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Chaumontel

 BOUTS DE MEMOIRE

 

CHAUMONTEL

 

 Je devais avoir 18 ans quand je rencontrais Cazes dans une rue de Pierrefitte.

Jean-François Cazes était de taille moyenne, toujours élégamment vêtu, vague esthète, affichant réserve et délicatesse. Cela tranchait avec les gamins et jeunes hommes ordinaires de la commune.

 

Cazes appartenait à une génération qui avait environ de 4 à 10 ans de plus que moi, donc plus que celle de mon frère qui n’en avait que 4 en sus.

J’en connaissais quelques uns, Cazes donc, et Madec, l’austère qui aurait pu faire curé. Je les avais connus comme moniteurs au patronage et en colonie de vacances.

 

Et puis le beau Millet,  beau mais trop lisse pour l’être vraiment, qui était étudiant en médecine quand j’étais ado, et qui devenu médecin reprit le cabinet d’un toubib installé dans une grande maison en meulière cossue et compassée.

A 23 ans, de retour de Cuba, sursitaire, je devais effectuer mon service militaire. Il n’était pas question que je perde une année de ma vie à faire l’andouille dans une caserne. Je rendis donc visite à Millet pour lui demander de me délivrer un certificat attestant de ma dinguerie profonde et définitive ou quelque chose du genre selon son imagination médicale, en tout cas une affection interdisant toute activité casernale.

J’étais persuadé qu’il s’agissait là d’une formalité : La solidarité, de lieu et de classe, s’imposait. Bah non, il était passé de l’autre coté le traitre pétochard, il me congédia tout juste poliment.

Bah, j’ai trouvé plus tard un toubib militant, psy qui plus est, qui me délivra un papier certifiant que je ne serai plus d’aucune utilité pour l’humanité jusqu’à la fin des temps. Mais c’est une autre histoire.

 

Et encore Sonnet, qui devait être un peu plus jeune que les précédents, fils de dentiste ou de médecin – je ne sais plus - rue Pierre Brossolette, à coté de la Mairie, un peu couleuvre sur les bords. Et un peu maquereau aussi, du moins avec sa petite sœur qui portait toujours de hautes bottes : Il m’avait suffi un jour, en bas de chez lui, de lui dire que sa sœur était jolie pour qu’il l’appelle, et lui dise qu’elle me plaisait bien.

Elle m’avait alors invité à entrer dans l’immeuble qu’on avait traversé pour se retrouver dans une petite cour arrière. Là, elle s’était vite donnée dans une remise à coté du local à poubelles.

Mac ou complicité entre le frère et la sœur, il est vrai que je n’ai pas payé, alors c’était ainsi, je n’ai pas cherché à comprendre, ce ne fut qu’une fois.

 

Cazes avait sur lui une brochure intitulée « Simplicités » qu’il m’offrit : C’était un recueil de poèmes de son cru. Ainsi je connaissais personnellement un poète, qui plus est, édité ! Pour l’écrivaillon que j’étais et que je suis toujours, c’était un épatage absolu.

Et ce personnage fabuleux me parlait. Il me fit lire un poème intitulé « Chaumontel » et il m’expliqua son inspiration. Chaumontel représentait pour lui une auberge en grande banlieue encore campagnarde où il avait passé des moments romantiques et délicieux en compagnie d’une dame.

J’avais 18 ans mais j’étais encore enfant, Cazes avec ses poèmes et cette femme que j’imaginais auréolée et émergeant d’un doux lac, devint pour moi une sorte de grand Meaulnes de référence.

 

Je détiens toujours la brochure de Cazes : Elle fut visiblement confectionnée de manière artisanale et personnelle avec les faibles moyens dont on disposait à l’époque. Aujourd’hui n’ importe quelle boutique d’impression fabriquerait quelque chose de plus élégant. Mais elle a le charme de son ancienneté.

Quant au contenu, ce n’est qu’affectation prétentieuse de faiseur, au bout du compte bien niais.

