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Superblanc

 

                                               SUPERBLANC

 

Il y a les noirs, les basanés, toutes les minorités dites visibles, et même, catégorie peu définie mais bien existante, les sales gueules. Il y a les autres, les blancs, les normaux. On contrôle les uns, éventuellement on les arrête, les tabasse et les tue. Les autres aussi mais beaucoup moins, et même que ceux-là, on ne les tue pas.

 

Tout ça est connu. Mais on ne parle jamais de Superblanc, une troisième catégorie.  Superblanc, c’est lui, le marquis de la blanchitude. Superblanc, on ne le tue pas, on ne le frappe pas, on ne l’arrête pas, on ne le contrôle pas. C’est ainsi depuis la naissance de Superblanc qui n’est plus bien jeune, et ça fait donc des dizaines d’années.

 

D’apparence, Superblanc n’est pas si blanc que ça : Il n’est pas blanc-rose aux yeux bleus. Il a les yeux marrons et bronze facilement. Mais il est Superblanc dans son pays, la quintessence du blanc dans un milieu donné. Le blanc blanc -cochon-rose aux yeux bleus est Superblanc en Poméranie orientale.

 

Et il a une allure, une gestuelle de Superblanc. Le père de Superblanc, un ouvrier, vous lui mettiez un beau costume et une cravate et il passait pour un riche banquier. Il a dû hériter ça Superblanc car il en est de même pour lui.

 

Quand le minoritaire visible ressent, à tort où à raison, une hostilité dans le simple regard du flic qu’il croise, Superblanc ressent, dans ce même regard, toujours à tort ou à raison, peut-être de l’indifférence, mais plus surement de la déférence.

 

Alors on dira que le marquis Superblanc fantasme, du haut de ses 55 ans d’errance sans contrôle. Sans doute, mais il est bien normal que cela l’étonne et qu’il ne puisse s’empêcher d’en tirer quelques enseignements quant à l’état de sa société, de ses classes sociales, de sa police, etc.

 

Parce qu’enfin Superblanc n’a pas passé sa vie entre le 16eme arrondissement, les Bahamas et Davos. Il a mis, toute sa vie, son nez dans un tas de coinstos bizarres comme disait Vian. Alors il peut témoigner que si on ne l’a pas contrôlé, il aurait du l’être et bien souvent.

 

La dernière fois – oh c’était gentillet – c’était en bas de chez lui le mois dernier, en sortie réglementaire de confinement. La police barre le trottoir et contrôle les attestations de sortie et les pièces d’identité. Tout le monde y passe. Superblanc s’avance, il n’a pas l’intention de s’opposer à quoi que ce soit et s’apprête à sortir son papier de sa poche. Seulement voilà, tous s’écartent et Superblanc apparait : Laissez passer monsieur le marquis. Après coup, il a pensé qu’ils auraient quand même pu s’incliner pendant son passage.

 

Toujours bien anodin, dans la même période, Superblanc se rend au monoprix, discute avec le vigile qui lui confirme qu’en tant que vieux handicapé, il a droit à une priorité, toutefois seulement quand le vigile lui fait signe d’entrer. La fois suivante, fort de cette assurance, Superblanc retourne au monop, passe devant tout le monde, se désinfecte les mains et entre. Une fois à l’intérieur, il prendra conscience qu’il n’a pas attendu le signe de tête autorisateur du vigile, il l’a superbement ignoré, et cet homme n’a pas osé rattraper Superblanc. Rien ? Oui, oui surement mais enfin si Superblanc avait eu la tête de Rachid, on peut se demander si…

 

Vous en voulez encore ? Du plus sérieux ? Eh bien par exemple, Superblanc a passé 20 ans de sa vie à zoner dans tous les coins de Paris toute la nuit, quasi toutes les nuits noires ou lunairement éclairées. Il en a vu passer des patrouilles policières, il en a vu des contrôlés de tous poils, à côté desquels il est passé sans qu’on lui adresse une parole. Sans doute, dans leur camionnette, les flics devaient échanger : Tiens c’est monsieur le marquis, qu’il est beau, roule doucement, il n’aime pas qu’on fasse du bruit.

