MARIA
Cette nuit une femme est venue me voir. J'étais encore debout ne pouvant me résoudre à dormir. Il y avait au moins six bûches dans la cheminée, il faisait bon, le Partagas était correct, la Williamine sublime. Pour une fois j'étais bien et je m'en faisais la réflexion, essayant d'analyser cette sensation pour vérifier si mon bonheur était tel que je le formulais.
Ce fut d'abord comme un appel, celui d'une femme à la voix très haute. Ca paraissait lointain. Sans doute les voisins dingos qui jouent dehors dans la nuit? A la vérité, cette hypothèse ne tenait pas: Ils ne sortent pas de chez eux de la journée trop occupés qu'ils sont à se reprocher amèrement leurs êtres réciproques et à se taper dessus, et ils iraient gambader dehors pour jouer à cache cache en pleine nuit par un froid pareil? Mais si ce n'était pas eux, c'était plus inquiétant, parce qu'aucun autre des habitants du hameau ne pouvait s'envisager dehors au milieu de la nuit, sauf incendie et encore.
Alors des rôdeurs, des voleurs? En tout cas, au moins un, une femme. Une femme seule rodant, cambriolant, ça aussi ça collait mal. Ou alors quasiment une héroïne de bandes dessinées. Si elle appelait, c'est qu'elle n'était pas seule mais par contre, elle, elle devait être près de ma maison: Elle repérait et rameutait les autres. La voix se fit de nouveau entendre. Cette fois, c'était plus près, elle devait être dans mon champ! La menace se précisait.
Que vous dire de mon courage? Je n'en sais pas grand chose si ce n'est que je préfère toujours m'arranger pour qu'il ne soit pas mis à l'épreuve. Quand l'adversaire est plus faible, il vaut mieux s'abstenir pour ne pas être traité de grand lâche. C'est la meilleure situation, on vous juge magnanime. Quand il est plus fort, ou plus nombreux, ou armé, il est conseillé de se soumettre et d'admettre sa supériorité. En général, on vous comprend, la témérité n'est pas exigée par nos semblables, même s'ils sont prêts à l'applaudir. Mais enfin, ils ne l'encouragent pas trop car ils pensent qu'on pourrait toujours leur demander ce que, eux, ils auraient fait dans la même situation.
Quand l'adversaire est de force apparemment égale, c'est le plus difficile. Le mieux, c'est une certaine fermeté non provocatrice. Il y a de bonnes chances que l'autre développe une angoisse similaire et, s'il est à peu près normal et pas trop bête, il acceptera l'échange verbal qui en principe doit se terminer sur la constatation qu'il y avait "malentendu, bien que"...
Enfin il y a les petits teigneux. Ceux là quelle plaie! Ils n'entendent rien à la convivialité des affrontements. Vifs, entraînés, bardés de diplômes de sports de combat, criaillants et susceptibles, ils ne rêvent que d'une chose, c'est de mettre à terre plus gros qu'eux. Difficile à gérer! Ils arrivent à vous faire monter la tension. Alors on se dit qu'après tout, une bonne baffe, et ça sera fini! Oui mais, on n'est jamais bien sur que ça suffira, ça peut vraiment être un petit costaud bien entraîné. Le problème n'est pas tant de prendre quelques coups au cas où ça en viendrait là: Si on se sent plus faible, il suffit de s'incliner rapidement. Non le gros ennui, c'est le ridicule du grand costaud corrigé par le petit courageux! Je n'ai pas de haine mais, tout de même, s'ils pouvaient ne pas exister.
En tout cas, à la campagne, on en rencontre fort peu dans les chemins creux.
Et puis je galèje parce que les petits teigneux m'ont au moins appris une chose, c'est que je suis vieux. Je ne sais pas quel jour de quelle année, c'est venu, mais c'est un fait: Un jour les petits teigneux ont cessé de me chercher des poux dans les bars. J'ai cessé d'être une victime valorisante à leurs yeux parce que vieux. Il reste bien quelques petits teigneux de mon âge mais leur agressivité s'est émoussée et je ne les crains pas: La vivacité physique s'émousse avec l’âge plus fortement que la force de frappe. Mais je ne vais pas aller leur expliquer ça.
