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Emile

 

EMILE

 

 Mon oncle Emile était un artiste. Peintre, surtout aquarelliste de grand talent. En sus d’être artiste, il faisait très bien l’artiste. On dirait qu’il « soignait bien son image », son aura, finissant par croire aux ornementations de sa personne dont il se parait au fil des temps.

 

C’est ainsi qu’avec mon frère, on s’est un jour demandé combien de ponts encore debout il pouvait bien encore rester en France après tous les dynamitages opérés par boum boum Emile pendant la guerre. Quand on sait qu’avant-guerre, il était catho militant et Action Française, on s’interroge un instant.

 Il y en eut tant de reconvertis, vrais ou imaginaires. Après tout, même dans ce dernier cas, il y a l’envie d’être quelqu’un de bien, c’est mieux que de persister dans l’ignoble. Je suis d’humeur paisible, ça ne saurait durer.

 Emile n’avait pas besoin de faire l’artiste pour être artiste. Mais il avait besoin d’être reconnu : Qu’en 2017 l’un de ses neveux évoque sa mémoire et son talent lui importait peu, il lui fallait une reconnaissance immédiate et visible de son vivant.

 Il faisait ce qu’il fallait pour cela, et moi, enfant, par quelques-unes de ses pirouettes, j’ai été parfois impressionné. Comme cette fois où un jour de Toussaint, il m’a fait me coucher à côté de lui au ras du sol à l’entrée du cimetière pour me faire admirer l’enfilade de couleurs des chrysanthèmes dans la grande allée.

 Ce faisant, il se faisait remarquer comme l’artiste, l’original, au milieu de la foule empesée et grave venue honorer ses morts, pot de fleurs sous le bras.

 Légère provoc, on ne peut être dupe. Mais pour moi, c’était une découverte, une révélation que l’on puisse faire ça et regarder le monde et les choses d’un autre point de vue, par en dessous, dessus, sur le côté, peu importe mais autrement, et être autre…Je ne développe pas, on voit toute la conséquence de ce jour-là.

 Et cette autre fois où il parlait de truites. Non, pas d’espèces de truites, de tailles de truites pêchées en abondance, de manière de cuisiner les truites, de truites braconnées, de sauvages truites ou d’élevage…non de truites de montagne, seules dans une eau claire d’un léger ruisseau un peu torrentueux, folâtrantes et luisantes, se hissant au fil de l’eau pour prendre le soleil de fin de printemps, et se glissant le long de la rive pour gober un délicieux bouton d’or…

 Ma raison m’incline à penser que les truites ne happent pas les boutons d’or penchés sur la berge et ne se font pas bronzer (qui sait ?). Mais la réalité du monde de Jean-Michel Rampelberg en est profondément persuadée et que de sots raisonneurs ne viennent pas me soutenir le contraire. Le monde est empli de cascades douces où les truites jouent à saute-mouton en me saluant d’une nageoire amicale. Partout où je vais, il y en a, même derrière les pommes de terre en vrac du monoprix, c’est dire.

 L’oncle Emile a apporté une petite pierre dans l’élaboration de ma personne. Rien de fondamental. Mais un tout petit essentiel quand même.

 Il ne m’a pas transmis ce don de faire l’artiste, je suis un individu lourd et épais et maladroit, ce qui n’est pas facile à porter. Un artiste cassoulet, ça n’est pas crédible quand ça s’émeut au choc sensible de deux mots. Quasi ridicule. De plus, je ne suis pas un artiste.

 Et puis je ne sais pas comment on fait pour se mettre au centre de l’attention des autres et en même temps jouir de déguster la contemplation du monde.

 Merci quand même, Emile, pour le monde divin des truites et des boutons d’or.

 

 

 

 

 

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