BOUTS DE MÉMOIRE
FERNAND
Fernand était un guerrier dont l’arme était une longue barre de fer.
Fernand était un guetteur au grillage de son domaine surveillant l’ennemi qui viendra, vipères, souris, taupes, et peut être les hommes.
Ce jour là, il me voyait sur mon terrain en pente, là où mes prédécesseurs avaient comblés une cavité creusée pour on ne sait quel projet non abouti, à grands renfort d’objets ménagers condamnés, recouverts de bons gros cailloux creusois.
Il me voyait, passait, ne disait rien. Il me voyait m’acharnant pour arracher ce bout de tuyau de ferraille qui dépassait là, m’empêchant de passer tout droit, fièrement et sportivement sur mon tracteur tondeuse que j’allais souvent embourber dans les fougères du fond humide, à croire que je le faisais exprès, rien que pour avoir l’occasion de descendre du siège de l’engin et, d’un pas tranquille, examiner la situation, et calmement prendre le devant de la tondeuse, la dégager et la déplacer vers une terre plus ferme, me sentir maitre de la glaise.
En ce temps là, je n’avais mal nulle part, et je jouissais d’exercer ma force à cet âge mur, le plus étonnant, c’était qu’elle était très réelle - n’ayant jamais rien fait pour l’acquérir, je me suis toujours étonné d’en découvrir l’importance -, du coup je me sentais le plus « fort du monde », et je pensais que c’était pour l’éternité.
J’avais ainsi entrepris de nettoyer mes 5000 m2 de terrain, trop longtemps abandonnés, de tous les débris que les hommes y avaient déposés, et ceci fait d’en apprivoiser la nature. Je me promenais volontiers poussant une brouette pleine à ras bord de bons gros cailloux que j’avais extraits affleurant de la surface ,et qui devaient peser chacun entre 10 et 20 kilos.
Selon la même logique - ne parvenant pas à tirer ce foutu tuyau, dont la plus grande partie, tel un iceberg, plongeait dans le sol profondément coincé par les cailloux – j’estimais qu’il n’était pas question que quelques foutus caillasses se mêlent de me résister et cela faisait une heure, que je dégageai caillou après caillou et qu’il y en avait toujours de nouveaux en dessous, la longueur du tuyau devenant diabolique, comme plongeant dans les entrailles de la terre.
Un peu las, je décidais d’une pause, et avisant Fernand binant ses salades, je me dirigeais vers le grillage de séparation de nos domaines pour y tailler une de nos bavettes habituelles.
Fernand disait des mots que je ne comprenais qu’à moitié, d’une part à cause de son accent et d’autre part parce qu’il estimait que certains contextes étaient réputés connus et qu’il était inutile de les décrire. Je me gardais bien de demander des précisions, me contentant d’opiner d’un air entendu.
Je disais aussi des mots que Fernand comprenait à 10% puisqu’il était presque sourd, je haussais seulement la voix quand j’estimais nécessaire d’être précisément compris, c’était très rare.
D’ailleurs, il était parfaitement inutile de comprendre nos mots pour se comprendre, la musique des paroles, les pauses, les soupirs, les rires, les mimiques, les gestes, suffisent bien pour entretenir une riche conversation et nous nous entendions parfaitement dans ce dialogue d’une rare poésie.
Curieusement, j’avais peu de temps auparavant, parfaitement compris les mots de Fernand.
C’était à l’occasion d’une livraison de bois pour l’hiver. Mon fournisseur d’alors était un cousin de Fernand . Il habitait un hameau tout en haut de l’autre versant de la vallée que nous avions devant les yeux , on le voyait donc venir de loin sur son tracteur tirant une longue et plate charrette couverte de bois .
Il emmenait avec lui un voisin assis au bord de la charrette.
Il franchissait la Gartempe, remontait jusqu’à Condat, notre hameau, mais ne rentrait pas directement chez moi : Il allait jusqu’à la « place » et revenait en arrière, s’arrêtait devant chez Fernand et descendait pour aller embrasser Marie-Louise, quasi impotente dans sa cuisine.
Et puis il redescendait chez moi et stoppait devant l’entrée de ma grange où je stockais mon bois. Fernand suivait, je ne lui ai jamais demandé de m’aider mais il lui paraissait une grande évidence que lorsqu’on décharge le bois du voisin, on vient donner un coup de main.
Nous faisions la chaine, un sur la charrette, deux intermédiaires et le dernier empilant et rangeant le bois.
Ca allait vite et bientôt j’avais mes six stères parfaitement rangés, paré pour l’hiver .
Pendant l’opération, ces trois hommes se laissaient aller à parler patois. Le (les) patois creusois de cette région est très particulier parce qu’elle se trouve juste à la jonction des langues d’oc et d’oïl, empruntant aux deux.
Sans doute, aidé par mes bonnes connaissances du latin et de l’espagnol, je me rendis compte que je comprenais l’essentiel de leurs conversations, plus facilement que le français de Fernand. En tout cas, lorsque je fis un commentaire (en français) sur ce qu’ils venaient de se raconter, je sentis sur moi trois regards étonnés.
Il faut peu de choses parfois pour s’attirer un peu de sympathie.
Un ou deux canons bus assis devant ma cheminée, conclurent cet épisode d’échange viril campagnard.
Derrière le grillage, je ne sais pourquoi, je me mis à parler plus fort pour exprimer mon problème de tuyau à Fernand. Il répondit par des mots que je ne saisis pas, fit un ou deux gestes, mais je compris qu’il allait venir examiner mon chantier.
Ce n’était pas ce que je voulais : Je voulais seulement confier à quelqu’un l’impasse de mon problème, je ne voyais pas ce que Fernand pouvait y faire : Fluet comme il était, je ne le voyais pas m’aider à dégager avec moi les énormes cailloux.
Il descendit, muni d’une longue barre de fer, épaisse, d’environ trois mètres de long. Je crois qu’on appelle cela une barre de mine.
Il cracha d’abord dans ses mains, les frotta, comme il le faisait avant tout effort physique, pratique miracle qui éliminait toute douleur arthritique, et il donna quelques coups de barre sur la caillasse, sans résultat.
Prétentieux, je me dis qu’il fallait mieux que ce soit moi qui frappe, la puissance de mon bras devant se révéler rapidement plus efficace.
Je frappais donc comme un sourd, pour caner d’épuisement cinq minutes après : Le tuyau était toujours vivant.
Alors Fernand repris la barre. Il tâtonnait, donnait quelques coups au même endroit, et, sans résultat, déplaçait le lieu d’impact. Il laissait tomber la barre, son bras accompagnait le mouvement, mais sans forcer.
Il gagna la partie, en plusieurs fois, le tuyau bougeait, on en tirait un bout, il refrappait ailleurs, la roche se fendillait, s’effritait, dégageant la maudite tubulure.
Et voilà, c’était fait, il ne restait plus qu’à reboucher le trou.
Fernand m’avait appris que la Creuse c’est d’abord du caillou, de la roche, du roc, ça ne s’affronte pas de face, ça se contourne, ça s’apprivoise.
Il m’a appris ça et quelques autres choses encore.
Il est mort à la fin de cet été 2013 à 89 ans, la hernie qu’il refusait de soigner a fini par le dévorer. Il est dans la terre, sur les cailloux.