir un peuple travaillant durement, sage, ahuri et obéissant et ne songeant pas à penser et relever la tête.
Aujourd’hui le président Macron, soutenu par toute la droite et l'oligarchie financière, prêche ce « travailler plus ». Cela parait comme une incantation visant à faire avancer le troupeau humain vers des lendemains radieux par un effort collectif de bovins châtrés tirant la charrue.
Parce qu’enfin, concrètement de quoi s’agit-il ? Il ne s’agit pas de faire travailler plus les chômeurs anciens, ni les nouvelles centaines de milliers de nouveaux chômeurs (voire plus) dus au Covid : Ceux-là ne demandent pas à travailler plus, ils demandent simplement à avoir un travail.
Il s’agit donc de faire travailler plus des personnes qui ont un emploi. A moins qu’il ne s’agisse de demander à ces travailleurs d’avoir deux emplois, ça ne peut concerner que des heures supplémentaires de travail.
Petit rappel : Effectuer des heures supplémentaires, ça existe, c’est largement pratiqué, ce n’est pas interdit. Il y a des limites : On ne peut travailler plus de 10 heures par jour, et pas plus de 48 heures par semaine. On constate que la barre est déjà placée bien haut mais peut-être que dans l’esprit du président et du MEDEF, il faudrait la rehausser jusqu’à 15 heures par jour et 80 heures par semaine. Après tout, le programme du MEDEF demande bien que l’âge de la retraite soit fixé à 67 ans, et par conséquent tout est possible.
Par ailleurs, effectuer des heures supplémentaires est déjà largement encouragé et soutenu : Ces heures sont défiscalisées pour le salarié, et l’employeur est dispensé d’une partie des charges sociales afférentes.
Certes on peut toujours faire plus : L’Etat pourrait offrir de généreuses primes à l’employeur comme à l’employé pour chaque heure supplémentaire effectuée, par exemple.
Mais, au fait, pour quoi faire ? A quoi ça sert ? Pourquoi donner ces avantages à des salariés qui ont un travail stable, non menacé, dans une entreprise florissante au point de proposer à ses employés de travailler plus ? Ces salariés sont des chanceux, et tant mieux pour eux, par rapport à ceux qui ont un travail potentiellement menacé dans une entreprise en difficulté qui ne risque pas d’augmenter leurs salaires, et encore plus par rapport aux demandeurs d’emploi.
Pourquoi venir ainsi au secours de ceux pour qui tout va bien ? On a dit que cela augmenterait la consommation des salariés concernés et que c’est bon pour l’activité économique. C’est oublier que, si à la place des heures supplémentaires, on embauche un salarié supplémentaire, celui-ci aussi consommera plus.
On dit aussi qu’une entreprise en bonne santé financière qui doit soudain affronter un surcroit de commandes de biens ou de services peut y répondre plus facilement avec son personnel compétent et formé s’il travaille plus. C’est recevable, dans un certain nombre de situations, toujours difficiles à vérifier au cas par cas, mais admettons le. Et c’est aussi admissible si cette augmentation d’activité décrite comme soudaine et exceptionnelle a vraiment ce caractère et n’est pas une augmentation permanente cachée.
La principale raison de cet encouragement à travailler plus réside surtout dans l’intérêt financier de l’entreprise : Cette pratique lui évite des embauches de personnel supplémentaire, ce qui est en soi couteux en charges, en administratif, en matériel, en espace. Elle lui évite tout risque d’emploi de personnel sous-occupé en cas de baisse d’activité. Certains employeurs soutiennent que même des emplois à durée déterminée peuvent être à risque en cas de prévision d’activité supplémentaire qui ne se vérifie pas.
Risque plus que minime mais qui peut se produire. Mais rappelons que l’on parle d’entreprises qui se portent bien. Le but est donc que ces entreprises fonctionnent en permanence en sous-effectifs, la charge de travail excédentaire étant effectuée grâce aux heures supplémentaires.
C’est effectivement confortable pour le chef d’entreprise : En cas de baisse d’activité, il suffit de ne plus proposer d’heures supplémentaires. Une sorte d’assurance, de premier rempart. Pas de nécessité de licenciement plus ou moins problématique, plus ou moins couteux.
Mais on ne peut s’empêcher de penser que des chefs d’entreprise qui fonctionnent ainsi, ne sont pas, comme ils aiment à se présenter, de grandes foudres de guerre allant toujours de l’avant, osant et gagnant, n’ayant pas peur de prendre des risques intelligents ! Ce sont des petits que l’Etat assiste couteusement et injustement par ces aides aux heures supplémentaires qui doivent tant réjouir les demandeurs d’emploi quand on leur explique que cela aidera l’économie du pays et que ce sera bon pour eux.
Alors que l’idée du partage du travail fait son petiot chemin conjointement à l’aspiration à d’autres modes d’existences et de choix de société, ce fameux ancien monde montre, à travers ce « travailler plus », qu’il est plus fort que jamais, qu’il fera tout pour être pire qu’avant, qu’il est le monde d’aujourd’hui et, lucidement, qu’il ne peut que gagner. Alors apéro.