 

Et Superblanc, il en a fait des manifestations, des dizaines, des biens gauchos, des bien violentes, des bien réprimées. Un quasi terroriste à cette époque, ce Superblanc. Il se souvient de ces flics à deux sur des motos qui fonçaient dans la foule, chopaient des manifestants en fuite, les terrassaient et leur faisaient leur fête. Il n’a pas rêvé, il y était bien, Superblanc. Pourquoi pas lui ? Pourquoi pas un seul de ces flics n’a eu l’idée de lui sauter dessus ? Superblanc ne voit qu’une explication : Il ne courait pas mais marchait. Un basané qui court, c’est une proie. Un blanc qui marche lentement, c’est Superblanc, c’est monsieur le marquis. Il ne l’a pas fait exprès Superblanc : Il n’a jamais couru de sa vie, toujours eu horreur de ça. A 15 ans, Superblanc lançait le poids plus loin que le prof de gym, d’ailleurs, comme il l’emmerdait, il a fini par lui mettre son poing sur la gueule, à ce sale type. Mais en contrepartie, Superblanc courait le 100 mètres si lentement que même maintenant, bien qu’hypersage, il n’osera pas vous dire le nombre de secondes nécessaires.

 

On peut donc donner cette explication-là. Mais quand même si Superblanc avait eu la peau noire, je ne suis pas bien certain que son allure tranquille dans ce contexte aurait suffi pour l’épargner.

 

Et encore : Toujours ce même contexte de manif plus qu’agitée. Fin de nuit, couvre-feu, les affrontements sont terminés, étrange silence, plus un pékin dans les rues, des milliers de manifestants sont détenus, les autres se sont enfuis par le sud de Paris. A tous les coins de rue, sur les ponts, des bataillons de CRS et gardes mobiles, harnachés, casqués. C’est le moment pour Superblanc de sortir de l’immeuble où il s’était réfugié. Faut dire -pour les plus jeunes – qu’à cette époque les immeubles étaient libres d’entrée, pas de serrure fermée, pas de codes, pas d’interphones. Très vite Superblanc a pris conscience que, soit il se précipitait se cacher dans un autre immeuble, soit il avançait dans ce monde de silence hostile. Il a choisi la deuxième solution. Il est passé, à plusieurs mètres si possible, devant ces centaines d’hommes armés qui ne lui ont rien demandé. Certainement ce n’était plus le moment pour eux de poursuivre, arrêter, tabasser. Ils n’avaient pas, plus, d’ordre pour ça. Et ils étaient disciplinés. Ils pouvaient tous venir Le saisir, ou alors aucun. Peut-être que ça les amusait de voir passer Superblanc tout raide et tout empli de pétoche. C’est assez extraordinaire mais il a passé un pont, il était sur la rive droite, ouf encore 100 mètres, et zone de paix ordinaire pour le marquis.

 

Effet Superblanc, effet marquis ? Sans doute aussi beaucoup effet circonstances, effet chance, tout ne peut s’expliquer par l’apparence des êtres. Mais il y a toujours le doute.

 

Le plus bel exemple que je puisse citer de l’effet Superblanc s’est déroulé au métro Château d’eau, à l’intérieur. Ce jour-là, à peine descendu l’escalier, Superblanc, qui a un certain talent d’observation, a repéré la situation. Derrière les barrières d’entrée, il a repéré ces gens contre les murs le long du couloir qui n’ont rien de spécial à y faire, sans compter quelques flics en uniforme : Un dispositif costaud de contrôle des titres de transport, une bonne dizaine de contrôleurs et contrôleuses, appuyés par la police. Château d’eau est une station spécialement empruntée par les minorités visibles, mais ici surtout les noirs.

 

Le scénario est simple, les contrôleurs les plus proches de l’entrée font signes à ceux qui sont plus loin, pratiquement aux quais, pour leur signaler les fraudeurs, essentiellement des noirs. Mais c’est subtil : Tout le monde est contrôlé, c’est démocratique, pour la forme. Mais quand il s’agit d’un fraudeur signalé, ils s’en approchent à plusieurs, les flics à quelques mètres.

