Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Gros

                                            GROS

Gros est venu me voir. Ce type vient de manière récurrente.

Gros est mince. Gros est le spectre obsédant des gros. C’est son métier, et c’est un sale métier. Cependant, il sait que régulièrement on a l’obscur besoin de lui, et son talent consiste surtout à savoir quand venir, se poser là et vous regarder dans les yeux. Il se sait odieux et s’en moque. Il ne manque pas de besogne, et, si d’aventure, vous avez la force de le chasser, il partira docilement harceler un autre gros, tranquillement, bien certain qu’il reviendra et qu’il triomphera, que vous accepterez sa venue et l’inviterez à s’asseoir un moment.

 

Gros a d’immenses pouvoirs. Il est en chaque gros et connaît toutes leurs ruses et travers. Cela suffit pour lui permettre d’imposer sa terreur. Mais il est aussi chargé de mission par la société humaine. Essayez une fois de vous opposer à lui, et le tribunal vous donnera systématiquement tort, car gros est une loi qu’on ne discute pas.

 

Pour ce qui me concerne, je ne suis pas plus malin que les autres mais je ne peux m’empêcher de croire l’être et donc de parvenir à mettre Gros dans son tort. Longtemps mon combat s’est résumé à le chasser et curieusement il a toujours capitulé sans grande résistance. Il est clair que pour lui, perdre une bataille ne compte pas, sa guerre se conduit par harcèlement continuel jusqu’à la victoire. J’étais jeune et naïf et je croyais encore à l’efficacité de mes esquives, je me croyais fin négociateur :

« Bien sur, il faudrait que je maigrisse, mais bon, j’ai vu pire, et ce n’est pas le moment, tellement de travail, tous mes problèmes de boulot, d’argent et de cœur, les obligations de dîners et de soirées, comment se mettre en régime dans ces conditions, dans un mois, là, oui, je serai tranquille, normalement pas mal de choses devraient être clarifiées, j’aurai le temps de m’occuper de moi ».

Gros se montrait débonnaire. Il comprenait, conseillait. Il donnait des délais. Et promettait d’en reparler, le cas échéant, pour mon bien. Je jubilais et m’empressais de chasser de mon cerveau toute idée me rappelant Gros de près ou de loin. Et il revenait régulièrement, d’autant horripilant que jamais fâché, jamais menaçant, toujours compréhensif, se contentant de rappeler en souriant ses précédentes mises en garde suivies de mes serments sur l’avenir jamais respectés. Mais à chaque fois, il savait infliger les blessures les plus sournoises :

« Au fait, tu pèses combien maintenant ? Ah ? C’est cinq de plus qu’il y a un mois non ? Quatre ? Excuse moi, mais enfin c’est encore quatre de plus et tu disais que c’était déjà trop ! »

Sa mesquinerie était sans bornes :

«  Tiens, il manque un bouton à ta chemise, là, sur le ventre. Il a encore sauté ? Je vois, d’ailleurs le tissu est déchiré, tu as déjà recousu, ça se voit. Evidemment. »

Ou encore :

« Tu ne vas pas faire ce déménagement avec ce pantalon ? Tu vas l’abîmer ! Mets un jean ou un vieux froc ».

L’ignoble. Il savait bien que les jeans, je ne rentrais plus dedans, et que si j’avais eu un vieux froc encore à ma taille, je n’aurais pas eu besoin de ses conseils pour l’enfiler. Cela, c’était l’époque où je flirtais avec les tailles de pantalon « limites », c’est à dire entre 50 et 52. C’était il y a longtemps, et au fond le problème n’était alors pas bien méchant. Cette taille limite est celle des magasins de vêtements prêts à porter « pour tous ». Façon de parler puisqu’au delà de 52, on ne trouve plus. De plus, il faut savoir que ces magasins qui « vont jusqu’au 52 » étaient fort rares. Je les comptais sur les doigts de la main. Et bien sur ils étaient les plus chers. Enfin, dans leurs collections, tous les modèles n’allaient pas jusqu’au 52, seulement quelques uns, généralement ceux qui ne me plaisaient pas, mais comme j’avais fait l’effort surhumain de m’y rendre, il était hors de question que j’en sorte sans pantalon, au risque d’aller cul nu par les rues.

