CHARIOT TEST
Il est fortement déconseillé de se casser la gueule au mois d’aout en descendant d’un autobus et de vous faire transporter à l’hôpital par des pompiers aussi pro soient-ils.
Ordinairement, on n’accorde guère d’importance à ce genre de conseil conventionnel diffusé par le ministère de la Santé, ne serait ce que parce que chacun est bien persuadé qu’il n’y a que les imbéciles complets pour se viander en descendant d’un bus un jour de mois d’aout ensoleillé.
Et pourtant, si vous êtes l’un de ces imbéciles, vous regrettez fort de ne pas l’avoir suivi lorsque vous vous trouvez dans cette situation d’avoir raté votre gracieuse descente d’un montmartrobus, véhicule de la RATP spécialisé en rues pentues et tortueuses.
Car vous aurez déjà connu le charme de vous trouver allongé sur le trottoir en subissant le regard distant des passants qui vous prennent pour un poivrot aviné. Vous aurez aussi constaté, en essayant de vous relever et de par les manœuvres peu concluantes des pompiers pour tenter de vous faire gambader, que vous êtes soudainement devenu un handicapé moteur, un homme tronc mais muni de deux lourds jambons inutiles et lourds à trimballer sous votre buste.
Mais cela n’est rien : Tout être humain a un jour connu cette étrange sensation de se sentir une larve vautrée sur le macadam, ou de faire l’homme tronc par nécessité ou fantaisie. Enfin presque tout le monde.
Il y a bien pire que cela : Il y a les « chariots tests » qui vous feront comprendre que vous êtes devenu un grand morceau de rien, et cela sans qu’il soit nécessaire qu’on vous le notifie. Le chariot test est l’expression du dédain que méritent les individus vicieux capables de se planter sur l’arête d’un trottoir en descendant d’un montmartrobus.
Aux urgences de l’hopital Bichat (officiellement Bichat-Claude Bernard, mais il faudra bien deux siècles pour que les parisiens daignent le dénommer ainsi.), les pompiers entreprennent de transposer la chose méprisable sur un chariot ordinaire de l’hôpital. Survient une infirmière, aucun regard, aucune parole pour la chose : Non, non, il faut le mettre sur le nouveau chariot. Les pompiers s’affairent à un nouveau transfert. Oui, c’est un chariot test, on vient de le recevoir, c’est écrit là, « chariot test ». Les pompiers vérifient, font le tour de l’auguste objet, se penchent pour l’examiner par en dessous, échangent des détails techniques avec l’infirmière sur ce nouveau matériel. Et prennent congé.
Un brancardier arrive (on ne dit pas charioteur) visiblement chargé de convoyer la chose. Interloqué, il commence à faire le tour de l’objet. La chose, pour gagner du temps, lui donner l’info : c’est un chariot test, c’est écrit dessus. Il ne répond pas, manipule quelques accesoires, fait se lever puis s’abaisser le dossier. La chose ose timidement demander : Si vous pouvez laisser le dossier levé…Il accepte.
Le brancardier abandonne dans une pièce la chose, seule sur son chariot test. Petite attente, à peine 30 minutes.
Survient un jeune médecin, affairé. Il pose des questions, comment est ce arrivé ? Il se tourne, visiblement il n’écoute plus, son attention est fixée sur le chariot. La chose désireuse de faire revenir l’attention sur elle, précise aussitôt : c’est un chariot test, c’est écrit dessus. Le docteur secoue la tête, visiblement il n’en croit pas ses yeux.
Un infirmier vient s’occuper de la chose. S’extasie sur le chariot…c’est un chariot test, c’est écrit dessus. Il a bientôt le projet de transférer la chose depuis le chariot test jusque sur un fauteuil. La chose s’attend au pire, l’infirmier doit faire 60 kilos tout mouillé. La chose s’écroule. Il ne peut la relever. Il appelle des bras qui posent la chose sur le fauteuil. Mais contre –ordre, la chose doit revenir sur le chariot, les bras la l’y remettent. Mais avant de repartir, les bras s’étonnent. La chose les renseigne…c’est un chariot test, c’est écrit dessus…
Un nouveau brancardier survient…C’est un chariot test, c’est écrit dessus…
Une heure d’attente.
L’opérateur de radiologie ouvre de grands yeux stupéfaits…C’est un chariot test, c’est écrit dessus…
Un troisième brancardier…c’est un chariot test, c’est écrit dessus…conduit la chose dans le box cloisonné d’une salle d’attente. Là ,elle va écouter pendant trois heures, les misères des malades voisins et invisibles, leurs demandes angoissées d’un médecin qui les rassure, leur inquiétude sur l’heure des repas dans cet hôpital, leurs gémissements conscients ou non.
Un brancardier s’approche vers la chose. Non, erreur de malade. Mais il a vu le chariot… c’est un chariot test, c’est écrit dessus…
Et revoilà enfin le médecin. Visiblement le chariot test ne l’intrigue plus. C’est un intello, il assimile vite les changements. Il veut que la chose se mette debout et pour cela elle doit glisser sur son cul jusqu’au bord du chariot test. C’était comme prévu, le chariot test bascule sans prévenir, la chose est lourde. Miracle, elle ne tombe pas, tient raide debout, elle ne s'écroulera que quelques minutes plus tard.
Les ambulanciers accompagnent la chose chez elle. Pour huit jours de vrai lit. Exit le chariot test. Avec quand même une pensée émue. La chose est vieille mais elle commençait à se prendre de tendresse pour ce jeune chariot test, tout juste émolu de la manufacture des chariots tests, inexpérimenté mais si plein d’envie de bien faire…adieu chariot test, une autre fois peut-être.