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Planer

                                               PLANER

Il est bien lourd ce rocher sur ma tête.

Confiait le type au vieil albatros qui dans sa vie avait parcouru dix fois la distance entre la terre et la lune.

Oh tu sais - répondit l’albatros, tout recroquevillé et confit de rhumatisme sur son bout de rocher – planer c’est bon mais à la longue on se lasse même si on ne laisse rien paraitre, on dit tant de bien de nous autres les voiliers qu’il faut bien assumer l’image.

Je ne voudrais pas me comparer à toi, noble volatile, dit le type avec une souriante bienveillance, mais tout de même, nous avons bien du mérite, nous autres nobles bipèdes de peu, à porter ainsi sur nos crânes ces gros cailloux qu’on nous attribue en naissant.

Nous n’avons d’autre mission que d’errer à la recherche de la mer des néants où, ployant, les reins cassés, les hanches et les genoux en souffrance, les muscles atrophiés, on nous autorise enfin à nous délivrer de nos fardeaux en les déversant dans l’eau trouble de l’infini, sans même recevoir un merci ou un mot de reconnaissance ou de compassion pour la tâche accomplie. Et puis on nous dissout, pas même trois secondes de petite planète dans les cieux, histoire de ne pas mourir idiot.

Le vieil albatros, en écoutant ces mots, était un peu gêné aux entournures. Il aurait bien aimé consoler le type, mais, délicat de nature, il avait conscience que les mots sont souvent perçus comme relevant d’une indécente charité, quand ce sont les privilégiés qui les adressent aux malheureux.

Alors il prit un ton joyeux et la main du type en l’entrainant :

Viens mon ducon, j’avais encore quelques kilomètres à faire, mais c’est bon, ça va comme ça, j’arrête. Tu n’y as surement jamais pensé mais avant la mer, il y a le sable : C’est là qu’on s’enfouit nous les albatros quand l’heure est venue et que personne ne nous voit. On traverse et là, on tombe dans le ciel parfait sans nuages, où les vents ascendants et descendants, les alizées, les tourbillons, nous portent sans plus aucun effort pour nous. Je te pistonnerai, j’ai de bons amis là-dessous. Mais ne va pas raconter ça, il n’y a pas assez de place pour vous prendre tous.

Il n’a pas hésité bien longtemps le type. Il a tourné le dos au sort des nobles bipèdes et avec ses dernières forces, il a jeté au loin ce lourd rocher sur sa tête. Cheminant au côté du vieil albatros claudiquant, il a senti que lui poussaient les ailes de géant qui le feraient entrer au monde planant des nobles volatiles.

 

 

   

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