Ré-édition
GARTEMPE
Hier après-midi, la rivière est venue me voir. Elle s'appelle Gartempe. Ça lui va bien. Elle est très jolie, sa taille est fine et ses yeux brillent.
J'étais un peu étonné : Habituellement, c'est moi qui vais la voir et je ne l'attendais pas. Il est vrai qu'elle travaille chez elle et qu'il ne lui est pas facile de s'absenter. En raison de son métier, elle peut être sollicitée à toute heure. J'en sais quelque chose, nous sommes parfois dérangés à des moments où l'on préférerait être seuls ! Les gens sont de plus en plus sans-gêne et ne pensent qu'à eux.
Cela pour dire que je n'étais pas préparé à sa visite. Il était peut-être 14 heures, et je venais à peine de me lever m'étant endormi fort tard. J'étais en robe de chambre, les cheveux hirsutes. J'avais pris mon café et après avoir rallumé la cheminée, je me préparais à me servir un petit Calva tout en écoutant un vieux disque de Damia.
Le temps était mi-neige, mi-pluie, et Gartempe avait les cheveux blancs de flocons fondants. Son eau était toute mouillée, et ses yeux en étaient troubles et mélangés. Elle portait une robe sombre et épaisse qui masquait le léger embonpoint qui lui vient toujours en hiver : Bien qu'ayant fait des études assez poussées, Gartempe a gardé le rythme de la campagne et prend des réserves vitales à la mauvaise saison.
Quoi qu'il en soit, même ronde ainsi, je l'aime. D'ailleurs j'aime les femmes girondes mais je ne devrais pas prononcer ces mots, Gartempe est très jalouse.
Etais je content de sa visite ? Je ne pourrais répondre positivement car je n'aime pas me présenter aux dames dans mon accoutrement de grizzli au réveil. Surtout quand la nuit n'a pas été commune. De plus le caractère inaccoutumé de cette visite, non seulement troublait mon lent éveil aux rythmes étudiés, mais de plus pouvait être porteur d'événements déplaisants.
D'un autre côté, bien que sans apprêts et non fardée, elle était vraiment très belle ainsi, tout juste sortie de son lit.
D'autant qu'elle s'était laissé couler dans mon étreinte et que je ne tardais pas à explorer les méandres délicieux de son corps et à plonger délicieusement en elle pendant que ses longs bras si fragiles enserraient mon buste ému et velu.
Les bonnes choses n'ont qu'un temps. J'offris quelques boutons d'or à Gartempe - elle en raffole - dans l'espoir de l'amadouer. Je sentais une atmosphère d'orage ou de grêle. Je l'imaginais tombant sur le lit déserté de Gartempe. Il en serait tout cabossé et elle dormirait mal. Gartempe précéda mes questions :
- C'est décidé, je laisse tomber ce boulot, il y a trop de choses que je ne peux plus assumer. Déjà les noyés, tu te rappelles, celui de cet été que j'ai dû charrier huit jours. Ne dis rien, je sais, je n'y suis pour rien, il n'empêche que c'est dans les rivières qu'on se noie, pas dans les près ! Et là, non, je n'en peux plus, voilà des mois que je déborde, nous ne sommes qu'en hiver, grosse comme je suis, avec la fonte des neiges, je vais éclater au printemps et tout submerger. Je ne veux plus, assez de catastrophes, assez de morts ! Je ne suis pas faite pour cela : Pour quelques jours de grâce en été, j'assume tous les maux de l'enfer le reste du temps. Je sais, je fertilise, je nourris, j'abreuve, je sais... Mais qui m'en remercie ? Pas même toi ! Ne dis pas non, je ne t'ai pas vu depuis quinze jours et je te trouve là jouant avec le feu !
Et voilà encore les méfaits de la télé ! Gartempe se prenait pour un torrent dévalant sur Vaison la Romaine ou pour la mer recouvrant le Bangladesh ! A ma connaissance, elle n'avait jamais fait mieux que recouvrir quelques prairies pour caresser le museau de bovins étonnés, et, elle avait beau faire, jamais elle n'avait réussi à empêcher les voitures de franchir ses petits ponts. Quant au noyé, il s'était avéré qu'il avait eu une crise cardiaque en déjeunant au bord de Gartempe et lui était tombé dedans, ce qui certes n'est pas très propre. Mais ainsi sont les rivières frustrées et j'étais un peu responsable.
- Ma chérie, tu sais bien que j'ai dû retourner à Paris quelques jours pour mes affaires ! Je connais les difficultés de ton travail, mais tu sais il y a pire. Si tu connaissais le canal Saint-Martin, c'est tous les jours qu'il engloutit les noyés !
- Saint-Martin, c'est ça que tu fréquentes maintenant ? J'en étais sûre ! Tu revois la bande de la Seine ! Ah celle-là, une vraie traînée, mais elle te fascine toujours, plus elle est sale et puante, plus elle te plaît ! Les sons et lumières, les plaisirs frelatés, c'est ta vie, et quand tu viens me voir et me mentir, c'est pour te refaire une santé avant de retourner en forme à tes affaires dégoûtantes ! Ah que je suis malheureuse !
- Gartempe, tu sais que je t'aime. Mais il faut bien que je vive. Seine, je suis obligé de la croiser quand je sors. Si je mets le nez dehors, fatalement je vais tomber sur elle, un jour ou l'autre. Je ne suis qu'un pauvre affluent et je suis ma pente. Ne me crois pas plus fort que je ne suis. C'est vers toi que je voudrais toujours couler !
Je mentais, chacun sait que je suis un océan englouti mais Gartempe n'a pas besoin de le savoir, ça gâcherait nos rapports. Ici, à la campagne, elle ne risque pas de l'apprendre et c'est bien comme ça. En même temps, si Gartempe prenait l'habitude de venir me voir, elle allait fatalement prendre pied dans une partie de ma vie que j'ai toujours préféré lui occulter. Et nos rapports idylliques pouvaient s'en ressentir. Aussi bien, pour les sauver, j'usai d'une ruse que l'on jugera à l'aune des principes que l'on veut bien adopter.
- Mais Gartempe, j'y pense, c'est l'ouverture de la pêche aujourd'hui ! Pour le coup, tu n'auras plus besoin de démissionner ! Si tu ne rentres pas rapidement, c'est le licenciement sec ! Remarque que si tu veux rester, tu es chez toi. Mais réfléchis bien, c'est une lourde décision pour l'avenir, et la prendre sur un coup de tête...
C'est ainsi que Gartempe ondoya rapidement jusqu'à son nid originel, et qu'au soir un voisin me porta quelques truites braconnées.
Je remis des bûches, le feu menaçant de s'éteindre après le passage humide de Gartempe. Quelle vie, pensais-je.
Je refis un café, allumai un cigare, sa fumée me prit.