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Mauricette

                                    MAURICETTE

C’était à la sortie du métro Monge. Une grande place, assez large pour contenir un marché fourni. Avec en son fond une caserne. Des gardes républicains, ou peut-être des pompiers.

Moi je revenais de descendre de la Contrescarpe. Je m’y rends souvent depuis mon dix-huitième. J’y fais mes emplettes pour le mois dans tous ces magasins de riens divers et variés. Les riens, c’est pratique, ce n’est pas lourd, on peut en prendre plein sans s’encombrer et dans le métro, on ne dérange pas avec ses paquets.

Et là je l’ai vue. Elle finissait de gravir les dernières marches du métro et s’immobilisait, tournant la tête en tous sens, visiblement perdue, ne sachant comment s’orienter. Elle, je l’ai tout de suite reconnue, c’était cette iranienne qui chante O Bella ciao et nous enchante. En exil visiblement, pas étonnant.

J’ai eu un élan pour elle, je ne pouvais pas passer et l’ignorer. Je me rendis compte que je ne connaissais pas son prénom, et pour avoir l’air de, valait mieux le savoir. Je décidais qu’elle s’appellerait Mauricette. J’aurais pu lui donner un nom franchouillard, comme Levana, le prénom de ma pharmacienne, qui vient d’avoir un enfant et qui m’a annoncé ça dans la rue un dimanche après-midi avec ses yeux noirs pétillants d’étoile comme si c’était moi le père. Ou encore comme Livine, la fille qui présente les cartes d’Ukraine sur LCI, ou Narjisse, celle des faits divers.

Mais non. Bonjour Mauricette, que faites-vous là ? Vous cherchez quelqu’un ou quelque chose ? Je peux vous aider ?

Bonjour, oui peut-être, mais comment connaissez-vous mon prénom ?

Ah ça, c’est mon secret, je suis un mollah omniscient !

Un mollah ! Tire-toi salopard !

Je plaisantais, je ne suis qu’un petit ayotollah de rien du tout !

Connard, tu m’as fait peur. Allez emmène-moi à Montmartre.

C’est ça les touristes. Même les touristes héroïnes iraniennes. Font le tour des conneries rituelles, la tour Eiffel, l’arc de Triomphe, Notre dame. Mais finalement c’est bien, ils polluent beaucoup moins le reste. Faut leur mettre une part sacrifiée dans leur gamelle.

Alors bon, métro et funiculaire, place du Tertre, peintres bidons – elle s’est même fait faire son portrait – et le Sacré Cœur malgré mes explications sur cette saleté construite pour célébrer la victoire des versaillais et le massacre des insurgés de la commune.

Je lui ai même exposé mon fantasme – à la fin de ma vie, me faire exploser au centre du Sacré Cœur pour le dégommer à jamais - : Elle a rigolé et prétendu qu’elle viendrait quand même me voir sur mon lit d’agonie à l’hosto. La garce, aucun respect.

On est redescendu bras dessus bras dessous, en faisant tous les bistrots sur le parcours. J’ai sorti les ailes de mon déambulateur et on a voleté sur les trottoirs de la rue Saint Vincent, des rues Caulaincourt ou Ramey, bousculant quelques terrasses encombrées.

Et on a atterri place de la mairie du 18eme, devant le manège. Evidemment Mauricette a voulu en faire un tour, et bien sûr elle a choisi l’hélicoptère. Dont elle s’est extraite à moitié pour chanter Bella ciao. Et ça devait arriver, avec la force centrifuge, elle s’est envolée et a atterri assisse sur mon déambulateur.

C’est beau la jeunesse mais ce n’est pas raisonnable n’est ce pas. Elle me foutait la honte, tout le monde nous regardait. Alors j’ai poussé mon engin, et j’ai emporté Mauricette chez moi.

Là, forcément, j’ai entrepris de la restaurer et de lui cuisiner les Saint-Jacques traditionnelles.  « Flambées au rhum agricole, ou au calva, ou à l’armagnac ou au Whisky ? » Ai-je demandé.

Mais c’est de l’alcool ! s’est-elle indignée. (D’évidence, il y a des conneries incurables.)

Pas du tout, ce sont des désinfectants des papilles.

Ah bon, alors comme tu voudras.

Et puis, on s’est mis au balcon. Je lui ai montré la dame qui fume à sa fenêtre toutes les demi-heures et celle qui se regarde dans la glace pendant des heures et celle qui pend son linge qui souvent s’envole. Et puis, les palombes, les merles, les corbeaux, et le chat Blues. Et l’arbre qui pousse ses branches vers ma fenêtre qui bientôt seront assez proches et solides pour que je passe dessus, y fasse mon nid et y dorme éternellement.

Elle a mis ses yeux dans les miens et ses lèvres en les miennes et elle a sauté sur la branche, et il n’y eu plus qu’un petit oiseau chantant un air italien entrainant et pourtant doux.

Je suis rentré. Sur mon yuca, s’était accroché un long tissu. Un voile islamique certainement. Dans ma longue vie de célibataire, quelques femmes ont abandonné des culottes chez moi. Pour marquer le territoire, j’ai pensé, entre autres explications. Parfois lavée et pendue au robinet de la baignoire, comme pour dire, je reviendrai. Ou au fond du lit comme pour dire, souvenez-vous de moi cher ami.

Mais un voile ? Je l’ai décroché. Il était troué par les feuilles piquantes du yuca. Foutu, inutilisable. Invendable sur le Bon coin, ni même sur Vinted . Je l’ai mis dans mon sac à chiffons, on verra.

 

 

 

 

 

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