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Petits métiers

 

 

 

PETITS METIERS

 

J’ai tenu il y a peu à préciser le contour du message divin des prophètes. Je voudrais ici déplorer la raréfaction de la pratique de cette belle occupation. Car enfin, voilà encore l’un de ces petits boulots artisanaux qui disparait.

 

Difficile d’en analyser les causes. Certains prétendent que le fait que nul ne soit prophète en son pays entrainerait la baisse des vocations, cette obligation d’exil pour travailler se révélant peu compatible avec la vie de famille et l’amour de son pays.

 

Une autre raison serait l’attrait du métier de gourou qui attirerait tous ceux qui autrefois auraient entrepris de faire carrière dans le prophétisme. Certes c’est mieux que rien, voilà au moins un petit job qui se maintient et attire les jeunes en grand nombre.

 

Bien sûr. Mais il n’empêche qu’on ne peut comparer le caractère millénaire et universel des messages prophétiques et le guidage psychique à la godille de celui des gourous concernant quelques dizaines d’adeptes au maximum. Le métier de gourou est au métier de prophète ce que le bonzaï rabougri est aux grands chênes majestueux de nos forêts. Certes la réussite est plus facile, plus rapide et nos gourous prospèrent dans leurs baignoires dorées, gras à lard, ce qui fait la joie de leurs adorateurs. C’est un temps de facilité.

 

Quand il habitait dans la Creuse, Pierre Vassiliu vendait des nouilles à la sauvette les soirs de fête. Il y vendait aussi des culottes, des castagnettes, des salopettes et des sacs à dos. Toutes choses bien utiles et opportunes, surtout les soirs de fête. Bel exemple de beau petit métier artisanal et traditionnel. Les pisse-vinaigres diront que ce n’était guère légal, mais il suffit d’un caprice du législateur pour qu’une occupation soit illégale ou soudainement recommandée et protégée. Qu’on pense à nos bouilleurs de crus dont on a organisé l’assassinat collectif. On se rend compte aujourd’hui combien au fond de nos campagnes le manque cruel de prune de pays ne permet plus de guérir les principales affections. Sans ce soin de base, nos ruraux sont condamnés à crever sans secours sur la terre battue de leurs cahutes dans leurs hameaux désolés. Et quand parfois un soignant parvient jusqu’à eux, il est trop tard, il n’est plus qu’à les inhumer sous la terre glacée.

 

Ce phénomène est universel et pour le moins européen. Nos voisins ne sont pas épargnés. En Espagne, la Castille et l’Aragon ont vu disparaitre 90% de leurs petits métiers. En son temps, l’ethnologue Robert Lapointe s’était émerveillé du nombre considérable de petits vendeurs ambulants de glaces au citron ou à la vanille dans ces régions et en tous lieux. Il avait observé combien cela bénéficiait à tous et pas seulement en créant du travail à ces petits vendeurs. Il avait souligné la création de lien dans la population, particulièrement entre garçons et filles, occasionnant ainsi un coup de pouce à l’accroissement de la population de ces régions désertées, gage de dynamisme futur. Et est-il nécessaire de mentionner tout le bénéfice qu’en retiraient les producteurs de vanille de Madagascar ou ceux de citron en Andalousie.

 

Aujourd’hui inutile de chercher un vendeur de glace en tricycle dans ces zones abandonnées. Pour consommer des glaces leurs habitants ont migré dans les grandes villes où des glaciers huppés, propriétés de groupes internationaux, leur proposent à prix d’or des glaces au goût sophistiqué mais point de vanille, ni même de citron, trop communs délices. 

 

Quand j’étais enfant, à la sortie de l’école, il y avait l’un de ces vendeurs en tricycle. Ses jours de passage étaient irréguliers car il proposait ses cornets aux trois écoles de la ville. Sa caisse contenait ordinairement des glaces fraise et vanille. Mais de temps à autre, rarement, il lui venait en fantaisie de faire de la pistache. J’adorai ce goût. Mais j’y avais rarement droit : Il fallait que tout coïncide, que ce soit le jour où Chantriaux (le vendeur) et sa pétrolette avait choisi mon école, que ce soit aussi le jour où ma mère avait décidé de m’offrir une glace et c’était rare, et enfin le jour où il y avait le choix pistache.

 

Vous voyez comme j’étais si souvent malheureux. J’ai eu une enfance difficile. La rareté du petit métier de vendeur ambulant de glaces en est en partie responsable. Il y en aurait eu un tous les jours à la sortie de l’école, que je n’aurais pas plus tard pris cette habitude nuisible de me gaver de glace à la pistache les soirs de fête ou d’abandon.

 

 

 

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