ET APRES ?
« Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. »
Annie Ernaux
Les textes de fol espoir de lendemains qui chantent se multiplient ces temps-ci, avec plus ou moins de lyrisme, plus ou moins de projet construit, plus ou moins d’écriture élégante ou de combat, plus ou moins d’ambitions pour le « nouveau monde » d’après.
Ils sont nombreux à s’y mettre, médiatiques ou non, de Hulot à Cyrulnik en passant par la magnifique Annie Ernaux dont le texte ci-dessus parait très raisonnable par rapport à d’autres exaltations. On attend les productions de nos philosophes d’opérette, que devient l’Onfray, je m’inquiète ?
Ils ont tous un leitmotiv commun : Demain, rien ne sera plus comme avant. Bah mon colon, voilà autre chose. C’est possible ça ? Et pourquoi donc ? Simplement parce qu’on le souhaite ?
Il y a tout de même deux grands obstacles à ça, et, à ma connaissance, ils n’ont pas été renversés, pas même ébréchés.
Le premier est le peuple des humains lui-même. Dans nos pays dits développés, il existe dans ces populations très minoritaires des minorités qui s’agitent pour un monde nouveau. Certes, elles ont le vent en poupe ici. Sont bien capable de convaincre nos concitoyens de bien trier leurs poubelles et ne plus jeter les papiers de bonbons dans la rue. Et même de manger des produits sains pour ceux qui ont les moyens de les acheter.
Mais enfin, ça s’arrête là. N’attendent que la fin de l’épidémie pour se ruer sur la consommation de tous les objets bon marché fabriqués ailleurs par de pauvres gens. Sans doute, sont-ils prêts à exiger que les produits de santé soient dorénavant fabriqués en France. Et même quelques autres produits. Le mouvement de relocalisation se fera dans les quelques domaines où ça correspond à une rentabilité redevenue possible, c’était déjà en train de se faire. Et pour le reste non. La loi de la concurrence et du profit est incontournable.
Et même, rêvons, si les peuples des pays développés voulaient imposer un nouvel ordre économique, le reste de l’humanité, 90% donc, ne veut qu’une chose, vivre comme nous, consommer comme nous.
On peut considérer qu’il s’agit là d’un obstacle surmontable, qu’un fort mouvement d’opinion mondial changerait, par enchantement, les mentalités et les aspirations de la majorité de l’humanité.
Ça ne suffirait pas. Car il y a le deuxième obstacle, le premier, l’essentiel : La minorité des possédants des trois quarts des richesses et qui n’ont aucune raison de s’en laisser déposséder parce qu’on le leur demanderait, qui s’appuient sur un système économico-social qui garantit leur suprématie et leur prospérité. Ils ont le pouvoir économique, celui de mettre à terre un pays qui se rebellerait, l’affamer si nécessaire, aussi puissant et déterminé serait-il. Ils ont à leur service les politiques, l’armée, la police, l’essentiel des media.
Et ils nous annoncent déjà la suite car après la pandémie, pendant laquelle ils rachètent à bas prix les valeurs des petits porteurs, il leur faudra le plus vite possible reconstituer leurs profits, et leurs chargés de mission politiques nous annoncent déjà qu’il nous faudra travailler plus et dur, avoir moins de protections en tout domaine , accepter l’austérité pour « reconstruire le pays » et faire « repartir la croissance », et on fera de la dette (dont Le peuple est responsable) l’incantation suprême pour mater les réticents et autres mal-pensants.
Ce qui cloche le plus dans tous ces écrits et déclarations sur ce lendemain merveilleux, c’est qu’il semble que des millénaires d’histoire ne servent jamais d’expérience. Régulièrement toutes les aspirations omettent – soigneusement, pour ne pas dire volontairement – de se poser la question du pouvoir, de la prise de pouvoir, pour commencer à mettre en place ce nouveau monde, et pas seulement ici, dans un seul pays, ni même dans une seule Europe. Une autre organisation socio-économique demande un bouleversement mondial et donc une prise de pouvoir mondial par les peuples. Une prise de pouvoir même à l’échelon nationale a toutes les chances de se voir étouffée et sabotée par les forces libérales mondiales.
Une puissance moyenne encore forte comme la France, si elle est seule, n’y résisterait pas à terme. Ce qui ne signifie pas que la prise de pouvoir locale soit inutile mais elle doit rapidement organiser sa propre contagion, devenir exemplaire et se dupliquer ailleurs, c’est le seul espoir.
Quelle prise de pouvoir ? Certainement l’idéal serait-il la prise de pouvoir à l’échelon local et qui se fédère par la suite. Une prise de pouvoir municipal en quelque sorte, qui s’empare de tous les lieux essentiels de domination et ou d’administration. Bien que cette prise de pouvoir soit la meilleure garantie de démocratie populaire ultérieure, on l’imagine mal obtenir l’adhésion d’une part significative de la population. Et on connait la nocivité des minorités qui se prennent pour des avant-gardes.