 

Dans ces emplettes torturantes, Gros m’accompagnait toujours. Je me serais bien passé de lui et de la nécessité « d’essayer » mais c’était au risque d’acheter un pantalon trop petit. Alors je prenais sur moi, et saisissant sur mon bras tout ce qui me paraissait possible pour moi, je me rendais à la cabine d’essayage où Gros et le miroir – quel besoin de mettre ces miroirs là dedans – m’examinaient d’un œil goguenard, pendant que je me détestais en essayant de fermer les boutons de ceinture, compressant mon ventre, la tête vidée, incapable de décision lucide, mais capable de décréter que tel pantalon trop petit allait « se faire » en le portant et qu’il m’irait très bien dans trois jours quand j’aurais maigri.

C’était le moment de triomphe de Gros. Peut-être plus intense encore que lors des moments de ma nudité dont il devait se faire une joie à l’avance, souvent déçue. Car finalement, la nudité du gros sur la plage est acceptée, même si les regards neutres n’en pensent pas moins. De même la crainte de ma nudité lors d’une rencontre sexuelle se trouvait contournée par mon habileté dans le déshabillage, et surtout par le désir de l’autre transcendant mon corps, rendu normal – et normalisé – par la position allongée et le rapprochement qui donne une priorité à la connivence des épidermes, aux visages, à la voix et aux mots, aux organes sexuels.

 

Le magasin de vêtements était donc la gloire de Gros. A sa sortie, j’allais personnellement beaucoup mieux. L’épreuve était passée, je marchais longtemps pour savourer mon soulagement. J’étais paré pour quelques temps, j’avais de nouveaux pantalons, et il n’y avait pas de prochaine fois, c’était la dernière, car lorsqu’ils seraient usés, j’aurais maigri et j’entrerais dans le premier magasin venu pour acheter et me vêtir selon ma fantaisie. Cette disposition était, je dois l’avouer, une victoire de Gros, car, à l’époque, ce fut souvent à l’issu de ces achats que j’entrepris l’un de mes nombreux régimes.

 

Ceux ci furent toujours des réussites en ce sens que le nombre de kilos perdus a toujours été impressionnant. Ah bien sur, j’ai vu de ces reportages sur les gros et les régimes : L’apparence de certains est une consolation, il y a toujours pire que soi. Mais il vaut mieux alors ne pas se retrouver seul et se regarder nu dans la glace. Donc des succès. Suivis de remontées plus ou moins lentes, comme c’est bien connu, défaites joyeuses, revanches sur Gros.

Gros ne s’appelle pas Gros mais j’ignore son vrai nom. Il a choisi son surnom – apparemment ingénument complice – car il sonne comme une insulte, et, comme il est mince, elle est une gifle qu’il vous donne quand il s’annonce, quand un gros faiblit et laisse entrer Gros.

 

Ma guerre de quarante ans avec Gros a connu deux époques. Celle que je viens d’évoquer, qui me voyait admettre les arguments de Gros, sans pourtant m’y conformer. C’était un combat très simple. Sont venus ensuite la guerre à outrance, le choc frontal avec Gros, la révolte des gros. Plus question d’esquiver, l’heure était venue de l’affirmation de soi, de la revendication, de la remise en cause des normes sociales en matière de bourrelets et de ventre proéminent.

Cette deuxième phase de guerre civile a duré jusqu’à ce jour. Sans doute parce que je viens de la vivre, ai je plus d’estime pour ses armes, sa stratégie et ses motivations. Elle a été l’époque de la grosseur triomphante, de l’affirmation apparemment sans remords du bien-fondé des kilos, celle des vêtements achetés dans les magasins spécialisés, très chers, mais justement l’argent pour cela était venu. J’ai été un gros élégant et content de lui. Enfin je l’ai cru.

 

Ma guerre a eu des aspects moins estimables comme ces petites phrases détournées visant à écraser distraitement quelques maigres sous des apparences de gros bon vivant tolérant et « sympa ». C’était injuste, les maigres ne sont pas méchants avec les gros : Ce sont les petits qui le sont, teigneux et persécutants et ne pouvant s’empêcher de les agresser. Ils ont leurs problèmes, c’est certain et je ne suis pas loin de croire qu’il est plus important que celui des gros. Mais les gros sont à chaque fois surpris par ces agressions ne comprenant pas qu’on puisse leur en vouloir dans leur malheur.