Ce n’est que jugement de vieux con d’aujourd’hui, à l’époque je n’étais qu’en admiration.

 

Chaumontel resta au fond de mon imaginaire. D’ailleurs je connaissais les lieux : J’avais aperçu cette auberge en me rendant à vélo à Compiègne ou à Chantilly, les destinations maximales des randonnées vélocipédiques laborieuses de ma préadolescence.

 

A 19 ans, à la fac, je fis la connaissance de A. avec laquelle je vécus alors une liaisons amoureuse passionnée sous le signe d’une absolue infidélité, moi dans une dispersion de séductions et de fornications tous azimuts, elle dans des liens que je soupçonnais avec des – ou en tout cas au moins un – hommes plus âgés.

Il n’avait jamais été discuté ni convenu que nous nous tolérerions des libertés amoureuses et, ou, sexuelles extérieures : C’était simplement ainsi, comme évident.

Elle avait la bonté de m’en éviter l’information, mais je devinais, m’efforçant de ne pas faire entrer le soupçon dans ma conscience éveillée. Heureusement, car si je fais l’effort de me remettre dans ma peau d’alors, je suis persuadé que j’étais capable de tordre le cou sans hésitation et sans remord à tout homme que j’aurais vu toucher la peau de A.

Cette vision et le meurtre subséquent me furent épargnés.

 

A avait deux ans de plus que moi. Ca paraît peu de chose quand on a 40 ou 70 ans, c’est très important à 20 ans (du moins ça l’était, ça a peut-être changé) : Une fille de 20 ans était  une jeune femme, un garçon de 20 ans était plutôt tendance jeune con.

Alors, à âge égal, c’était déjà très inégal, mais avec une femme qui a deux ans de plus, ça devient vite deux mondes.

Et pourtant, je me suis beaucoup efforcé de faire l’homme avec A, de lui offrir le mieux, bien que n’ayant pas grand chose à lui offrir.

 

Je devais avoir 20 ou 21 ans quand je décidais de lui – de nous – offrir Chaumontel, d’effacer Cazes, de devenir Meaulnes.

Par obligation, j’avais toujours travaillé en faisant des études,

Et j’avais quelques sous.

La location d’une voiture fut une première galère : A cette époque là, on ne réglait pas par carte bancaire, et les chèques étaient considérés comme suspect : Non seulement, il fallait régler la location en espèces, mais même aussi déposer la caution en billets.

Il fallait aussi avoir le permis de conduire depuis plus de deux ans, c’était tout juste le cas.

 

J’annonçais Chaumontel à A comme une surprise, je la conduisais et elle verrait. Elle accepta sans problème, elle n’avait peur de rien.

J’étais d’une incroyable inexpérience. Quand nous nous présentâmes en début de soirée à l’accueil de l’auberge, on nous demanda si nous avions réservé : Je n’y avais seulement pas pensé ! Mais j’avais de la chance, il y avait des chambres de libre.

A se moqua de moi, et comme je boudais elle me dit « je t’aime mon petit homme ». Cela me dérida un peu,  un peu seulement, je ne me voulais pas si petit.

Nous  passâmes à la chambre le temps d’une étreinte apéritive avant de nous rendre à la salle de restaurant.

C’était clinquant et je jugeais cela luxueux, je n’en avais aucune expérience. Je crois qu’aujourd’hui ce genre d’établissement serait qualifié  de « relais et chateaux », chaîne haut de gamme mais il y a mieux, en tout cas, ça ne pouvait qu’impressionner le petit bonhomme que j’étais et qui tâchait de faire bonne figure, ignorant les convenances de l’endroit.

 

Une  fulgurante indécence émanait de la beauté méridionale de A.

Elle secouait sa crinière noire de juive arabe  et des mèches venaient se poser sur ses larges seins offerts par l’ample décolleté d’une robe que mes mains brulaient de déchirer.

On voulut nous installer à une table face à face : Premier petit scandale, elle exigea que nous soyons cote à cote.