 

Quel intérêt de payer dix personnes pour récupérer le prix de quelques tickets de métro ? Assez ridicule. Mais c’est un autre débat. Superblanc ne se soucie pas trop de ça, mais, même s’il peut comprendre la nécessité de travailler pour survivre, il ne peut s’empêcher d’éprouver quelque chose comme du mépris pour des gens dont la vie se résume à contrôler le titre de transport de pauvres gens qui n’ont pas trop les moyens de l’acheter. Feraient mieux de braquer une banque, ça a plus d’allure. Superblanc a peu de moralité.

 

Et donc Superblanc s’est avancé, il a passé un, deux, trois, quatre contrôleurs…Il n’y met pas de mauvaise volonté, mais ce n’est pas non plus le genre à tenir son ticket à la main pour le présenter. Il attend qu’on veuille bien le lui demander. Rien ne vient, il est proche de l’escalier qui mène au quai, après il n’y a plus de contrôleur. Superblanc marche au milieu du couloir, ne regarde personne, ni à gauche ni à droite. Mais il sent les regards, les hésitations : Pulsion d’y aller, et puis non, le collègue suivant va le faire. Il a senti qu’une avant dernière contrôleuse a quasiment avancé un bras puis l’a replié, et enfin le dernier s’avance, un pas, un demi pas, Superblanc ne détourne pas la tête…L’agresseur s’arrête, vaincu, renonce. Superblanc jubile, il entend dans sa tête : « Oh excusez-moi, monsieur le marquis, je ne vous avais pas reconnu ». Superblanc pardonne grand seigneur, sont-ils sots tout de même.

 

N’empêche que là, il ne fait aucun doute : Que pensez vous qu’il se serait passé si Superblanc s’était appelé Mamadou ? Superblanc y a souvent pensé et puis il a pris l’apéro.

 

Tous les « non-contrôles » subis par Superblanc peuvent trouver une explication circonstancielle. Qu’il n’y en ait jamais aucun ne peut être attribué au hasard.

 

Certains diront que ce n’est pas en raison de la couleur favorable de sa peau qu’on n’embête pas Superblanc mais simplement parce qu’il est un bon citoyen qui ne commet aucun trouble.

 

C’est en grande partie vrai. D’autant que spontanément, ce serait plutôt un gentil. En partie. Superblanc n’est pas sorti du couvent des oiseaux sans pour autant avoir été un délinquant d’une quelconque façon. Mais il a simplement des caractéristiques qui d’habitude suffisent pour suspecter et inquiéter d’autres quand ils ont la peau sombre. Superblanc a connu la castagne dans son adolescence, juste assez pour savoir ce que c’est prendre et donner des coups, y être prêt. Ça fait une différence d’avec d’autres, ça se ressent. Même handicapé aujourd’hui, Superblanc n’a pas pu s’empêche de prévoir ce qu’il doit faire en cas d’agression en utilisant les atouts qui lui restent. (Il ne dira pas comment !). Et ça peut donc arriver.

 

Superblanc a lancé des tas de trucs sur des flics en sa jeunesse, sans se faire prendre, on l’a vu, parce qu’outre le respect inné que les policiers lui manifestent, Superblanc sait aussi être prudent et habile et ne pas se faire prendre. Dangereux ce Superblanc.

 

Superblanc a aussi lancé de lourds engins de chantiers dans le trou des Halles. En effet, Superblanc n’appréciait pas le déménagement des Halles, la destruction de plusieurs rues et des Halles de Baltard et le truc minable qu’on mettait à la place. Superblanc est capable d’exprimer ainsi sa mauvaise humeur. Un casseur ce Superblanc.

 

Une nuit, Superblanc a tué un homme. Quasi de la légitime défense certes. Quand même un violent ce Superblanc.

 

Depuis longtemps, Superblanc se promène avec sur lui un couteau dont la lame peut aisément traverser un cœur. Il est comme ça, Superblanc, même qu’il l’affute régulièrement, tant qu’à faire, et aussi qu’il n’hésiterait pas à s’en servir si ça devait lui sauver la mise un jour. Un danger public ce Superblanc.

 

Bah oui, mais comme on ne le contrôle jamais, qu’on ne l’arrête jamais, on ne risque pas de le fouiller le Superblanc. Normal au fond, il est blanc et super. Si ce n’était pas le cas, on l’appelerait supernoir, sympa aussi, mais certains disent que ça poserait des problèmes et qu’on lui prendrait son couteau, des geignards à mon avis.

 

 

 

 

 

 

 

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