INFINI
J’ai connu quelqu’un qui avait crognoté un bout de lisière du temps et depuis craignait d’être découvert.
Il n’en avait pourtant croqué qu’un bout infime. Il espérait par ce larcin comprendre ce qu’ils disaient et qui depuis le harcelait.
Ils avaient dit mais ils ne faisaient que confirmer l’angoisse que le temps lui engluait.
Ce temps long qui s’était mué court. Sans prévenir. Juste quand, éberlué par sa vie, il avait décidé de le suspendre un moment, un petit moment, un petit temps emprunté, pour s’ébrouer et humer les roses.
C’est alors qu’il lui revint ce qu’ils disaient, qu’ils avaient dit, que le big bang, c’était le début de l’univers, le début du temps. Pour endormir. Pour faire croire au fini, pour conjurer l’infini du temps, de l’espace, et de tous les autres mondes. Ils avaient bien dû en revenir, et admettre que puisque le big bang était l’explosion d’une tête d’épingle et son extension continue, eh bien c’est qu’il y avait un temps et un espace avant, une tête d’épingle donc.
On ne savait rien d’avant l’explosion. A priori, il y a peu à en dire. Un temps court, un temps de peut-être. Mais aussi d’hypothèses infinies. Infinies ? Mais dès lors, il s’agirait d’un temps long. Oui mais on se repose souvent, on s’occupe de préparer un pot au feu, de s’enivrer, ou de respirer des courbes douces. Et pendant ce temps, le temps - celui de ce moment de la tête d’épingle et que nous contenons quand nous l’alimentons de nos pensées - cesse de croitre.
Et mon ami d’en conclure qu’il était maitre d’une partie du temps. Qu’il lui suffirait de cesser de préparer des pots au feu et de se plonger totalement dans la tête d’épingle pour qu’elle s’accroisse sans limite.
Sans limite, c’est donc tendre à l’infini. Seulement tendre, car la vie de mon ami n’est pas infinie, et même avant de le faire poussière, Alzheimer viendra l’empêcher d’alimenter l’expansion du temps d’avant le big machin. Comme la voisine. Et puis, ce temps là n’est que l’un des temps. Nombre de temps sont aussi expansibles puisque tout casse et se recompose dans une pure éternité. Et mon ami d’envisager que l’infini du temps serait un conglomérat de temps susceptibles, s’ils le veulent bien, s’ils se mettent bout à bout par exemple, d’atteindre l’infini.
S’ils le veulent bien. Ou plutôt s’ils le peuvent. Un homme ne le peut pas puisqu’il crève vite. Il faudrait trouver le moyen que tout le temps qu’il a aggloméré à la fin de sa vie puisse être transmis à un autre homme plus jeune et ainsi de suite. On devrait y arriver un jour. Oui mais on sait que l’humanité va disparaitre dans quelques dizaines d’années. Oh la barbe, pas grave, oublions, disons qu’il doit bien y avoir quelque part une espèce moins bête qui puisse opérer cette transmission et dès lors poursuivre l’infini jusqu’à lui tordre le cou. Et qu’enfin, on puisse le regarder en face et lui faire des câlins.
On n’y est pas. Rocard, l’anxiolytique, pour nous rassurer parlait de ne pas pouvoir accueillir toute la misère du monde mais de devoir en prendre sa part. Mais l’abbé Pierre, l’anxiogène, expliquait que puisque nous étions à la pointe Saint Mathieu au bout de la terre de l’ouest, il était fatal que tous les miséreux de la terre aboutissent là par vagues régulières et que les habitants de cet ouest devaient s’y faire et accueillir sans cesse tous ces malheureux jusqu’à la fin des temps, encore eux.
L’abbé Pierre devait sans doute penser que le simple fait de naitre à l’est et au sud impliquait de vivre miséreux, ce qui frise l’absurde. Aujourd’hui ceux qui demandent et se battent pour un accueil des migrants sont animés par des sentiments humanitaires et par une conviction que les hommes doivent être absolument solidaires au-delà des frontières. Le plaidoyer est fort, l’exigence parait impérative. Mais ça ne touche pas une bonne partie de la population et même une partie de ceux qui y adhérent sont saisis par le doute que la sensation d’infini leur instille.
Si on veut bien mettre de coté les discours racistes et xénophobes sur ce sujet, il serait utile, au-delà des argumentaires humanitaires, de prendre en compte l’angoisse que procure la sensation d’infini sur ce même sujet, alors que toute l’activité humaine dite raisonnable vise à la construction d’un monde fini rassurant.
La réponse de Rocard est politiquement, philosophiquement, insuffisante. Il y a une globalité cohérente à trouver dans l’explication et la proposition de réponse au plus grand nombre. Une gageure.
En attendant les déclarations à la Rocard, ne sont pas si sottes. Elles font passer l’inquiétude. Quelquefois, le baume, voire la vaseline, occasionnent de grands bonheurs…