Second scandale, elle entreprit rapidement de masser mon sexe par dessus mon pantalon, ne s’interrompant que pour couper quelque aliment. Elle en vint même à baisser ma braguette et y introduire la main pour un massage de plus grande proximité.

En ce temps là, il ne me fallait pas grand chose pour produire des érections glorieuses.

Timide, j’étais dans la plus grande gêne. Ma personne raisonnable aurait voulu qu’elle cesse sa manipulation mais mon être amoureux aurait pleuré si elle avait retiré sa main, d’autant qu’en même temps, elle avançait vers moi ses lèvres rouges et ourlées, je sentais sa peau mate parfumée et doucement musquée, ses yeux noirs étoilés fondaient sur moi et m’emprisonnaient.

Ai je jamais connu de plus grand bonheur ? Depuis j’ai couru après et d’ailleurs je ne cours plus.

 

Je ne sais même plus si la nourriture était bonne. Et vint l’ultime scandale.

Une serveuse sans âge vint nous demander si nous désirions prendre un dessert. A lui répondit avec l’air le plus naturel :

« Non merci, je vais plutôt sucer mon amant, c’est le meilleur des desserts, n’est ce pas ».

La femme fut un instant pétrifiée, elle parvint quand même à exprimer : « Ici ? », elle avait l’air épouvantée.

A était toujours aussi naturelle : « Oui, pourquoi, ça pose un problème ? »

 

La serveuse balbutia quelque chose et s’enfuit. Très vite nous vint un maitre d’hôtel, sévère mais calme, qui s’adressant à A expliqua doctement qu’il ne lui appartenait pas de juger le désir de madame, mais que malheureusement cela ne se pouvait pas en ces lieux, à la fois par tradition, mais aussi parce que cela risquait de choquer gravement les autres convives du restaurant.

 

Rétrospectivement, je crois que cet homme eut l’habilité de ne pas montrer d’indignation ni une quelconque condamnation personnelle du projet de A. Peut être même a-t-il pensé que A s’amusait à provoquer et n’avait aucune intention véritable d’aller jusqu’au bout et qu’avec son intervention non agressive, il lui offrait une porte de recul facile.

 

Je crois bien que c’était le cas mais je crois aussi que s’il avait eu la sottise de l’affronter sans nuance, elle était femme à assumer son défi.

 

Elle baissa pavillon non sans faire remarquer que c’était bien dommage qu’il en soit ainsi et estimer que parmi les dames attablées dans cette salle beaucoup certainement apprécieraient de gouter au sexe de leur amant en fin de repas.

 

Elle parlait haut et on pouvait comprendre ses paroles partout dans le restaurant.

Je crois avoir entrevu des sourires complices ou amusés à certaines tables, somme toute il devait bien y avoir là des couples amoureux et souvent illégitimes.

Le maitre d’hôtel ne se départit pas de son ton, estimant que madame avait peut être raison, mais que les choses étaient ainsi faites que ce n’était pas possible et qu’il remerciait madame de le comprendre.

 

L’incident fut donc clos. Je n’y ai guère participé, j’ai assumé A, je ne lui ai pas demandé de se taire, de cesser sa provocation. Je l’admirais, j’étais fier, fier d’être l’homme d’une telle femme, je l’aimais, atrocement paralysé pendant cet incident.

J’étais avec elle mais j’apparaissais comme un témoin, d’ailleurs le maitre d’hôtel ne conversa qu’avec A. Et pourtant c’est moi qui détenais l’objet du possible délit.

 

Nous quittâmes la salle à manger, c’était la nuit, nous fîmes quelques pas dans le jardin où A put enfin prendre son dessert en toute tranquillité et légitimité.

Après ce fut la chambre, et ce fut bien plaisant, mais aussi tout à fait banal, et ne méritant aucun rapport ici.

 

Je ne suis jamais retourné à Chaumontel. Je me demande parfois si ça a bien existé un jour. Surement dans les rêves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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