Voilà ce qu'il en était de mon courage. Mais toutes les situations ne sont pas les mêmes. J'ignorais l'inconnu autour de ma maison. Tout était fermé, mais je fis quand même une tournée d'inspection. Celle ci m'inquiéta: La maison est grande et défoncer un volet et casser un carreau dans une pièce éloignée sont choses faciles. Et comment se coucher avec l'inconnu qui rôde? Cette idée me fit sourire: S'agissant d'une inconnue, pourquoi pas! La voix s'éleva à nouveau: c'était étonnant, on aurait dit un chant! Et un chant somme toute mélodieux. Voilà qui était étrange. La curiosité m'incitait à sortir pour comprendre. Mais n'était ce pas justement le piège? La sirène qui amène le bateau à se fracasser sur les rochers? Peut-être mais je ne suis pas marin et il n'y avait pas de mer, tout juste une rivière.
Je fus sans doute donc ce qu'on appelle courageux. Je renonçais à prendre mon Laguiole, je n'aurais jamais su m'en servir pour me battre. J'avais par contre un épais bâton noueux. Je le pris bien en main et sortit. La voix était toute proche et c'était un long chant émouvant. Cette voleuse avait une voix de cantatrice!
J étais sur le seuil, hésitant, tel Cromagnon chassé de sa caverne par sa dame furieuse de n'avoir plus de viande fraîche à donner aux enfants. Cette image m'amusait et me décontractait. J'émis quelques grognements significatifs de ma condition préhistorique. Et je m'avançais dans l'allée, me retournant fréquemment pour éviter une attaque surprise et scrutant l'obscurité, relative car la lune était pleine. Le chant était partout et je ne savais où me diriger. Il était superbe et me charmait, on aurait dit qu'il venait de nulle part où de l'au delà. Je pénétrai dans l'herbe haute du champ mais changeait sans cesse de direction. Comment faisait-elle pour se déplacer si vite? Elle était partout. Je finis par penser à une plaisanterie et cela me rassura un peu.
- Allons, voyons, montrez-vous! je vous connais! C'est une sono? Ca va maintenant, vous m'avez bien eu!
Mais personne ne répondit. J'étais arrêté au milieu de mon territoire, l'arme aux pieds, stupide. Et j'écoutais cette voix magnifique. Il me sembla qu'elle s'éloignait de moi. Oui nettement! Elle venait de la maison maintenant! Quel idiot, j'avais laissé la porte ouverte! je courus, mon gourdin à la main, en grognant pour me donner des forces. Je réfléchis que si je m'essoufflais à courir ainsi, je me trouverais en état d'infériorité si je devais me battre. Je finis les derniers mètres en marchant. La porte était refermée. Je l'ouvris, la poussai doucement. Assise devant la cheminée, une longue femme brune aux yeux brûlants tenait entre ses mains un disque de France Gall. Je m'avançais. Elle leva des yeux durs et tristes sur moi:
- Tu n'as vraiment rien de mieux?
- Elle jeta le disque au loin.
- Madame, qui êtes vous?
- Maria. Je suis Maria Callas, Jean-Michel. Je te dérange?
- Vingt dieux! (Je m'exerçais à parler la langue supposée des habitants du coin, mais je ne suis pas encore au point), la Callas chez moi!
- Sois poli, Jean-Michel, je te prie. Tu peux m'appeler Maria. Je concevrais que tu me donnes du "Madame Callas" si mon prénom te parait une intimité trop rapide. Mais "la Callas"! Je ne suis ni une meneuse de revue ni une demi-mondaine 1900! Je suis Maria. Cantatrice de profession.
- Excusez moi madame, mais vous comprenez, vous venez dans mes terres chanter à trois heures du matin, et vous rentrez chez moi sans frapper, et puis vous jetez mes disques ...
Maria Callas sourit imperceptiblement. Elle tenta de s'installer un peu mieux dans la dure chaise tournante de bureau qui trônait devant la cheminée. Visiblement son confort laissait à désirer car elle fit une petite moue. Elle se tourna vers moi et me fixa durement dans les yeux.
