Bouts de mémoire
LISETTE
A plusieurs reprises, je me suis pris la tête pour retrouver son prénom. Et puis l’autre jour, marchant dans la rue, je me fredonnais doucement « Route nationale 7 » de Charles Trenet, et particulièrement ce passage :
« Les oliviers sont bleus ma p'tit' Lisette
L'amour joyeux est là qui fait risette
On est heureux Nationale 7. »
Lisette, elle s’appelait Lisette bien sûr. Un prénom qui fleure bon le terroir, la jeune paysanne comme il n’en existe plus, fraiche aux joues roses. A ceci près que ma Lisette était d’un autre terroir, celui de la nouvelle France, de l’autre côté de l’eau, une québécoise en somme.
En descendant à la cave fouiller dans les archives d’Allostop, je pourrais retrouver la date exacte de cette rencontre. Mais qu’importe, à la fin des années 70 ou au début des 80 sans doute.
A cette époque, nous recevions Claire et Jo, deux québécoises fondatrices d’Allostop au Québec. Deux sacrées gaillardes. Il semble bien que nous ayons quasi simultanément trouvé ce nom « Allostop » de chaque côté de l’Atlantique sans se copier ni se concerter.
Je les ai un peu sorties dans Paris. Je les ai emmenées particulièrement aux Négociants, un bar à vin qui était ma cantine de l’époque, où l’on faisait la fête un jour sur deux jusque tard dans la nuit. Ce jour-là, nous avions une tablée d’environ une quinzaine de personnes. En entrée, Jean, le patron, mit sur les tables trois terrines entières de fromage de tête. Jo s’exclama : « De la tête fromager, ma grand-mère faisait ça ! ».
Après quoi, les deux natures, peu au fait de la manière « civile » que nous avons ici de nous servir du contenu d’une terrine, saisirent des couteaux et découpèrent chaque terrine en six grosses parts égales – un trait de couteau dans le sens de la longueur, et deux autres dans le sens de la largeur - et les distribuèrent dans les assiettes. Si le patrons espérait qu’il en resterait, c’était raté, tout fut nettoyé.
Dans les jours suivants elles passèrent me chercher à la sortie du boulot accompagnées d’une copine également québécoise, qui avait un peu travaillé dans leur petite entreprise. C’était Lisette. Ça a flashé immédiat, un de ces rares trucs évidents qui font monter dans les nuages, sans palier de décompression, et voleter dangereusement sans parachute. On s’est revu le lendemain. On a un peu écouté du « Beau Dommage » (*) et puis ce fut passionné, que dire de plus. Au milieu de la nuit elle m’informa qu’elle prenait son avion de retour le lendemain. En y croyant, on se jura de se revoir, qu’elle reviendrait, que je viendrais. C’est beau la jeunesse.
Et elle a « oublié » ses boucles d’oreille au pied du lit. Je me suis toujours demandé s’il fallait trouver un sens ou une raison aux oublis que font les femmes qui passent chez vous. Sans doute est-ce inconscient. J’ai ainsi découvert quelques culottes abandonnées. On ne peut mieux marquer un territoire. Mais je ne suis pas fétichiste. Je me souviens surtout de la culotte de Chantal. Elle, c’était différent, elle l’avait tout simplement lavée et suspendue. Promesse évidente de revenir. Seulement deux jours après, elle était morte, fauchée par une moto dans la rue. Ça fait drôle la culotte d’une morte qui sèche. Elle était bleue.
Lisette est passée me voir en coup de vent au boulot pour me dire au revoir, j’ai encore en mémoire la séparation de nos mains et la déchirure de ses yeux noirs.
Claire et Jo partirent aussi quelques jours plus tard. Elles m’invitèrent au Québec, à Montréal, m’assurant de m’héberger. Avec un projet d’accord de réciprocité entre les deux organisations. Je suis parti quelques mois plus tard, pour le boulot ok, pour le tourisme aussi, mais surtout pour retrouver Lisette. Nous avions échangé quelques lettres dont le contenu me semblait confirmer son intérêt pour moi.
J’étais donc confiant, me fantasmant des amours dans les forêts d’érables, j’avais en souvenir naïf le film de Gilles Carles « Les mâles ». Mais à l’aéroport, pour m’attendre, il y avait Claire et Jo mais pas de Lisette. J’étais plus que déçu, les deux filles étaient gênées. J’aurais dû comprendre tout de suite, mais j’espérai, m’imaginant une impossibilité majeure. J’ai quand même vu Lisette quelques jours plus tard. Une politesse corvée pour elle puisqu’il s’agissait de m’annoncer qu’elle était amoureuse d’un autre. Depuis peu, mais c’était comme ça.
Je lui ai rendu ses boucles d’oreille. Ça a un peu détendu l’atmosphère, adouci ma peine. Elle m’a chantonnée cette chanson de Beau Dommage interprétée par Marie-Michèle Desrosiers et qui dit :
« J’ai oublié le jour et le nom de la rue.