Le plus réaliste est la prise de pouvoir par les urnes. Sa probabilité est mince. Elle suppose qu’une partie importante du peuple ne supporte pas le retour à l’ordre antérieur, qu’il ne perçoive aucun des changements qu’il espère, voire subisse le retour de nouvelles réformes anti-sociales comme celles mises en application par Macron depuis son arrivée au pouvoir. Et donc qu’il fasse savoir son mécontentement en se révoltant. Il peut y avoir trouble, ici et dans d’autres pays, et dans ce cas le monde des possédants incitera à un changement des gouvernants discrédités.
Le plus probable, c’est qu’alors un parti fascisant et antidémocratique capte les aspirations populaires. C’est un scénario classique, cette solution est le recours et le salut du capitalisme et des possédants.
L’autre hypothèse est l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dit de gauche. Dans ce type de situation, il sera normalement chargé de calmer le jeu et le peuple en accordant quelques mesures sociales et en promettant beaucoup, ce qui a pour conséquence d’éteindre le feu. Après quoi, comme il aura finalement déçu, il sera remplacé par un gouvernement de droite classique.
Il y a cependant une possibilité que cet étouffement ne se produise pas si existe, comme en 36, une très forte mobilisation populaire qui impose ses aspirations à ce gouvernement social-démocrate et l’oblige à s’attaquer aux forces économiques hostiles.
Mais pour que cela soit efficient durablement, il faudrait deux choses : D’abord que cette mobilisation populaire aille au-delà du scénario de 36 : Il faudrait qu’elle entraine la prise de pouvoir local, à savoir les grandes entreprises, les administrations, les armes, et surtout la communication, l’informatique et internet. Et simultanément ou peu après par contagion, il faudrait les mêmes mouvements de prise de pouvoir dans de nombreux autres pays.
Totale utopie, me dira-t-on ? J’en suis bien d’accord. Mais moins que celle consistant à espérer que le monde change par la volonté du Saint-Esprit et que tous les esprits soient touchés par la grâce, que les « fonds vautours » des places financières se repentent et ouvrent grands leurs coffres-forts et distribuent les billets aux populations attendries, et que tous marchent main dans la main vers un avenir radieux de liberté, d’égalité, de fraternité, et de dignité, on l’oublie toujours celle-là.
Je ne parle même pas du problème des forces armées. Une armée de métier, des CRS, des garde-mobiles sont les forces d’oppression dont les possédants disposent physiquement. Cependant une prise de pouvoir par les urnes peut éventuellement bénéficier de réflexes loyalistes chez certains officiers malgré leur hostilité à la politique menée. Quoi qu’il en soit tout changement d’envergure nécessite, à défaut d’adhésion ou de neutralité, la mise hors d’état de nuire ou la destruction des forces militaires ou assimilées. Certes la communication et la maitrise de tout ce qui dépend de l’informatique sont aujourd’hui l’essentiel dans une prise de pouvoir, mais on ne peut pour autant négliger l’ennemi physique classiquement armé.
Utopie, je le répète, mais utopie réaliste car elle pose la question essentielle du pouvoir de mettre en œuvre ce à quoi on aspire. Question que tous se gardent bien de poser ces temps-ci, à tel point qu’on se demande si ces propos enchantés dont on nous régale n’ont pas d’autres objectifs que nous bercer de rêves en ces temps de difficile confinement.
Ma vision de cette indispensable prise du pouvoir, préalable à toute autre action, est peut-être périmée et archaïque. Toute critique me parait bien possible. Mais en tout cas qu’on apporte une solution à cette question du pouvoir de faire, une quelconque réponse, un début d’affrontement de la réalité, sinon, aussi splendide soient-ils tous ces mots répandus sont bien vains.
Mai 68 n’a abouti à aucune prise de pouvoir. Les organisations dites révolutionnaires n’étaient que des groupuscules insignifiants (Un soir de manif, tout le bureau politique de la JCR - Organisation de Krivine, ancêtre de la Ligue communiste, 400 militants max à l’époque – se trouvait en taule. Bonjour l’efficacité.). Le parti communiste et la CGT, fidèles au Kremlin, excluaient toute tentative de prise de pouvoir et accompagnaient le mouvement en le freinant des quatre fers, et l’orientaient vers la satisfaction de revendications catégorielles. Etc.
Après mai 68, des milliers d’entreprises autogestionnaires ont vu le jour avec cette idée de prendre progressivement de l’intérieur le pouvoir économique. C’est le contraire qui s’est produit. La loi du capital et de la concurrence ont eu raison progressivement de ces initiatives. Elles avaient toutefois un mérite : A défaut de prise de pouvoir d’un coup, elles prétendaient initier une prise de pouvoir progressive dans le cadre d’autres rapports sociaux et économiques. Ça a échoué, du moins ce fut une tentative de réponse à la question du pouvoir.
Le pire n’est jamais sûr, on n’aura peut-être pas les fachos de le Pen. On aura probablement les mêmes, remaniés qui nous annonceront combien il est nécessaire qu’on en chie et combien il faut renoncer aux rêves.
C’est bien certain que demain rien ne sera plus comme avant, car très probablement demain sera pire qu’avant.
Mais si vous me garantissez que la révolution, c’est pour septembre, j’attends un peu avant de choper le pangolino, je voudrais bien voir ça pour mourir heureux.