INELUCTABILITE
J’ai toujours détesté devoir prévoir longtemps à l’avance mes rendez vous personnels, mes soirées, et même des vacances.
Il n’y a pas de jugement de valeur là-dedans. Pendant longtemps, j’ai vécu ainsi dans l’immédiateté concernant mes loisirs, et la plupart des personnes que je fréquentais en faisaient de même. Il paraissait normal de se téléphoner à six heures du soir pour proposer de se voir le soir, à deux ou plusieurs. C’était oui ou non, selon l’humeur, mais le proposer ne choquait pas du tout. Même diner à la maison pouvait s’improviser ainsi.
(J’ai exclu du besoin d’immédiateté les obligations professionnelles ou imposées de l’extérieur, même si c’était moi même qui convenait des dates de rendez-vous, de réunion, ou tout simplement des horaires de travail. Pour une raison simple : Le professionnel est un moi autre dépendant d’autres règles, il obéit à des considérations qu’il ne maitrise que marginalement, même s’il est puissant dans la décision).
Cela me convenait parfaitement puisque permettant de ne faire que ce que j’avais envie de faire. Une invitation à quelque chose prévu à l’avance m’inspirait toujours la même réflexion : Comment je peux savoir si j’aurais le désir de sortir ce jour-là, l’envie de voir telle personne ? Et concernant des dates encore plus lointaines, alors mon commentaire était toujours la même : Mais comment pourrais je m’engager, je serai peut-être mort avant ? Bien hypocrite, je l’avoue.
Je pensais qu’il y avait dans mon comportement un simple désir de bonne jouissance de la vie : Cueillir le fruit, sentir la rose, quand ils s’offrent, maintenant, pas demain. Sans doute était ce ma motivation éveillée et consciemment assumée, et un peu aussi une posture : La vie est courte, il faut la bouffer tout cru tout de suite.
Aujourd’hui que toute cette spontanéité a disparu, que même un apéro de copains demande de s’y prendre plusieurs jours à l’avance, je me suis conformé au comportement de tous, en râlant intérieurement et en trainant des pieds, ce qui ne change rien.
Et il m’est venu une double réflexion.
La première me concerne : Et si cet appétit, cette demande d’immédiateté était une angoisse, l’angoisse fondamentale, la crainte de la mort ? Aimer la vie n’est pas synonyme de peur de la mort. Un « sage » s’est aventuré à déclarer : "Ce n’est pas de mourir qui me pose problème, ce qui me désole, c’est de quitter la vie ». Bien belles paroles qui résistent mal à la trouille de mourir.
Et en fonction de cette trouille, défier la mort, en lui opposant la dévoration de la grande bouffe de la vie, tout de suite et aveuglément, ce n’est pas « sage » du tout mais c’est au combien essentiel, tripal et vital.
C’est bien le thème de la Grande Bouffe de Ferreri. Ce n’est plus du tout de mode, chez les vieux comme chez les jeunes. La fin de l’humanité, et a minima de notre civilisation, qui était si présente dans les esprits et dans les conduites de vie à cette époque, n’est plus de mise, cela paradoxalement au moment où sa réalité n’a jamais été aussi prochaine. Il y aurait eu alors un conscient, le désir de vie intense jusqu’à l’excès destructeur si nécessaire, et un inconscient, refusant paradoxalement la mort dans ce même comportement.
La seconde réflexion concerne les autres, enfin certains autres, et spécialement ceux qui autrefois m’étaient incompatibles de par leur organisation ultra-programmée de leur vie.
J’ai connu une femme caricature en ce domaine. Elle pouvait me donner rendez-vous, m’accorder un rendez-vous – moi son amant – pour prendre le café (uniquement prendre le café), après le déjeuner qu’elle avait partagé avec quelqu’un d’autre. La difficulté à m’insérer dans sa programmation avait conduit à convenir d’un soir de la semaine pour être ensemble : Echec complet, car évidemment je demandais de la spontanéité, de la fantaisie, mais il n’existait aucune faille pour introduire cela, et surtout pas dans une morne soirée prévue à l’avance, avec cette obligation, ce jour précis, de s’envoyer en l’air, ce qui suffit – enfin moi je suis comme ça – pour ne plus en avoir l’envie.
Ça n’a pas duré longtemps bien évidemment. Pour moi, c’était simple, elle était le refus de la vie, une antithèse. Je n’ai pas été plus avant dans mon appréciation. Aujourd’hui, il me vient que c’était peut-être tout autant une autre manière de refus de la mort. Cet aveuglement de la vie programmée telle un train qui voudrait rouler éternellement, qui se prolongerait sans limite, immuable et identique à elle-même, traduit lui aussi l’angoisse et le désespoir humain, une autre traduction du refus, de la crainte de la mort, de la station « Terminus ».
Et donc, quoi que l’on fasse, que l’on brûle sa vie comme une démangeaison ou qu’on l’inscrive dans l’empilement de cases programmées, ou qu’on ne soit ni l’une ni l’autre de ces caricatures (Parfois ma modération m’étonne !), qu’on le veuille ou non, il faut bien admettre au final qu’on est humains et donc conscients – ne serait-ce que par de brefs éclairs de lucidité - de l’inéluctabilité de nos destins, et que cela nous déchire le cœur et l’esprit. Simplement l’aiguillon qui nous fait avancer vaille que vaille ce petit temps ridicule de la vie est plus ou moins acéré selon la tendresse ou la dureté de nos cuirs.