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Maitre Corbak

 

                                                           MAITRE CORBAK

 

Maitre Corbak sur un arbre perché finissait de déguster une cigale et une fourmi. Il les avait picorées alors que, insouciantes du danger, elles conversaient sur le seuil de la maison de la fourmi. Gouteuses, pensa maitre Corbak. Et il se formula : A trop discutailler sans fin, du corbak on apaise la faim.

 

C’était une belle matinée de printemps, claire et ensoleillée. Au pied de l’arbre, maitre Renard débitait sans relâche des fadaises louangeuses à l’égard des corbaks, comme on lui avait enseigné de le faire, « car cela était profitable ». Il s’en venait psalmodier tous les matins et repartait en fin de journée, le ventre vide. Il avait oublié l’objectif de son manège, espérant simplement que quelque chose de bon lui tombe du ciel un jour. Il n’était pas très malin et non plus pas bien dérangeant. Maitre Corbak l’avait pris en affection et il lui avait même inspiré une petite histoire dans laquelle maitre Renard tenait un rôle flatteur peu conforme à sa réalité.

 

Maitre Corbak observait les environs. Du coté de la mare, la grenouille se gonflait pour se faire bœuf. Elle finira par éclater, estima maitre Corbak, il n’y a rien à faire, quand on est con, on est con. Faut bien l’admette.

 

Dans la clairière, le Lièvre était déjà attablé à siroter un petit blanc bien frais, et déjà aussi il allumait un cigare. A 40 ans, il n’aura plus de poumons, apprécia maitre Corbak, moralisateur. Le lièvre n’en avait rien à faire, il était jeune, on verra bien demain.

 

Et bien sur la Tortue l’entreprenait : Je te prends à la course jusqu’à la ferme, le premier arrivé gagne, je te parie 100 euros. La Tortue était une joueuse invétérée, capable de miser jusqu’à son dernier centime. Radiée des salles de jeux, elle proposait des paris à qui voudrait bien jouer avec elle. Et bien sur elle perdait toujours. Spécialement avec le lièvre qui n’avait même pas besoin de courir pour gagner. Quasiment tous les jours, il empochait ses 100 euros. C’était absurde. Mais elle y croyait. D’autant qu’une fois, le lièvre malin l’avait laissée gagner. Pour mieux l’appâter. Depuis, proie naïve, elle rêvait de réitérer son exploit et s’acharnait. L’épisode avait inspiré à maitre Corbak une fable dont il avait tiré un bon prix.

 

Un bruissement dans les fourrés annonça la venue de visiteurs. Ah mais, c’est ce vieux satyre de maitre La Fontaine, s’exclama maitre Corbak. Maitre de La Fontaine s’avançait tenant par le bras une jeune et charmante bergère.

 

Salut vieux bouc, encore une nouvelle pucelle, vieux dégoutant ?! Maitre de La Fontaine fit signe à maitre Corbak de parler plus bas : Tais-toi donc, tu vas me l’effaroucher. Et toi, là, tire-toi ! Ce disant, il décocha à maitre Renard un sérieux coup de tatane qui le fit déguerpir sans demander son reste. La place d’herbe fine était dégagée sous le grand chêne qui faisait ombrelle. L’intention de maitre de La Fontaine était claire. Mais maitre Corbak n’entendait pas le laisser opérer si facilement : Eh Jeannot, tu m’oublies, et mon cadeau ?

 

Maitre de La Fontaine ouvrit sa besace, en sortit un beau calendos au lait cru et le tendit à maitre Corbak. Celui-ci sauta de sa branche, saisit au vol le fromage et remonta se percher. J’espère qu’il est à point, douta le volatile parleur, la dernière fois, ton Cantal, une horreur, je ne sais pas où tu l’as trouvé, chez Lactalis ?! Alors Jeannot, si tu veux garder ma collaboration, je ne veux plus que du bon, te moques pas de moi. La prochaine fois, je veux du Roquefort et de l’excellence, du Coulet ou du Carles, et on ne me berne pas !

 

Tu les auras, assura maitre de La Fontaine, mais justement jeudi je dois faire une récitation devant le roi, il me faut absolument une fable, une belle, sinon c’est la disgrâce. Fais moi ça pour demain, tu as tant de talent.

 

Maitre Corbak n’était pas dupe des flatteries. Mais il était loyal en affaires : Une belle fable, un bon roquefort, c’était équitable.

 

Un grand schrack interrompit leur conversation. Maitre Corbak tourna son regard au loin vers la route. Triste spectacle : Madame tortue gisait, la carapace défoncée, écrasée par une charrette emplie de gorets qu’on menait à la foire. (*) Qui ne veut pas se faire écrabouiller, en traversant la route, à gauche et à droite doit regarder, commenta maitre Corbak. Il trouvait ça pas très bon, même mauvais, mais s’il n’avait pas mieux il refilerait cette morale demain à maitre de La Fontaine : Pris à la gorge, faudrait bien qu’il s’en contente.

 

Maitre de La Fontaine fit un signe d’indifférence : Ah c’est cette connasse de tortue, ça devait arriver. Et il se tourna vers la bergère qu’il ne tarda à pas à attirer sur l’herbe tendre et entreprit de la besogner. C’était ainsi que ça fonctionnait : Maitre Corbak inventait des fables, qu’il échangeait à maitre de La Fontaine contre de délicieuses nourritures terrestres, maitre de La Fontaine se produisait à la cour comme un auteur de grand talent et recevait subsides et privilèges, avec lesquels il soudoyait des bergères en leur promettant de les introduire en haut lieu, et en attendant il les introduisait à sa façon et les renvoyait ensuite à leurs moutons. Après quoi il se tournait vers maitre Corbak qui, etc, etc. C’était là le grand cycle immuable de la vie en ce temps-là.

 

Il y avait toutefois des fantaisies. Surtout dans l’esprit de maitre Corbak qui était très créateur. Observant la bête à deux dos au pied de son arbre, il lui vint à l’esprit de dégager sur eux une matière peu ragoutante. Elle coula de la joue de maitre de La Fontaine sur celle de la bergère qui poussant un cri de dégoût se releva soudainement et s’enfuit dans les bois.

 

Maitre de La Fontaine était trop vieux pour tenter de la rattraper. Il se releva et tendit un poing vengeur vers maitre Corbak qui se tapait sur les cuisses, se réjouissant de la déconvenue de Jeannot. Celui-ci partit en pestant sur les corbacs irrespectueux et les pucelles indociles : Ah si seulement j’en avais le temps, je pourrais moi-même écrire de nouveau de délicieuses fables en me retirant dans un lieu tranquille et retiré, loin des mondanités et des corbaks profiteurs. On ne me laisse pas le loisir d’exprimer tout mon talent. Il secoua ses vêtements pour en détacher les brins d’herbes collés et se dirigea vers Versailles et ses devoirs.

 

Il était midi. Maitre Corbak se saisit du calendar odorant et s’envola vers un arbre voisin où une charmante demoiselle corbak l’attendait avec impatience. Les deux tourtereaux dégustèrent ensemble ce met délicieux. Après quoi, ils s’offrirent au nid une sieste emplie d’autres plaisirs. Mais là il s’agit de vie privée, ça ne nous regarde pas.

 

(*) Conduite aux urgence, la Tortue se trouverait dans un état critique.

 

 

 

 

 

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