 

Et puis, il y a eu la grosse. Une grosse dans mon lit. Deux gros ensemble peuvent croire un instant refaire le monde. Ils peuvent dans la vision l’un de l’autre se concevoir comme la norme. Comme sur ces photos pornographiques charmantes du début du siècle sur lesquelles posent des messieurs dodus à grosses moustaches avec des dames bien grasses.

La grosse est passée brièvement dans ma vie. Je ne l’ai pas présenté à mes proches. Avais-je honte d’elle ? Je ne crois pas. Simplement, elle ne le souhaitait pas. Je le comprends, chacune se veut unique.

La grosse m’a permis de me promener nu devant témoin sans aucune gêne, comme si mon corps était beau à voir.

 

La grosse m’a terriblement excité, en elle même, pas spécialement par un quelconque savoir faire. J’ai aimé ses énormes fesses sur le bidet et son rire, en me voyant l’observer dans cette position, trahissant le bonheur qui passait en elle de sentir le désir sans détour de mes yeux pour sa croupe offerte. J’ai apprécié ses seins mous tombant sur son ventre blanc, tendu, j’ai découvert avec surprise et appétit sa chatte grasse et je ne savais pas qu’une chatte pouvait être grasse : Etrange sensation comme si elle était d’une autre espèce, et pourtant je sais bien que toutes les foufounes ne se ressemblent pas, figues, abricots, moules ou soissonnets, saveurs variées, douces ou épicées ou salées ou sucrées, parfums d’orient, musc, girofle, terre humide, architecture débridée gaudesque, stalactites, stalagmites, chemins buissonniers, labyrinthes, forêt d’équateur ou savane ou champs de Beauce.

Le chat de la grosse était plat d’hiver, cassoulet ou bœuf bourguignon, généreux, à l’odeur pleine, offert en toute franche honnêteté, j’ai pu m’y repaître à satiété, toutes les papilles sollicitées, ce qui étourdit, est peut-être trop, mais ne risque pas de vous laisser cette sensation de nouvelle cuisine que peuvent donner certaines fentes étiques inclinant au désespoir de vivre. 

 

La grosse a surtout imposé sa présence et je sais bien que Gros était là, caché dans je ne sais quel placard, guettant un moment de répulsion pour se manifester et prêcher la minceur mais il fut bien déçu et n’en eut aucune occasion, aucun kilo excessif pointé du doigt ne vint gâcher mes heures avec la grosse. Nous avons baffré, bu, fait l’amour jusqu'à plus soif. Certes, je ne l’ai revu qu’une seule fois et ce fut fini. Parce qu’une grosse est aussi une femme ordinaire pouvant présenter des caractéristiques qui me déplaisent n’ayant rien à voir avec son apparence physique. Et réciproquement.

 

Depuis, je ne peux m’empêcher de poser un regard nostalgique sur les grosses de rencontre, tentant de discerner leurs formes sous les vastes oripeaux dont elles s’affublent généralement pour tenter les masquer. Cette façon de se vêtir est le résultat des méfaits de Gros qui doit les persécuter aussi, à moins qu’il existe une Grosse, consoeur de Gros. Et pourtant quelle absurdité ! Ce n’est pas par cet artifice qu’elles paraîtront minces. En revanche, elles font tout ainsi pour ne pas séduire ceux qui les apprécient.

 

J’ai gardé un doute de cette rencontre. On prétend que les contraires s’attirent et j’ai souvent rencontré des grosses avec des hommes minces, qui plus est, souvent petits. Alors il m’est venu à l’esprit que, même pour une grosse, je pouvais être bien trop gros. Gros, qui lit dans mes pensées, ne s’est pas privé de développer cette idée. Il a même joué au bon ami en me conseillant, d’un air désintéressé, de plutôt tenter de séduire des petites femmes minces, voire maigres. Je sais que ce bougre est la mauvaise foi incarnée et je n’accorde guère de crédit à ses propos, surtout quand il joue au copain. Mais tout de même, si c’était la grosse qui m’avait plaqué en s’arrangeant pour me faire croire que c’était moi qui le faisait ?

