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Tout doucement

 

                                     TOUT DOUCEMENT

Les mots « tout doucement » s’étaient glissé dans l’échange technique et courtois entre le patient vieillissant et la plus jeune des aides-soignantes, sans doute à l’occasion de boire l’eau de la carafe qu’elle venait de lui porter pour qu’il puisse absorber ses médicaments.

Il l’avait déjà rencontré dans l’ascenseur alors qu’il était sur son fauteuil roulant poussé par une aide-soignante plus âgée. De par la proximité du lieu, ils s’étaient quelques secondes regardées dans les yeux, et vite elle avait éclaté de rire, espiègle, se moquant de lui et lui lançant : « Souriez, vous êtes filmé ».

Depuis quelques jours qu’il séjournait dans cet établissement de « soins de suite » (ou « suite de soin » ?), il occupait son esprit comme il pouvait, et particulièrement il s’efforçait de comprendre quelque chose à la hiérarchie ou spécialisation de tout ce personnel qui entrait et sortait vivement de sa chambre pour des raisons variées. Il comprit vite que seules les blouses blanches distinguaient le gratin des autres, pour l’essentiel réservées aux « médicaux », encore que l’ergothérapeute bricoleuse et la psy (à laquelle il racontait n’importe quoi pour se distraire et aussi pour qu’elle se sente utile, car elle lui semblait bien brave) ne lui paraissaient pas relever des soins visant à le guérir.

En dessous, il y avait donc ce qu’on nomme les aides-soignants (il y a quelques rares hommes) dont il crut d’abord distinguer les attributions spécifiques par leur tenue. En vérité, il dut constater qu’il existait dans l’établissement trois types d’uniformes possibles – certains lavables, d’autres jetables - que les aides-soignantes revêtaient au hasard de leur goût ou de la disponibilité. Il pensa d’abord qu’il y avait des spécialisations mais dut constater que certaines pouvaient tout aussi bien œuvrer en cuisine qu’aider à la toilette alors que d’autres n’étaient préposées qu’à une seule tâche. Il comprit aussi qu’on ne pouvait pas (au risque d’être vertement rabroué) demander n’importe quel service à n’importe qui. Coupable d’élitisme, il pensa par exemple que l’aide-soignante chargée l’après-midi de nettoyer le sol de la chambre et la salle d’eau se trouvait en bas de la hiérarchie, et qu’à ce rang il pouvait sans risque de vexer lui demander de vider son urinal. Mal lui en prit, elle se refusa sèchement à cette tâche hors de sa fonction et lui lança un regard incendiaire. A contrario, des infirmières en blouse blanche, effectuaient cette corvée sans même qu’on le leur demande.

Il renonça à son œuvre de classification, se contentant de faire le nécessaire pour apprivoiser tout le monde, réflexe de survie, quelle que soit la couleur des vêtements et au bout d’une semaine, il y était parvenu, même les plus redoutables dragons du début commencèrent à le traiter avec douceur.

La petite de l’ascenseur n'était pas bien grande justement, noire, bien foncée en tout cas. Il constata qu’elle n’était qu’en cuisine et qu’elle ne faisait que lui porter eau et repas. Jamais, elle ne vint pour sa toilette, ni même pour refaire le lit. Il ne sut jamais si elle n’était pas jugée qualifiée pour cela, ou si, compte tenu de sa jeunesse, on lui évitait trop de proximité avec un homme, certes âgé, mais dont on pouvait toujours craindre des accès de lubricité, ou simplement trop d’intimité corporelle.

Cette hypothèse fit sourire le patient, car depuis son opération, il avait constaté chez lui l’absence de toute pensée érotique, et pas la moindre petite érection mécanique comme il survient aux bonshommes. Il en vint même à soupçonner que, parmi les nombreux médicaments sans nom qu’on lui faisait absorber, on glissait peut-être du bromure ou tout autre produit visant également à une castration chimique temporaire. Tranquille, il décida de s’en foutre, puis se rassura un peu quand la chargée de la télévision, à la jupe fort courte, monta sur une chaise pour refixer un cordon placé en hauteur, et que le dévoilement haut-cuissé ainsi produit attira automatiquement son attention ravie. Allons bon, la vie reprenait.

« Tout doucement », pensa le patient. Il était sous le choc de la mort d’une vieille amie. Elle lui avait instamment demandé d’écrire son oraison funèbre lors de sa mort, quelque chose qui ait de la classe, faisant confiance à sa plume. Il avait bien sûr protesté qu’on avait des années pour penser à cela et qu’il serait trop triste pour se consacrer à l’écriture si elle disparaissait avant lui. Mots convenus, il savait bien qu’elle était très malade. Et il était là, tout con, il ne pourrait se déplacer pour assister aux obsèques et dire les mots qu’elle attendait de lui.

Il avait quand même écrit cette oraison. Et il en avait confié la lecture à d’autres qui y seraient. C’était fait, l’esprit tranquille mais vide. « Tout doucement ». C’était une chanson des années 90 ça, il commença à la fredonner, et il demanda à la petite si elle connaissait. Il se ne souvenait plus du nom de la chanteuse. Elle ne connaissait ni la chanson ni l’interprète mais elle sortit son smartphone et trouva : La chanteuse s’appelait « Bibi » et elle la diffusa de suite, se prenant à danser dans son uniforme bleu foncé, dans une souplesse naturelle parfaite, le sourire aux lèvres. Elle dansa pour le patient émerveillé, et à la fin, elle lui dit : « et maintenant ce qu’on écoute nous » (les jeunes, fallait-il comprendre). C’était beaucoup plus rythmé, le patient comprenait même les paroles, ce qui lui plut bien. La danse de la petite se fit plus rapide, elle se donna.

Jusqu’à la fin, elle donna au patient qui n’en croyait pas ses yeux, cette jeune fille qui dansait pour lui, dans sa chambre close de malade, en toute confiance, en spontanéité, un don désintéressé. Le patient oublia la mort, l’absence, son âge. Il pleura. Elle essuya ses yeux en rigolant. Et elle partit, sa tâche accomplie.

Plus tard, le patient lui demanda son nom. Elle demanda pourquoi. Il lui dit qu’il allait écrire quelque chose sur elle. Alors elle dit qu’elle n’avait pas de nom.

Il décida de la baptiser Angélique. Un peu niais mais pourquoi pas.

Aide-soignante, dira-t-on. Thérapeute qualifiée, je dirais plutôt. Merci Angélique.

 

 

 

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