- Tu t'es regardé? Elle eut un petit rire bref. Tu te promènes toujours avec ton bâton à assommer les mammouths? Tu ne le quittes jamais? Ah j'ai peur! Vas-tu me prendre par les cheveux, me traîner jusqu'à ta caverne, assouvir tes instincts bestiaux et me faire rôtir au feu de bois? Si toutefois tu arrives à faire du feu? Ah oui c'est vrai, ça tu sais faire, et puis dans la caverne j'y suis déjà! Il me reste à faire ma prière, je crois bien, n'est ce pas, monsieur Néanderthal?
Quoiqu'encore méfiant, je me sentais un peu ridicule. Je posais soigneusement mon bâton à l'entrée de la porte, de manière à pouvoir le récupérer à tout moment. Le monde m'a rendu prudent. Je sentais bien que je ne réagissais pas bien à la situation. J'avais devant moi Maria Callas venu me rendre visite dans mon repaire de sauvage, une diva, une divine, et je restais planté devant la porte, avec mon gros pull informe et mes chaussures épaisses à écraser les pissenlits. Je m'avisais aussi que je devais avoir les ongles en deuil. Et en même temps je m'inquiétais pour mon disque balancé à l'autre bout de la pièce. J'eus un coup d'oeil vers mon verre de Williamine que j'avais à peine entamé. Elle pouffa. Je bafouillais des excuses:
- C'est que je ne vous attendais pas...
- Vraiment? Vous en attendiez une autre peut-être? Vous avez sans doute l'habitude de recevoir des femmes à trois heures du matin tous les jours?
- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je regardais le feu de bois en buvant une Williamine, je rêvais, je ne pensais pas que...
- Vous ne pensiez pas? Je vais bien finir par le croire! Votre barbe, combien de jours? Trois, quatre? On m'avait dit, mais j'ai certainement de mauvais informateurs, qu'il y avait un homme chez qui on pouvait se rendre à toute heure. Qu'il avait toujours sourire et prévenance pour une femme, quelle qu'elle soit! Vous voyez je ne pensais pas être reçue en tant que Maria Callas, la plus grande cantatrice du monde, non juste comme une femme. Vous comptez vous dandiner encore longtemps devant cette porte? Vous ne la fermez pas à cause de mon odeur ou pour vous enfuir?
Il était bien clair que je manquais d'esprit et de vivacité. Je m'étais auréolé de courage en allant affronter l'ennemi muni de mon gourdin, et j'avais beaucoup de mal à m'adapter à la situation nouvelle et accepter ce cadeau du ciel qui s'ensuivait. Cadeau qui s'éloignait de moi, j'étais encore assez lucide pour m'en rendre compte: Le tutoiement affectueux avait fait place à un vouvoiement dédaigneux. J'avais passé le stade de l'hébétement et parvenait à comprendre mais je n'étais pas encore passé au stade de l'adaptation. L'esprit d'escalier, a encore frappé, pensais je, c'est à dire l'absence d'esprit. Et puis au fonds, y-avait-il lieu de se réjouir? Que Maria Callas soit venue me voir un jour, oui c'est bien. Mais que Maria Callas soit en train de me rendre visite? Je lorgnais vers ma Williamine. Et quand même je fermai la porte.
- Madame, je crois qu'effectivement on vous a trompée! Je ne suis qu'un pauvre homme et, des hommes, je crois savoir que vous en avez connus de grands et prestigieux. Mais soyez ici chez vous. Je vais remettre du bois pour que vous ne preniez pas froid. Voulez vous un alcool, Je vous conseille la Williamine, c'est délicieux!
- Tiens, la civilisation revient, dirait-on! Oui un alcool fort, je suis si malheureuse!
Pas de doute, c'était bien la Callas! Je me demandais comment elle faisait pour circuler ainsi la nuit à travers champs aussi peu vêtue, en robe du soir, le dos nu, et la poitrine si décolletée. Mais je ne m'en plaignais pas.
