ET VLAN
J’ai décidé, il y a peu, de vivre encore une quarantaine d’année, ce qui devrait me mener à l’âge raisonnable de 112 ans. Les autorités médicales qui m’assistent ont fini par admettre le concept, non sans quelque réticence, mais la perspective de pouvoir se glorifier d’un exploit médical exceptionnel a suffi pour les convaincre.
C’est, je pense une sage résolution car elle s’accorde assez bien à ma préférence pour la vie, et à ma détestation de la mort, qui est toute caca boudin. Imaginez une seconde que je n’existe plus, vous admettrez que ce serait dramatique.
Ma tolérance pour les gens qui ne pensent pas comme moi a certes des limites, mais je n’ai rien contre les gens qui préfèrent la mort, qu’ils crèvent et bonne bourre. En revanche j’ai une grande détestation pour les gens qui prétendent être prêts dans leur grande sagesse, prêts à partir dans la sérénité et la dignité.
Propos de bonimenteurs qui ont vu ça au cinéma ou dans les livres et qui veulent se la jouer grande âme. La vérité, c’est qu’être condamné à mourir dès sa naissance, ça justifie qu’on en gueule de rage jusqu’à son dernier souffle, et la noble dignité de la fin de la vie, foutez-la-vous dans le cul.
Donc 40 de rab. Outre que pendant ce petit plus je serai vivant, c’est le plus important, l’avantage est de connaitre la fin de l’humanité. Ça nous mène jusqu’en 2059, c’est jouable. Et puis si ce n’est pas le cas, on pourra toujours prolonger de 10 ou 20 ans : Pour assister à un évènement d’une telle importance historique, ça vaut la peine de faire un effort.
J’imagine déjà le scénario de cette fin : On verra en quelques petites semaines, peut être quelques petits mois ou années, les corps humains s’effondrer, tomber comme des mouches sur les boulevards ou dans les champs, brulés, noyés, asphyxiés, enfouis, emportés par le flot joyeux des ouragans géants, les poulpes farceurs et à l’œil taquin chevauchant les vagues avant de s’échouer sur des grèves régénérées et de prendre notre place en prétendant, prétentieusement, faire mieux.
Soit, je ne verrai pas cela puisque je serai devenu viande avariée. A moins de me faire poulpe dans les derniers temps de mon âge d’homme. Malin.
Enfin, cette prolongation de vie et la fin que je viens de décrire éviteront des obsèques fastidieuses et couteuses. Ce n’est pas le dernier avantage de la formule. Voire, car l’engagement médical qui m’assure 40 ans de plus, a mis en bas du contrat, écrit hypocritement en petits caractères, une clause d’exception, à savoir les accidents. Autrement dit, je pourrais demain me retrouver mortuzaise (déformation populaire de mortus est) comme le disait ma chère maman, suite à une collision avec une trottinette électrique qui m’enverrait dinguer contre une bordure de trottoir qui ferait éclater ma boite crânienne, ceci malgré la solidité bien connue de mes os de néanderthalien.
Et dans ce cas, je ne couperais pas à des obsèques, entouré de gens aux mines tristes et compassées. Du moins, si la trottinette fait son œuvre dans un délai rapproché. Si c’est dans 30 ans, il n’y aura plus grand monde pour m’obséquer, ou s’il en reste, ils seront dans des ehpads et m’auront complètement oublié, tout occupés qu’ils seront à apprendre à baver proprement.
J’y ai déjà pensé à mes obsèques. Avant-hier encore, je me disais qu’il serait beau et grand de disparaitre accompagné du largo du concerto en fa mineur de JS B, par Glenn Gould au piano de préférence. Et après j’ai pensé, pour faire plus populaire, à la version vocale des Swingle Singers.
Ça, c’était avant-hier. Mais on n’est pas voué à être con jusqu’au bout et à se prendre pour un être d’exception en prétendant péter plus haut que son cul : Je le dis clairement, on n’y arrive pas. J’ai essayé toute la journée, rien à faire, j’en ai le fondement bien irrité. Ça donne à réfléchir.
Alors, on fera ce qu’on veut de ma carcasse. Mais, en cas de cérémonie, j’avance deux demandes.
La première, c’est qu’au cas où il serait question de boire à ma santé, cela se fasse réellement et que l’assistance lève son verre, et se jette un gorgeon derrière la cravate. D’ailleurs, même si on n’en cause pas, j’aimerais qu’il en soit ainsi, ne serait-ce que par un souci minimum de respect de ma personne. Un petit Saint Véran ou un Chablis par exemple. Mais si vous préférez un pétard ou une verveine, ça ne dérange pas, l’essentiel est de sublimer un peu son humanité.
Et puis je voudrais aussi qu’on passe une belle chanson. Hier soir, avec une amie, nous sommes tombés d’accord sur un chef d’œuvre interprété par Fernand Reynaud. En voici le texte :
ET VLAN, PASSE MOI L’EPONGE
Un samedi ma femme Germaine
Me dit tu vas prendre un bain
çà fait bien plus de 8 s'maines
Que tu t'es pas lavé les mains
Elle m'apporte une bassine
Avec de l'eau chaude dedans
Et moi nu dans la cuisine
Je lui chante en rigolant
Et v'lan passe l'éponge
Et v'lan fais moi guili
Et v'lan passe l'éponge
Et v'lan gousi gousi
C’est simple, sobre et de bon goût, le message est là, exprimé avec légèreté, l’idéal pour dire adieu aux aimables bipèdes qui repartiront avec cet air joyeux et obsédant que je leur aurais mis en tête pour la journée au moins. Ils m’en maudiront et c’est mon souhait, car rien de tel pour se débarrasser du souvenir d’un disparu et passer à des choses plus attrayantes.
Que je suis bon. Rien à faire, on finit toujours par se prendre au sérieux, même dans la plus grande dérision. On n’y échappe pas mais on peut faire des efforts méritoires. D’autant qu’il va pleuvoir. Misère.