FACE DE CARÊME
Réveillé à 5 heures du matin. Faut être con quand même quand on est retraité et qu’on n’a rien à faire qui vaille la peine de se lever avant midi, dimanche ou semaine. De plus, c’est ma faute, quelle idée de se coucher à minuit, alors que mon ordinaire, c’est 2-3 heures, 4 parfois. Je me demande comment j’ai fait pour m’endormir si tôt. Un peu trop de vin, ça doit être ça.
Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais en profiter pour faire l’andouille guillerette, enfiler une tenue de jogging et aller escalader la butte Montmartre. J’ai ma dignité, on ne m’impose rien. Sauf de me lever, uniquement si c’est ma vessie qui le demande, une copine. D’ailleurs, il y a couvre-feu jusqu’à 6 heures.
Pour de vrai, ma vessie ne demandait rien du tout, ou pas grand-chose, à 5 heures du matin – Ce n’est pas son heure du tout, elle ne commence à couiner qu’à partir de 9 heures - mais je me suis quand même levé parce que lorsque je suis allongé et éveillé, j’ai mal à la tête. Un peu, pas trop. Une tumeur, forcément maligne, sans doute, même certainement, ça me fait angoisser, alors en me levant l’inquiétude s’évanouit, je ne sens plus rien. On verra plus tard, si j’en parle à mon médecin, va m’envoyer faire une radio ou un scanner ou un IRM, ou aller voir un spécialiste à l’autre bout de la géographie, ou un truc du genre, attendre, y passer, re-attendre, encore des emmerdes, trucs à faire, non je veux pas, après tout si c’est ça, il n’y a rien à espérer, alors hop une bonne lame de rasoir et coule le sang pourpre sur le pucier.
Je ne le ferai jamais. Peut-être que si quand même s’il y a trop de douleur ou de déchéance.
En attendant cette fin glorieuse, ce matin mon cerveau douloureux s’est réveillé avec en lui l’expression « face de carême ». Et aussitôt il s’est demandé si on disait « tête » ou « face ». D’où le lever rapide, bol de café et internet pour savoir. Eh bien les deux sont possibles mais avec nuances : On dit, « faire une tête de carême » et avoir une « face de carême ».
Grosso modo, ça signifie faire ou avoir triste mine. Et, pour les plus jeunes (Exception faite des rares jeunes chrétiens attentifs lors du catéchisme), le carême c’est une période de 40 jours de jeûne chez les chrétiens, équivalente au ramadan des musulmans (Aujourd’hui dans ce pays chrétien, tout le monde sait ce qu’est le ramadan, mais beaucoup ne connaissent pas le carême). Avec la fameuse mi-carême, jour des crêpes avec plein de beurre salé dedans. Le carême, période maigre pendant laquelle on ne mange pas de viande ni de produit animal, d’où la tristesse qu’évoque l’expression. Du véganisme ou du végétarisme d’antan.
Mais la réflexion la plus sinistre que cette face de carême a induit dans mon cerveau déglingué, c’est que plus personne n’emploie cette expression et que même une majorité de gens ne l’ont jamais entendue ni lue, et donc ne savent pas ce qu’elle signifie.
Et là je me suis dit que, bien que n’étant pas entré dans le quatrième âge, j’étais bien vieux pour connaitre des expressions que j’ai entendues pour la dernière fois dans mon enfance, et qu’une majorité de mes contemporains ignorent et ignoreront de plus en plus. Certes on disait « bagnole » dans mon enfance et on le dit encore, ce n’est pas démodé. Mais on ne dit plus une « tire » pour une voiture. Si je rencontre un jeune, je lui sortirai ce mot, au cas où il me causerait de « ken » ou de « moura », avec un air initié.
Ouais, bien que conservant une amitié pour la vie, et ayant bien conscience que lorsque je mourrai le monde cessera d’exister puisqu’il est tout entier dans ma tête, et je ne suis pas un meurtrier destructeur, il me semble qu’il vaudrait mieux ne pas vivre jusqu’à cent ans et coup de chance, je ne vois pas comment ce pourrait être le cas. (Mais j’envisage le printemps, c’est plus raisonnable).
Tout ça vaut bien un extrait de chanson, vous l’attendiez, cette fois il s’agit de « la centenaire » de Lynda Lemay :
J'ai connu la grande crise
J'allais avoir 30 ans
J'ai connu les églises
Avec du monde dedans
Moi j'ai connu les chevaux
Et les planches à laver
Un fleuve si beau
Qu'on pouvait s’y baigner