- Madame, je suis vraiment très honoré de votre présence. Cependant, vous devez être habituée, je suis surpris: vous êtes bien morte n'est ce pas?
Elle éclata:
- Evidemment que je suis morte! Que croyez-vous? Vous imaginez l'âge que j'aurais si je n'étais pas morte? Ah vous êtes un rustre, un goujat, un mal élevé! J'ai trente deux ans! Et pour l'éternité, j'aurai trente deux ans et la plus belle voix du monde!
Voilà j'avais gaffé, mais mettez vous à ma place, ce n'était pas facile. Il faut bien dire quelque chose:
- Trente deux? Eh bien vous faites moins que votre âge! Mais je suis certain que même si vous aviez plus, vous seriez toujours la plus belle!
Il faut bien dire quelque chose mais qu'est ce qu'il ne faut pas dire! Il fallait sortir de là. Une bonne goulée de Williamine me redonna le sens du moment. Faire des mondanités avec une morte vivante célèbre à trois heures du matin, c'est pas mal, mais il ne faut pas perdre le sens de la vie.
- Madame, vous venez de loin pour chanter divinement dans mes près. Vous entrez dans ma maison pour boire un alcool en vous gaussant de moi. Ce n'est pas un reproche, c'est en soi merveilleux pour moi, mais madame, s'il vous plaît, je veux comprendre: Que voulez vous de moi?
- Toi, toi Jean-Michel, je te veux! Je t'ai choisi!
- Mais madame, Maria, pourquoi? Pourquoi moi?
- Par ce que c'est toi qui a le plus de poils dans le dos et que c'est la seule chose qui fasse frémir la femelle que je suis! Et parce que tu as différé la mort et que moi je l'ai ridicoulizée! Jé veux vivre chez toi, avec toi!
En s'échauffant, elle avait soudain repris son accent.
Mais Maria, je ne suis pas souvent là, tu vas t'ennuyer ici!
- Tais toi, il y a des mois que je vis chez toi, que je t'observe. J'habite là bas sous les épineux où tu n'as jamais été. Combien de fois, je t'ai vu approcher. Mais non, le pauvre chéri, il a peur des grandes herbes et des vipères! Sinon tu saurais qu'il y a là bas un grand trou très profond où je dors. Je dors longtemps, mon chéri, c'est pour ma peau, elle a besoin de beaucoup reposer, c'est comme ça quand on est mort. Tu ne voudrais pas d'une Maria avec une vilaine peau n'est ce pas? Je me réveille toutes les pleines lunes à trois heures du matin. Oh j'aurais pu choisir une autre périodicité, mais c'est plus simple pour se souvenir. Et puis on est nombreux à se réveiller ce jour là et à faire des choses rigolotes.
Alors tu vois, je ne serai pas trop encombrante: quelques heures toutes les pleines lunes entre trois heures et six heures du matin! Mais ne t'avise pas de ne pas être là ce jour là où je t'arrache les yeux! Comme la dernière fois où je voulais te dire mon amour et tu étais encore parti à Paris. Et puis, ces filles qui viennent là, quelle vulgarité, comment peux tu? Pas quand je suis là, tu m'entends, amore mio, ou tu ne me revois plus jamais!
Je n'étais pas assez goujat pour pinailler les conditions d'un tel contrat amoureux. Je compris aussi qu'il fallait que la fin de la nuit soit belle. Elle le fut. Ne vous formalisez pas si je vous demande de ne pas me rendre visite les nuits de pleine lune: J'ai les dents qui poussent.
J'ai raccompagné Maria sous les épineux où elle dort. Et puis, et puis ma foi, je suis rentré, j'ai allumé un cigare, ranimé le feu, dégusté une Williamine, j'ai ramassé le disque, il n'était pas cassé. Je l'ai rangé. Je me suis dit que j'aimais bien ce genre de visite. Et puis une fois par mois, ça fait beaucoup de soirées de reste pour le rêve sacré qui me sied. J'ai cru entendre chanter dans le champ mais à six heures du matin, avec un peu d'alcool, on a parfois des hallucinations. Maria.