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Bol de café

 

BOL DE CAFE

 

Un jour, ça se produira. Pas aujourd’hui, c’est trop tard. Demain peut-être, mais je verrais plutôt ça en semaine.

 

Comme tous les jours, je me réveillerai, la bouche plus ou moins pâteuse selon le vin de la veille. Après quelques minutes, j’arracherai mon masque respiratoire et je le balancerai sur la table de chevet en un geste libérateur. Et puis je me retournerai sur ma gauche, le nez collé sur le socle de l’appareil à oxygène, et je ne supporterai pas son bruit de soufflerie. Alors, dans un effort surhumain, je sortirai de sous le drap mon bras droit de gaucher et sa main appuiera maladroitement sur la touche arrêt qu’il faut maintenir plusieurs secondes pour qu’elle consente à faire son office.

 

En en violent effort, je me propulserai vers ma droite, jouissant de ma respiration libre de toute pulsion mécanique extérieure. J’enlacerai l’un des oreillers, dégustant sa fraicheur sur ma joue, et je me dirai que, de ce qu’il ressort de dessous le volet, il fait à peine jour, à moins que le ciel ne soit vraiment très bas et très gris, et qu’importe je suis à la retraite, alors je vais pioncer encore quelques heures. Humm.

 

Las, elle sera là, l’envie de pisser. J’enragerai. Je ne devrai pas, je devrai plutôt remercier le ciel, je saurai bien qu’un jour viendra où ce sera plusieurs fois par nuit et que, à chaque fois il faudra se lever, et que je regretterai l’époque d’aujourd’hui. Et même à ce moment-là, il sera idiot de râler parce qu’en arriver à cette incontinence signifiera que j’aurais vécu jusque-là. Une chance donc. Pas si sûr.

 

Je ne tiendrai plus bien longtemps. Je vérifierai quand même si je bande. Il y a des jours où ça arrive encore, pas grand-chose, juste un peu, mais ça suffira à me mettre de bonne humeur, je me sentirai jeune, la vie est belle. « Bandaison du matin chagrin, bandaison du soir espoir », disais-je autrefois. Je ne suis plus si persuadé de la justesse de ma maxime.

 

Et donc j’enragerai, bien que bienheureux, parce que mon aspiration profonde est d’être un ange qui n’a jamais envie de pisser et qui dort tout ce qu’il veut quand il veut.

 

Et puis je pesterai aussi parce qu’il faudra se lever, et que c’est un exercice d’équilibriste chaque jour renouvelé. Penser à bien positionner les pieds bien calés, en appui sur les deux jambes bien droites, le dossier d’une chaise pré-positionnée pour aider à un rétablissement en cas de démantibulation de la marionnette. Allons, dans le noir, les pieds cherchent les savates, ça y est les deux pieds sont bien enfilés, va savoir pourquoi, ça aide à tenir debout.

 

Et après je me dirigerai vaguement titubant vers le couloir, j’appuierai sur les interrupteurs, et soudain tout s’illuminera. Dans la cuisine je ferai couler de l’eau chaude sur la vaisselle entassée de l ’évier et j’en emplirai une casserole que je mettrai à chauffer.

 

Dans l’attente que l’eau soit brulante, je me dirigerai vers la salle d’eau et là j’entreprendrai de déverser dans la cuvette des WC le trop plein de ma vessie en m’appuyant au mur d’une main pour être stable et ne pas en mettre partout. Je pesterai encore un coup contre ce nouveau lavabo trop haut pour que je puisse y poser ma queue à l’aise bien au frais et pisser en joyeuse harmonie avec le jet du robinet ouvert. C’était un temps heureux. Malheur de saloperie de français moyens qui grandissent.

 

De retour à la cuisine, de plus en plus stable, au fur et à mesure des minutes écoulées, je me saisirai du plateau, j’y poserai mon bol vert qui a la contenance exacte qui me sied, j’y verserai le café soluble et dessus l’eau bouillante. Il y a bien longtemps que je n’ai plus le courage de faire du vrai café le matin, pourtant j’aime mieux. Pendant un temps, j’ai eu d’abord mon bol de café soluble, histoire de rincer la tuyauterie interne, et ensuite, pour le goût et le plaisir, je me faisais une cafetière de café bien fort dont je dégustais le contenu par mignonnes petites tasses tout au long de mon éveil progressif. Fini, plus l’envie, c’est terrible ça.

 

Et alors, mon plateau à la main, je me dirigerai vers la grande table de mon studio, et je l’y poserai, non sans avoir repoussé ce qu’il y a dessus, parfois les restes d’un repas de la veille non desservi.

 

Et c’est là, où je voulais en venir, c’est un peu long vous me direz, mais fallait bien que j’explique le contexte sinon ça perd tout son sens : Je me saisirai du bol encore bien chaud, par le haut, et mon bras gauche le soulèvera pour aller le poser sur la table à coté de la télé et à la droite du clavier de mon ordinateur.

 

Du moins, ce jour-là, comme les autres, ce sera l’intention de mon bras. Mais mon bras désobéira et ma main lâchera le bol, peut-être parce que le bras ne se sera pas levé assez haut et aura heurté le dossier d’une chaise, où peut-être pour rien, comme ça, par pure désobéissance ou lassitude d’effectuer chaque jour cette tâche lancinante.

 

Et alors le café se répandra sur les tables, sur la moquette, sur ma chaise et sur le clavier de l’ordinateur, envahissant ses connexions et le faisant beuguer grave, me présentant un écran noir lugubre et ricanant.

 

Il ne sera plus question de m’assoir tranquillement devant en attendant que le café soit à température consommable, écouter les conneries de l’humoriste du jour sur France inter, du moins en semaine, le week-end ils font grève, et commencer, du moins souvent, à mettre par écrit les fantaisies qui me sont venues à la tête dans mon lit pendant que je luttais bravement contre mon envie de pisser et que je savourais ingénument ma molle bandaison. (Oui je suis capable de faire plein de choses en même temps).

 

Je ne ferai rien de ce rituel. Je baisserai les bras dans une formidable impuissance. Et je n’aurais aucune envie de me précipiter à la cuisine chercher serpillère, ou éponge ou papier absorbant. Non. Je pleurerai paisible, sans sanglots, juste en abandon. J’irai doucement vers la fenêtre et je tournerai la manivelle du volet roulant. J’ouvrirai largement la baie vitrée. L’air me pénètrera. Il fera gris et morne et ce sera un temps à ne plus exister. Ou bien il fera bleu et bourgeons et chants des oiseaux et ce sera un temps où je n’aurai plus ma place.

 

Ah bien sur je songerai à sauter. J’aurai une bouffée de tendresse pour quelqu’une qui a fait ça et que j’ai bien aimée. Mais bon, chacun son destin. Non moi, j’irai m’allonger sur mon lit, bien droit sur le dos, le temps de sécher mes larmes, que ça ne se voit pas après, les grands ça ne pleure pas et j’ai ma dignité. Et je me concentrerai très fort et petit à petit mon cœur se lassera de battre tandis que je me lasserai de vivre. Ce ne sera pas si mal.

 

 

 

 

 

  

 

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