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Schubert

 

                                               SCHUBERT

 

Dans mon enfance, dans une famille ouvrière, absolument rien ne me faisait ouverture pour apprécier la musique dite classique. A vrai dire pour aucun art, je veux dire aucun « grand art majeur ». J’avais plutôt une initiation à la chanson populaire, d’autant qu’il fut une époque où ma mère chantait du matin au soir dans la maison des chansons d’avant-guerre. D’où mon intérêt ultérieur pour des textes de chansons qui ne me sont pas du tout contemporains.

 

J’eus quand même assez vite un intérêt pour la littérature et même pour le goût d’écrire moi-même, puisqu’à 13-14 ans, j’écrivais des romans de cap et d’épée d’une grande niaiserie dans lesquels le héros escaladait de hautes murailles pour délivrer de mystérieuses miladys. J’eus aussi à l’adolescence une ouverture sur la peinture à travers un oncle et une sœur peintres.

 

Un début de plaisir à écouter de la musique dite classique me vint par Schubert. Et par une femme qui m’en jouait tous les matins au réveil sur son piano. Qui plus est, elle me servait un petit déjeuner complet comprenant souvent des fruits exotiques accompagnés de ces câlineries et gâteries que savent donner certaines femmes et que les hommes apprécient. A cette époque déjà, j’avais pris l’habitude de ne rien manger le matin ni de la journée, ne m’alimentant que le soir, ramadan permanent. Mais un petit déjeuner au lit servi comme ça, ce n’était pas de la nourriture mais du sublime, de la vie fondante. Je crois qu’elle s’appelait Annick (ou Yannick ?), mais pas certain (*). Dans mon souvenir, elle n’était pas bien belle. Je me souviens que c’était une fille de colonel, qu’elle habitait dans une rue proche de République et qu’elle travaillait dans un organisme d’Etat qui s’occupe de la propriété industrielle, des dépôts de marques. C’est ainsi qu’elle s’était débrouillée pour que je dépose quasi gratuitement la marque « Allostop ».

 

Je n’étais pas amoureux, et cette histoire n’a pas du duré bien longtemps, peut-être quelques mois au plus. Et peut-être bien aussi que sans Schubert je n’en garderais pas cette douce impression.

 

Plus tard une autre femme, une collègue de travail (rien d’autre, dois-je préciser), nommée Catherine m’a fait découvrir une autre facette de Schubert. Hasard sans doute, Catherine aussi n’était pas bien belle, réputée pas belle je dirais, mais moi je la trouvais hyper-sexy, je l’ai longtemps désirée en secret. Je n’ai même pas tenté une avance : Etre supérieur hiérarchique n’a pas que des avantages, ça oblige à une réserve, même du simple aveu de son désir, ce qui n’est pourtant pas du harcèlement. Il est vrai que j’avais compris qu’il n’y avait aucune réciprocité.

 

Catherine m’a inspiré un personnage d’une nouvelle (Warda), celui de Plectrude, donc laide mais fort désirable et affublée d’un conjoint alcoolique.

 

Elle aussi jouait du piano - donnait même de petits concerts - surtout pour son mec, un dessinateur de presse très doué et cependant infantile qu’elle couvait maternellement. Il n’était pas à proprement parlé alcoolo mais, comme il avait tendance à manifester sa velléité d’indépendance en partant picoler à l’aventure dans les rues et qu’il ne tenait pas l’alcool, il rentrait régulièrement chez lui à quatre pattes après avoir perdu tout ce qu’il avait sur lui ou s’être fait dépouiller. J’ai un petit temps espéré que Catherine se lasserait de ses piteuses et lamentables escapades, mais j’ai vite compris que c’était là au contraire l’un des atouts de sa dominance sur l’individu.

 

Quoi qu’il en soit, elle m’a un jour offert une cassette « La jeune fille et la mort », me précisant que le titre était une fantaisie du genre « pour faire beau », mais qu’il ne fallait y voir aucune signification. N’empêche ça m’a enchanté, même ébloui. Je sais que ça gonfle bon nombre de gens : « du crin -crin », disent-ils. Je m’en fous, je me l’écoute en cachette. J’ai perdu la cassette depuis mais You tube, Ce n’est pas fait pour les chiens.

 

Je ne suis pas devenu un grand mélomane amateur de musique classique. Je sais que j’écoute de préférence des morceaux dits « faciles », aisément mémorisables. Bref un petit, quasi inculte pour les vrais amateurs. Allez vous faire foutre, j’ai toujours pris mon pied là où il se trouvait, y compris dans la contemplation de la fleur de pissenlit du caniveau. Alors pour me déstabiliser, bon courage. Et vive Schubert. Et merci aux dames pianistes.

 

Ce n’est pas la misère, ce coup-ci.

 

(*) Xav, tu te souviens peut-être, tu sortais avec sa copine.

 

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