J’ai oublié mes bagues sur ton piano
Mais jamais j’oublierai comment c’était bon, comment c’était chaud, »
C’était gentil de me dire que je n’avais pas rêvé. Evidemment, il n’y avait pas de piano mais le dessous poussiéreux d’un lit. J’ai eu l’envie de reprendre l’avion et de rentrer, seulement j’avais un billet à combine et date fixe. Et puis le lendemain, il y avait le grand raout Allostop avec conférence de presse pour annoncer le fabuleux accord transatlantique entre les deux Allostop, ça m’a occupé. Je me suis un peu trainé dans Montréal une petite journée :
« C'pas facile d'être amoureux à Montréal
Le ciel est bas, la terre est grise, le fleuve est sale
Le Mont-Royal est mal à l'aise, y a l'air de trop »
(Encore du Beau dommage)
Et puis le soir X (encore un prénom que je ne retrouve pas, appelons la Louise) est venue me chercher. C’était aussi une copine de Claire et Jo. Une goudou dealeuse introduite dans tout le Montréal de nuit. Grande et mince, c’était une sacrée personnalité. Originaire du Lac Saint Jean, un bled du nord du Québec, dont elle me parlait beaucoup, le décrivant comme un enfer de glace, de froid et de neige. Allez savoir pourquoi elle m’avait à la bonne et m’a pris sous son aile, me transportant à la nuit tombée dans sa traction avant. Un peu partout, elle faisait son petit commerce, elle connaissait tout le monde. Elle me faisait fumer, sniffer, ce qui me laissait de marbre, et je commandais des bières. Ma résistance l’agaçait.
Je me suis aussi rendu à Québec. C’est sans doute une cité tout à fait exotique pour un nord-américain mais pour un européen, c’est une vieille ville comme on en a des centaines. Je suis allé dîner dans un restaurant réputé « Les anciens canadiens » : J’ai demandé s’ils avaient de la « tête fromager ». Ils ignoraient ce que c’était. La grand-mère de Jo n’a pas transmis sa recette. Sinon, je dois dire que leur « calvadec » était excellent.
L’avant-veille de mon départ, Claire et Jo m’annoncèrent que le lendemain, elles allaient me conduire dans les forêts de la région d’Abitibi. J’étais content de la perspective de voir enfin cette fameuse forêt du Québec.
Le soir, après sa tournée de dealeuse, on s’est replié chez Louise. Il y avait comme souvent sa cour de jeunes lesbiennes, toutes plus ou moins amoureuses de Louise, et en tout cas toutes dévouées et en adoration. Louise manageait ce petit monde tout en douceur vigilante. Et puis, il y avait moi, qui n’avait d’évidence rien à faire là, mais imposé par Louise.
J’ai quelque réticence à la critiquer car elle m’a vraiment fait découvrir un aspect de Montréal que je n’aurais jamais connu sans elle. Mais avec cette dernière soirée elle a gâché mon souvenir. Elle a été chercher des bières dans la cuisine. Et chose étrange elle m’en a servi une dans une sorte de chope très laide en forme de chaussure je me souviens de ce détail grotesque. Ça ne se faisait pas, on buvait directement à la canette, jamais dans des verres. J’ai compris plus tard, et même en buvant sur le coup, car la bière avait un drôle de goût : elle avait mis une dose carabinée d’une quelconque dope. Je n’en eu aucun effet bénéfique. Je suis rentré là où j’habitais et je fus malade à crever toute la nuit et toute la journée du lendemain, occupée à me vider les tripes.
Et donc, il n’y eut pas de balade en forêt d’Abitibi. Louise pensait-elle me faire planer ou était-elle énervée par mon indifférence pour sa marchandise. De toute façon, c’était très con.
Claire et Jo me conduisirent à l’aéroport. Pas de Lisette évidemment, cette fois je n’espérai pas l’y voir. Finalement, la bière pourrie de Louise m’avait bien guéri des amours québécoises.
Et puis j’ai ramené du Québec en France le mot « covoiturage » et je l’ai introduit dans le vocabulaire courant à travers Allostop.
Je précise cela car j’en ai assez d’entendre sur les ondes ces gens qui prétendent avoir inventé le covoiturage. Il y en avait encore un il y a trois jours dans une émission sur les surdoués, un nommé Ludovic. Il prétendait donc être surdoué et avoir inventé le covoiturage. Surdoué peut-être, mais survantard, ça c’est sûr.
Je crois me souvenir de cet individu. Il avait tenté de créer une organisation de covoiturage à la fin des années 90. Il était entouré d’une cour d’adorateurs qu’il manipulait et qu’il envoyait en avant comme des chiens de chasse. Bon, ça a foiré. Etonnant tout de même : En somme, il suffit qu’un minable se dise surdoué pour qu’on le considère comme tel. Curieusement, je n’ai jamais rencontré de surdoué. Sans doute suis-je trop sous doué pour être en mesure de les remarquer.
(*) Beau Dommage, un groupe de chanteurs et musiciens québécois.