La grosse est une femme, et, je le sais, une femme sait bien faire cela. C’est habile, elle se débarrasse du type, et comme l’imbécile s’imagine que c’est l’inverse, il ne vient pas la harceler et la supplier de renouer, n’admettant pas que son charme ne soit pas irrésistible. Comme les femmes savent généralement ce qu’elles veulent, la méthode est bonne pour une rupture nette et rapide.

C’est une possibilité. Et si elle était avérée, serai je vexé qu’une « grosse » me laisse tomber ? Le serai je plus que si c’était une « mince » ? Il est heureux qu’il subsiste un fort doute car je vois bien le sourire sarcastique de gros quand il évoque cette hypothèse. Car enfin, si c’était le cas, uniquement n’est ce pas par hypothèse, cela signifierait du mépris pour une grosse femme…et du mépris pour moi. Et ce salopard de Gros jubilerait affreusement.

 

Ce que je déteste le plus chez Gros est son coté prêcheur. Il a la certitude que sa parole est la bonne : Ne représente-t-il pas la société, sa morale et ses règles ? Il ne lui vient pas à l’esprit qu’elles pourraient être différentes, ni même qu’elles puissent l’avoir été. Il fait son boulot sans état d’âme, conseille les médecins, les parents, les éducateurs, inspire d’innombrables articles et reportages sur l’obésité et les régimes, et surtout bien sur accompagne de près les gros comme un psy ou une drogue dure ou les deux à la fois.

Sa démarche rend l’idée de lui donner satisfaction totalement impossible pour tout individu doté d’un minimum d’autonomie et de dignité, c’est à dire pas grand monde.

 

Il reste cependant la nécessité de ne pas tomber dans l’une des vallées de fous, d’exclus ou de gros. On sait que le monde est composé de vallées dont l’une est la vallée de référence. C’est la seule qui permette la survie mais on ne vous y accepte qu’à la condition de ne pas être suspecté de déviation de la norme. En l’occurrence, la norme consiste à être mince, ou bien gros, mais, dans ce dernier cas, à condition de le regretter. Il est possible d’être gros mais en faisant mine d’en être affecté. Toutefois, avec le temps, si cette contrition ne mène pas à l’amaigrissement, la société ne laissera pas le gros développer une paisible existence.

 

En qualité de gros affligé (je ne parle pas d’autres tares déviantes), il se trouve aux limites de la vallée, mais toujours dedans, sur ses contreforts menant aux montagnes retombant sur les vallées avoisinantes où s’ébattent les exclus camisolés. S’il persiste, le monde de la vallée l’obligera à monter toujours plus haut dans la montagne. Le monde des normaux lui tournera toujours plus le dos, l’air de l’ignorer mais le poussant sournoisement du coude, et bientôt, il se retrouvera tout là haut, assis sur l’arête incertaine, risquant à tout moment de dégringoler dans une vallée de perdition.

 

Il faut réagir. Je le dis aux gros persistants. A toutes les mauvaises têtes, quelles que soient leurs déviances. « Ils sont trop forts. » Ne croyez pas qu’on peut vivre libre dans les autres vallées. Ils en contrôlent tout. Ils ne laissent pas s’y construire un autre monde qui donnerait un mauvais exemple pernicieux. Ce sont des camps de concentration. Alors il faut savoir qu’on ne peut vivre libre, ou à peu près, que sur les contreforts. Ce sont des lieux qu’ils surveillent peu. Souriez, montre leur la peau qu’ils veulent que vous portiez : Maigrissez, ne serait ce qu’un peu. Ou, pour le moins, dites que vous allez maigrir.

 

Mais auparavant, pour votre équilibre, pour vous sentir bien, enterrez Gros dans le fonds du jardin. On ne le trouvera pas, il compte fort peu. Il est tellement conforme qu’il en était devenu inefficace et allait perdre son emploi. Ils n’aiment pas qu’on les caricature, une apparence de pensée sied. Si vous n’en tirez pas gloire, on ne vous tiendra pas rigueur de sa disparition. Mais il faudra savoir donner le change, et ne pas se laisser avoir par un prochain Gros plus retors qu’ils ne manqueront pas de vous envoyer.

 

Le compte de Gros réglé, revenez sur terre, rentrez vous asseoir au coin du feu, allumez un bon Havane, servez vous un Cointreau sur glace pilée et plongez sans retenue dans les extases interdites. Ne pensez à rien, le régime, c’est demain seulement.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article