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Nos heures

 

                                               NOS HEURES

« heure exquise qui nous grise lentement,

la caresse, la promesse du moment!

L’ineffable étreinte de nos désirs fous

tout dis: gardez-moi puisque je suis à vous »

(Paroles de la chanson : Victor Léon et Léo Stein. Plusieurs interprètes : André Baugé, Maurice Chevalier, Tino Rossi, Marcel Merkès et Paulette Merval, les meilleurs, et même Marcel Amont. C’est un extrait d’une opérette viennoise « la Veuve joyeuse », musique de Franz Lehar)

 

Le changement d’heure, ça en a fait des dégâts dans nos campagnes ! Tenez par exemple, la terrible histoire de Mathieu, paysan de son état. A cause du changement d’heure, le lait de ses vaches a tourné, devenu non commercialisable. Alors il a voulu vendre son troupeau pour la viande. Hélas, elles étaient devenues interdites à la consommation car toutes malades de la syphilis qu’un taureau libertin leur avait transmise. Affaiblies par la perturbation due au changement d’heure il fut impossible de les guérir. Mathieu du se résoudre à les faire abattre.

Atterrée, la femme de Mathieu fut atteinte de violentes migraines et se trouva incapable de tout travail. Leur jeune fils, traumatisé par l’abattage des vaches, se jeta dans le puit où il périt. Quant à la fille, fuyant cette ambiance délétère, elle s’en fut faire la putain à la ville.

Mathieu vendit sa ferme pour une bouchée de pain qui ne couvrit qu’une partie de ses dettes. Alors avec sa femme ils s’en furent mendier par les chemins. Une nuit qu’ils dormaient sous le pont d’Avignon, ils furent emportés par une crue du fleuve. Leurs corps furent charriés jusqu’à la mer et bientôt dévorés par de cruels requins marteaux. Horrible.

Moins horrible, dira-t-on, mais tout aussi lourde de conséquences, c’est l’histoire de Ginette. Cette jeune fille d’une vingtaine d’années avait rendez-vous avec le destin un mardi à 18 heures. Troublé par le changement d’heure, elle se trompa et ne se rendit au lieu de rencontre qu’à 19h. Las, le destin, peu patient ou vexé, était déjà parti. C’est ainsi qu’elle devint marchande de tractopelles en gros, alors que très probablement sa destinée était de danser sur les landes irlandaises les jours de pleine lune. Le cours de la vie tient à peu de choses.

Et dramatique aussi ce que ce changement d’heure infligea à Jean-Gérard – un nom de crustacé -un tragique matin. Condamné à la mort par pendaison, Jean-Gérard, prévenu la veille, attendait de pied ferme la venue du bourreau et de son sinistre cortège à 5 heures du matin.

A 4 heures du matin, selon sa montre, il se préparait sereinement à jouir au mieux de sa dernière heure de vie. C’est alors qu’il entendit le grincement de la porte de son cachot qui s’ouvrait et on lui annonça sans ménagement que c’était l’heure d’y passer, soit 5 heures. Il eut beau protester, arguant qu’avec tous ces changements d’heure, il n’y comprenait plus rien, il n’eut droit qu’au dernier petit verre de rhum traditionnel, alors qu’il avait projeté de se mettre minable lors de sa dernière heure de vie, bien conscient qu’il échapperait au réveil nauséeux le lendemain. Une mort misérable du fait de ces heures inconstantes.

Quant à moi, je ne suis pas homme à me laisser détruire par ces contingences horaires. J’ai depuis plusieurs années trouvé la parade absolue à ces errements. Ma méthode est simple :

Sur la commode, j’ai disposé (Non, pas mon cul) deux petits réveils : Un vert qui donne l’heure d’hiver, ça rime et c’est facile à mémoriser ; et un rouge qui donne l’heure d’été, ce qui ne rime pas mais peu importe puisqu’il n’est pas vert et donc ne donnant pas l’heure d’hiver, il ne peut donner que l’heure d’été.

Ainsi à aucun moment de l’année, je n’ai à m’occuper de ces appareils pour les régler, avec ce doute qui fait qu’on ne sait plus s’il faut avancer ou reculer l’aiguille. Non, moi je suis tranquille année après année, et il me suffit de tourner la tête pour indiquer à toute demande quelle est l’heure exacte d’été ou d’hiver selon ce que l’on souhaite connaitre.

Toutefois rien n’est parfait car il faut toujours que certains proposent de changer ce qui marche bien ou en tout cas, ce dont on s’est accommodé au mieux. Ainsi ils proposent maintenant de tout perturber et d’introduire une heure constante toute l’année.

On me dit qu’il me suffira alors de régler mes deux réveils sur cette heure constante. Pas si bête. J’ai de la bouteille. Je sais bien que d’ici quelques années, il viendra fatalement la fantaisie de revenir aux horaires d’été et d’hiver. « Tout changer pour que rien ne change » dit le prince du Guépard.

J’ai la solution, on ne me surprendra pas. Je ferai l’acquisition d’un troisième réveil, de couleur jaune je pense. Et celui là donnera l’heure permanente annuelle. Mais, pas fou, je garderai les deux autres inchangés. Ainsi, quoi qu’il arrive, à tout moment, je serai en mesure de connaitre l’heure exacte qu’il est dans l’un des trois mondes choisi, et même, altruiste, de l’indiquer à qui en fera la demande.

Quoi ? Oui, j’ai des origines belges. Et alors ? Oh parfois la mer du nord siffle dans ma tête. Ce n’est pas si gênant. Et si je vous dessine un réveil, et que je vous dis que ce n’est ni un mouton, ni une pipe, mais bien plutôt une belle chope de bière volante, vous pouvez me croire, c’est la seule évidente vérité. Nous les belges savons ces choses-là, et nous ne mentons jamais.

 

 

 

 

 

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